Le café et l’Etat en Colombie

28 janvier 2004 par Josh Frank


Josh Frank est écrivain et vit à New-York. Ses textes sont publiés, entre autres, dans Left Turn Magazine, Dissident Voice, Counterpunch, Z Magazine.

L’industrie du café a, dans son ensemble, subi des changement colossaux au cours des cinquante dernières années. La production des grains a été transférée vers d’autres pays. La consommation de café a augmenté d’une façon quasi exponentielle grâce aux ventes gigantesques des détaillants tels que Starbucks et Seattle’s Best. Mais tous ceux impliqués dans le commerce du café n’en ont pas profité de la même façon. Les petits cultivateurs de café ont subi des pertes immenses. Les conditions de culture se sont dégradées par la destruction des forêts anciennes basée sur l’espoir que la terre en friche pourrait être convertie en champs fertiles, propres à accueillir des cultures commerciales. Certains pays ont perdu des industries entières d’exportation à cause de l’empressement des sociétés multinationales à acheter les grains les moins chers possibles. Aucun pays n’a plus souffert de ces transformations que la Colombie.

Au milieu des années 70, le café représentait 50 % des exportations légales en Colombie. Au cours de la folie généralisée des années 90, lorsque des détaillants ouvraient à chaque coin de rue dans tout le monde industrialisé, l’industrie colombienne du café a touché le fond. Depuis 1995, elle a terriblement souffert. La part du café dans ses exportations légales est tombée de 50 à 7 %. Des milliers d’agriculteurs ont fui le pays, beaucoup plus encore ont remplacé le café par des cultures commerciales plus lucratives telles que la coca ou l’opium. A l’heure actuelle, le pétrole a remplacé le café en tant que première exportation légale mais les cultivateurs de café continuent à employer plus de travailleurs que n’importe quel autre secteur industriel en Colombie.

Les prix du café ont atteint leur plus haut niveau en Amérique du Sud entre la fin des années 60 et au cours des années 70 : une livre de café colombien se vendait en moyenne à 3 dollars. En octobre 2001, le prix de la livre de café avait terriblement chuté pour atteindre 0.62 dollars.

A l’époque, le marché colombien était régulé par une sorte de syndicat : la Fédération nationale des producteurs de café (Federación Nacional de Cafeteros - Fondo Nacional del Café -FNC).

L’organisation en tant que telle avait été fondée en 1928 et s’était rapidement convertie en porte-parole politique des cultivateurs de café qui avaient peu d’influence et un accès minimal aux décisions politiques. Pratiquement tous les producteurs de café ont fait des bénéfices durant ces années lucratives. L’agriculture était la voie de ceux qui voulaient bien gagner leur vie légalement en Colombie. Cependant, l’âge d’or n’a pas duré.

Depuis les années 70, la FNC a perdu son formidable pouvoir. Les exigences globales, les facteurs commerciaux et ce qui est défini comme le modèle libéral ont divisé la communauté des producteurs de café colombiens. Ce modèle économique se base sur l’ancienne signification du mot « libéral ». Il assume le système du libre marché, la dérégulation sectorielle, la privatisation et un rejet général du contrôle gouvernemental et des charges fiscales. Ce système est aujourd’hui connu aux Etats-Unis sous le nom de « Clintonomie ».

Alors que des agriculteurs toujours plus nombreux commençaient à produire du café (on estimait le nombre d’exploitations entre 750.000 et 900.000 en 1972). Les prix, eux, entamaient une chute continue. Plus de 200.000 exploitations ont disparu au milieu des années 90 lorsque la surproduction avait atteint des niveaux records en Colombie. La Colombie n’était pas la seule à surproduire du café. Fin 2001, 60 pays produisaient 132 millions de sacs de café alors que 108 millions de sacs étaient consommés dans le monde.

Les règles du libre échange ont dominé le commerce international du café au cours des années 80. Les principaux acheteurs multinationaux à l’époque étaient Nestlé, Phillip Morris, Proctor and Gamble. Ils se concentrèrent sur le secteur le plus bas de la chaîne des prix. Ils cherchaient à faire des bénéfices en achetant les grains les moins chers qu’ils pouvaient trouver. Il était certain que la Colombie sortirait perdante de ce jeu puisque son café était traditionnellement reconnu pour sa haute qualité et sa saveur recherchée par les plus exigeants connaisseurs. Les coûts de production étaient eux aussi relativement élevés pour un pays du Tiers Monde. Le pouvoir de la FNC avait élevé le niveau de vie de près de 10 millions de cultivateurs en Colombie. Toute baisse de ses coûts de production auraient eu un grave impact sur leur niveau de vie.

Cependant, le néolibéralisme avait choisi le prochain vainqueur dans le monde du café. Après les accords de paix de Paris, le Vietnam est rapidement apparu comme un producteur potentiel de café bon marché. La main d’œuvre agricole y a toujours été bon marché : en 1980, l’ouvrier agricole moyen de ce pays gagnait 9 centimes de dollar par jour. Le climat du Vietnam était lui aussi idéal pour la culture du café et le marché mondial s’empressa de tirer profit de ces excellentes conditions.

Les économistes du libre marché argumentèrent que ce procédé faisait partie intégrante de l’offre et de la demande. La demande mondiale florissait, il donc était normal que les acheteurs cherchent les moyens de production les plus performants au meilleur prix. Toutefois, ce modèle ne prend pas en compte les effets désastreux que ces brillantes politiques ont sur les petits cultivateurs de café de Colombie et d’ailleurs. Les chiffres sont éloquents.

En 1999, le Vietnam parvint à se hisser parmi les trois plus grands producteurs mondiaux de café. Il était le deuxième producteur de café du monde, à égalité avec la Colombie qui produisait 12 millions de sacs par an, juste derrière le Brésil. Une décennie avant, le Vietnam était pratiquement un inconnu dans le circuit du commerce de café mondial.

De la même façon que le modèle néo-libéral a créé quelques gagnants, il a aussi produit de nombreux perdants. Les transnationales et les commerçants de café de haute qualité ont obtenu des bénéfices records avec la baisse des prix. Les principaux bénéficiaires dans ce marché ont été la chaîne de détaillants Starbucks et le plus grand acheteur multinational de café, Nestlé. Alors que les profits de ces corporations grossissaient, la pauvreté rurale s’intensifiait dans les pays producteurs. Les cours internationaux du café ont atteint aujourd’hui le niveau le plus bas depuis 35 ans. Les trois dernières années ont été les plus difficiles sur le marché global, sa valeur ayant diminué de plus de 50 %. Si l’on prend en compte l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. , les prix sont historiquement les plus bas.

Actuellement, la Colombie a une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure de 34.000 de millions de dollars. Le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
dictent la façon dont le pays doit payer cette dette. Celle-ci a contraint le pays à augmenter les productions d’exportation afin d’obtenir les devises pour la rembourser. Cette macro-expansion a contribué à la surproduction de grains de café. Comme la demande de café a continué à être relativement stable (et même en légère augmentation depuis la fin des années 80), l’augmentation de la production a conduit à une massive surproduction. Et, à la différence de l’agriculture subventionnée des Etats-Unis, la Colombie ne peut pas inonder d’autres pays dociles avec ses produits à bas prix.

Selon le modèle existant, il est impossible de réduire l’offre. Il n’existe pas de mesures régulatrices pour endiguer la surproduction de café en Colombie. L’impact a été énorme : si les bénéfices des corporations multinationales ont cru considérablement, ce n’est pas le cas des revenus en salaire réel des cultivateurs de café.

Etant donné que le gouvernement a totalement adopté les mesures néo-libérales, sa culpabilité en la matière est indiscutable. Cependant, les pays industrialisés, les institutions financières et les multinationales ont effectivement donné le rythme de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
déterminé par le monde développé.

Depuis le début des années 90, les grains de café sont fondamentalement un produit d’exportation. La confiance dans le fait que les marchés libres dictent le commerce du café est la ritournelle colombienne lorsque l’on met en cause l’économie de l’offre et de la demande. La FNC a contrôlé historiquement le marché du café colombien, le regard tourné vers le monde industrialisé. En permettant aux multinationales de dicter la production, la FNC a perdu le contrôle du commerce du café. Dans le passé, l’industrie du café en Colombie était basée sur la FNC pour ce qui concernait les mesures de régulation et les mesures commerciales, beaucoup plus que sur l’Etat. On peut ainsi dire que la FNC, depuis sa fondation au début su siècle passé, avait un rôle d’Etat de substitution pour tout ce qui touchait les milliers de cultivateurs de café colombiens.

Cependant, les marchés du Tiers Monde sont davantage dirigés par les multinationales et les institutions financières que par des institutions étatiques. Le développement des transactions économiques au-delà des frontières, les frontières internationales en particulier, réduit l’autorité de l’Etat. Dans les faits, cela provoque une marginalisation de l’Etat et de la FNC en tant qu’acteurs économiques dans la communauté globale.

L’économie libérale encourage les autorités privées à dicter le flux des biens et du capital. De ce fait, la richesse et le pouvoir ont été transférés aux mains d’acteurs privés en dehors du contrôle de l’Etat. Ces acteurs privés décident de qui est exclu ou inclus dans les réseaux globaux de production. Dans le cas de la Colombie, étant donné que la FNC et l’Etat ont permis que des acteurs privés contrôlent le commerce du café, ils se sont révélés de plus en plus incapables d’affronter la force considérable du marché. Les effets négatifs ont été ressentis d’une manière terrible par les communautés rurales des cultivateurs de café pauvres en Colombie.

Du fait que l’absence de l’Etat affecte ces secteurs agricoles, il est de plus en plus évident qu’aucune autorité ne représente réellement ces cultivateurs de café pauvres. Laissée à la merci des forces néo-libérales, il est peu probable que la production de café en Colombie représente à nouveau 50 % des exportations légales. La force du nouveau marché est représentée par les multinationales et les acteurs privés, et non plus par l’Etat ou les autorités locales - la souveraineté se plie devant le capitalisme.

Les entités privées continueront à contrôler le commerce du café en défaveur des cultivateurs de café et des pauvres, seulement dans le but d’assurer des bénéfices aux riches. En résumé, cela montre que les économies de libre marché sont suffisamment puissantes pour bénéficier à quelques-uns et écraser les autres.



Source : Znet .

Traduction : Anne Vereecken.

Josh Frank

Josh Frank is a writer living in New York. His work has appeared in Left Turn Magazine, Dissident Voice, Counterpunch, Z Magazine, among many others.