Interview d’Eric Toussaint, analyste politique et économique (dernière partie) – lundi 29 décembre 2009

“Le Paraguay devrait accélérer les mesures envers les petits producteurs”

1er janvier 2009 par Eric Toussaint , Roberto Irrazábal


Face à la crise économique mondiale, le gouvernement envisage des mesures à prendre. Le conseiller belge a suggéré au président Fernando Lugo d’accélérer la réforme agraire et l’intégration régionale vue sous l’angle d’un bloc protectionniste.

Pour faire face à la crise globale, l’analyste politique et économique, Eric Toussaint, propose au président d’accélérer la réforme agraire de manière à soutenir la petite production et protéger le marché local. Le conseiller belge considère que la crise va s’aggraver et qu’elle affectera la région de diverses manières.

Quel est votre point de vue sur la crise économique mondiale actuelle ?

Nous avons affaire à une crise multi-facettes, c’est-à-dire financière, économique, climatique, énergétique, alimentaire en plus d’une crise de gouvernance mondiale parce qu’il n’y a aucun organisme qui soit capable et qui ait la légitimité de chercher des solutions.


Pas même le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne).  ?

Pour moi, le G20 n’est pas une institution démocratique apte à chercher des solutions au niveau de toutes les nations, ce qui serait plutôt le cas des Nations unies.


Comment cette crise va-t-elle affecter le Paraguay ?

C’est clair : par la chute brutale du prix des matières premières. Dans le cas du Paraguay, cela affecte le prix du soja qui est tombé très bas par rapport au pic de 2007 et 2008. La conséquence en est une forte réduction des ressources d’exportation. Cela va affecter les autres pays d’Amérique latine également car ils sont tous exportateurs de matières premières.


Quel impact la crise aura-t-elle au niveau financier ?

Le coût de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
externe augmentera malgré la réduction des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
aux Etats-Unis et en Europe. Et ce, parce que les banques privées et les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
du Nord ne veulent pas octroyer de nouveaux prêts au Sud suite à la chute des prix des matières premières et à la crise économique et financière.


Quelle est la mesure la plus urgente que doit prendre l’Amérique latine par rapport à la crise économique globale ?

L’Amérique latine doit accélérer le rythme de l’intégration ; on a déjà perdu beaucoup trop de temps.


Quels sont les points les plus importants à cibler en ce sens ?

Certainement un plan d’urgence, si possible commun, pour protéger les emplois. Il n’y a pas encore eu beaucoup de licenciements mais, dans les mois qui viennent, dans plusieurs pays comme le Brésil et l’Argentine, il va y avoir des pertes d’emploi.


Comment pourrait-on protéger ce secteur ?

Il faudrait un plan concerté et, selon moi, des fonds sont nécessaires pour créer des emplois, maintenir le pouvoir d’achat des citoyens et soutenir leur consommation. Il faut accélérer le lancement de la Banque du Sud qui deviendrait l’organisme multilatéral commun pour financer ces projets.


Au niveau pays, comment le Paraguay doit-il se préparer ?

Selon moi, le Paraguay devrait accélérer les mesures envers le monde rural et envers tous les petits producteurs qui n’ont pas suffisamment de terres ou n’en ont pas du tout. S’ils étaient soutenus, ils pourraient produire et satisfaire la demande interne en aliments de manière à assurer la souveraineté alimentaire du pays.


Quelles politiques faut-il appliquer sur ce plan ?

Créer de l’emploi, produire des richesses, améliorer l’approvisionnement interne à partir des producteurs locaux. Dans un pays comme celui-ci, où la population rurale est fort importante et où la distribution de la terre est totalement inégale, réaliser la reforme agraire est fondamental.


Quel est le panorama pour les producteurs agricoles ?

Le prix des exportations agricoles va rester bas parce que je ne vois pas comment on pourrait revenir à un prix élevé pour le pétrole. La production d’agro-combustible ne sera alors plus rentable et la production agricole va se tourner vers la consommation réelle qui ne va pas augmenter de manière importante.


Quelles sont les vraies possibilités de redessiner le modèle économique mondial ?

La crise est si forte qu’elle oblige à des changements mais les gouvernements actuels ne prennent pas la voie des changements nécessaires. L’équipe économique du nouveau président des Etats-Unis, Barak Obama, est constituée de personnalités qui sont responsables de la crise actuelle, c’est-à-dire Lawrence Summers qui a dérégulé le système bancaire et Robert Rubin, directeur de la Citibank qui est entrée en crise et a reçu 40 milliards de dollars du gouvernement.


Que va-t-il se passer dans le monde alors ?

Peut-être que ce qui va se passer, c’est une crise encore plus profonde aux Etats-Unis, ce qui les obligera à faire un réel tournant, mais pas avec cette équipe-là. La même chose peut se passer en Europe et dans d’autres pays comme le Japon.


Le Sud continuera t-il à payer les pots cassés du Nord ?

Le Sud a le choix de refuser de payer ces pots cassés et d’accélérer sa propre intégration pour que sa croissance ne soit pas subordonnée au Nord. Il faut se mettre dans une perspective historique : dans les années ‘30 du siècle passé, face à la crise internationale, les pays d’Amérique latine ont suspendu le paiement de la dette et entrepris un modèle d’industrialisation par substitution d’importation Industrialisation par substitution d’importation Cette stratégie renvoie principalement à l’expérience historique de l’Amérique latine des années trente et quarante, et à l’école théorique dite de la CEPAL (Commission Économique Pour l’Amérique Latine de l’ONU), avec notamment les écrits de l’Argentin Raúl Prebisch. Le point de départ est le constat selon lequel, confrontés à une réduction drastique des échanges, les principaux pays d’Amérique latine avaient su répondre à la demande intérieure en remplaçant les produits importés par le développement de la production locale. La théorisation de la CEPAL vise à étendre ce procédé successivement à tous les secteurs de l’industrie en créant une « déconnexion » vis-à-vis du Centre. En s’appuyant sur une bonne dose de protectionnisme et sur une intervention coordonnée de l’Etat, on vise à permettre l’essor des industries naissantes. C’est en quelque sorte une version réformiste des théories de la dépendance, qui compte sur le dynamisme des entrepreneurs locaux (Coutrot et Husson, 1993, p. 117 ; Prebish, 1981 ; Clairmont, 1987 ; Ugarteche, 1996). . Les taux de croissance furent très importants jusqu’aux années ’60 avant que ces pays ne se soumettent dans les années ’70 au modèle néolibéral sous les dictatures.


Phrases clé de l’interview

Le G20 n’est pas une institution démocratique apte à chercher une solution au niveau de toutes les nations, ce qui serait plutôt le cas des Nations unies.

Les banques privées et les marchés financiers ne veulent pas octroyer de nouveaux prêts au Sud suite à la chute du prix des matières premières.

L’Amérique latine doit accélérer le rythme de son intégration (…) et le lancement de la Banque du Sud qui deviendrait un organisme multilatéral commun.

Ici où la campagne a une grande importante et où la distribution de la terre est inégale, réaliser la reforme agraire est fondamental.


Traduit par Denise Comanne



Source : Journal Ultima Hora

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.