Le Sud face à la crise du Nord

21 octobre 2008 par Eric Toussaint , Damien Millet

La crise actuelle a-t-elle des répercussions spécifiques sur les pays du Sud ?

Au Sud, la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du début des années 1980 a été provoquée par l’augmentation unilatérale des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
décidée par les États-Unis, entraînant une explosion des remboursements demandés aux pays du tiers-monde que les banques avaient incités à emprunter à taux variables. Dans le même temps, l’effondrement des cours des matières premières les empêchait de pouvoir faire face, les plongeant de manière brutale dans la crise. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
au service des gouvernements des pays les plus industrialisés ont alors imposé des réformes néolibérales qui ont aggravé les conditions de vie de la majorité des populations du Sud.

Oui, la crise actuelle a des conséquences spécifiques au Sud. Alors que les gouvernements du Nord baissent les taux d’intérêts, ceux payés par le Sud augmentent car les banques privées du Nord rechignent à leur prêter de l’argent et durcissent les conditions de prêts : les taux d’intérêts et les primes de risque grimpent. Par ailleurs, la chute de la croissance économique au Nord entraîne une réduction de la demande de matières premières, à commencer par le pétrole, ce qui à son tour fait baisser leur prix depuis quelques semaines. En conséquence, pour rembourser leurs dettes, les pays du Sud vont devoir puiser fortement dans les réserves de change qu’ils ont accumulées au cours des dernières années (en raison de la hausse des prix de leurs exportations entre 2004 et mi-2008), celles-ci vont fondre. La crise mondiale dont l’épicentre se trouve aux Etats-Unis et en Europe va toucher très durement les populations du Sud : baisse des dépenses sociales des gouvernements du Sud et augmentation du chômage. Or les populations sont déjà directement affectées par l’augmentation brutale des prix alimentaires et par les effets du changement climatique.

Partout dans les pays du Nord, qu’ils soient conservateurs ou sociaux-démocrates, les gouvernements appliquent des politiques particulièrement brutales pour la majorité de leurs concitoyens. Incapables de venir en aide à leur population dans le besoin, ces mêmes gouvernements sont rapidement venus à la rescousse de grandes entreprises financières privées ce qui augmente très fortement la dette publique. Mais dans la plupart des pays du Sud, les conséquences pourraient être plus graves encore, car toute forme de protection a été laminée par les programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposés par le FMI et la Banque mondiale.

Quel est le poids de la dette publique au Sud aujourd’hui ?

En 2007, la dette extérieure totale (privée+publique) des pays en développement (où vivent 85% de la population mondiale) était estimée à environ 3 360 milliards de dollars, dont 1 350 milliards constituaient une dette à charge des pouvoirs publics. C’est une goutte d’eau dans l’océan des dettes à l’échelle de la planète car les dettes des pays les plus industrialisés sont colossales. L’addition des dettes publiques et privées aux Etats-Unis s’élève à 50 000 milliards de dollars (350% du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
).

Par rapport à la crise de la dette des années 1980, une chose importante a changé en ce qui concerne de nombreux pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers.  : la dette publique interne pèse beaucoup plus que la dette externe. Par exemple, la dette interne du Brésil représente 8 fois la dette publique externe. En 2008, la dette publique interne brésilienne a atteint le chiffre astronomique de 662 milliards de dollars (soit 1 400 milliards de réales |1|), avec une augmentation de 40% en deux ans à peine. Le remboursement de la dette interne brésilienne est 12 fois supérieur à celui de la dette externe. La part du budget de l’Etat brésilien destinée au remboursement de la dette publique interne et externe est quatre fois supérieure à la somme des dépenses en éducation et santé |2| ! La majorité des gouvernements du Sud consacrent entre 20 et 30% de leur budget au remboursement de la dette publique externe et interne.

Quelles sont les propositions du CADTM face à cette situation ?

Alors que les gouvernements du Nord sont englués dans la crise de la dette privée qui s’étend depuis 2007, les gouvernements de gauche des pays du Sud devraient faire un front pour le non paiement de la dette que le Nord leur réclame. Si au Nord on annule plus de 1 000 milliards de dollars de dettes douteuses, pourquoi ne pas annuler les dettes réclamées aux pays en développement ? A l’image du Venezuela, les gouvernements de gauche du Sud devraient décréter un contrôle strict sur les mouvements de capitaux et sur les opérations de change afin d’éviter une fuite des capitaux du Sud vers le Nord. Ils devraient retirer leurs réserves des banques du Nord et stopper l’achat des bons du Trésor Bons du Trésor Titres d’emprunts émis par le Trésor public pour se financer. Leur durée
peut aller de quelques mois à trente ans.
des Etats-Unis. Les gouvernements devraient prendre le contrôle des banques privées sans indemnisation. Dans le cas de la nationalisation de banques privées au bord de la faillite, il faut que le gouvernement récupère le coût de l’opération de sauvetage des dépôts des épargnants en prélevant une somme égale sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs. Au lieu de sauver les banquiers, il faut sauver l’épargne et le crédit populaires. Les pays du Sud devraient sortir de la Banque mondiale et du FMI et constituer - ou renforcer - une banque du Sud |3| qui devraient financer des projets publics permettant de garantir la satisfaction des droits humains fondamentaux. Il faut renforcer ou créer des cartels de pays producteurs de matières premières pour en stabiliser les prix. Il faut renforcer l’intégration Sud-Sud et se déconnecter partiellement du marché capitaliste mondial afin de renforcer un développement tourné vers la satisfaction des besoins des populations du Sud. Par exemple, il s’agit de réaliser la souveraineté alimentaire des pays du Sud. Il faut également créer un fonds commun Sud-Sud pour pallier aux effets sociaux de la crise. La mobilisation sociale est fondamentale pour atteindre ces objectifs.

Ce genre de proposition trouve de plus en plus d’échos en Amérique latine |4|. La recherche d’alternatives face à la crise mondiale rencontre aussi un intérêt grandissant en Asie et en Afrique.


Damien Millet, porte-parole du CADTM France, et Eric Toussaint, président du CADTM Belgique, ont écrit ensemble « 60 Questions/60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale », CADTM-Syllepse, en librairie à partir de novembre 2008. Voir www.cadtm.org

Notes

|1| 1 réal = 0,47 dollar le 17 octobre 2008.

|2| Voir Rodrigo Vieira de Ávila, « Brésil : La dette publique est toujours bien là ! », www.cadtm.org/spip.php ?artic... et www.cadtm.org/imprimer.php3 ?...

|3| Une banque du Sud a été créée par 7 pays d’Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Paraguay, Uruguay, Venezuela) en décembre 2007. Une autre banque du Sud, appelée banque de l’ALBA, a été lancée en 2008 par Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, le Honduras et la petite île de Dominique. Voir Eric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM-Syllepse, 2008.

|4| Voir la déclaration finale de la Conférence Internationale d’Économie Politique intitulée « Réponses du Sud à la Crise Économique Mondiale » tenue à Caracas du 8 au 11 octobre 2008 : www.cadtm.org/spip.php ?article3797 . Voir également l’intervention d’Eric Toussaint à cette conférence :www.cadtm.org/spip.php ?article3785

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


Auteur.e

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).


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