Le couple de l’année

2 avril 2011 par Nicolas Sersiron


C’est en Afrique du nord qu’a été récemment mis à nu le couple corruption-dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
par les révolutions populaires. L’estimation [1] des détournements des familles Ben Ali, Moubarak, Kadhafi varie entre 100 et 200 Milliards de dollars (Mds$). A cela il faut ajouter les dettes odieuses, les emprunts qui ont été faits par ces dictateurs et qui n’ont pas été utilisées à l’amélioration du bien être de leurs peuples. Alors que ce sont les populations qui remboursent par la plus value de leur travail, ces dettes publiques, majoritairement illégitimes qui sont pour ces trois pays, Tunisie, Egypte, Libye de 63 Mds$. La fourchette du total des dettes et détournements se situe donc entre 160 et 260 Mds$. Ces gens sont descendus dans la rue au péril de leur vie car la majorité d’entre eux est confrontée à la misère, alors que leurs gouvernants étaient ou sont encore parmi les personnes les plus riches de la planète.

Faisons une moyenne du total estimé des dettes publiques et des détournements des trois pays cités, additionné cette fois avec les deux autres pays d’Afrique du nord. L’estimation pour le Maroc de Mohamed VI est de 40+3 Mds$ et de 4+30, voire 50 Mds$ pour l’Algérie de Bouteflika et des généraux. Pour une population de 160 millions d’habitants en Afrique du nord, la fourchette est alors de 357-237 milliards de dollars.

L’ONU estime que pour permettre, à tous les habitants de notre monde qui survivent avec moins de 1, 2 ou 3 dollars par jour, de sortir du dénuement, il faudrait injecter 80 Mds$ de plus par an pendant 10 ans, soit 800 Mds$ dans les pays en développement. Avec cette somme, tous les humains pourraient avoir accès à l’eau potable et à des services minimum de santé, développer une agriculture capable de les nourrir et la totalité des enfants pourraient être scolarisés. Comme le dit Susan George à propos des jeunes filles du tiers monde, chaque trois années supplémentaires de scolarité feront des femmes qui donneront naissance à un enfant de moins. Le rapport d’Olivier de Schutter de la FAO [2], explique que le gain de rendement moyen des récoltes s’élève à 79% en recourant à des approches écologiques alors que 1 milliard d’humains sont affamés et que les prix des aliments atteignent des sommets. Il est sidérant de mettre côte à côte les 357-237 Mds$ (dettes illégitimes + détournements) en Afrique du nord avec les 800 Mds$ qui permettraient de dépasser largement les timides Objectifs du Millénaire pour le Développement, les OMD, dont le but est de diminuer de moitié la pauvreté dans le monde en 2015. On est loin de les atteindre.

Ces sommes n’étant pas investies dans les infrastructures, dans la santé ou l’éducation du Maghreb elles se trouvent donc dans les banques, les hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
et les compagnies internationales. L’oligarchie avec ses 1.210 milliardaires en 2011 selon Forbes, plus le petit nombre des autres décideurs qui dirigent l’économie mondialisée, a-t-elle un intérêt à voir de jeunes démocraties remplacer les dictateurs finissants. L’envoi de troupes saoudiennes à Bahreïn, les assassinats des manifestants pacifiques au Yémen et en Syrie pour mater des populations qui demandent plus de démocratie, ou la politique israélienne d’occupation, sans voix devant les changements en Egypte, sont des preuves déterminantes. Le couple « corruption des dictateurs-dette publique illégitime » dans les pays arabes, ou dans bien d’autres pays, est donc bien favorable au fameux « climat des affaires » tant prôné par la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
pour le développement, oui mais des plus développés. Cela ne doit pas nous faire oublier que la Libye est le théâtre d’une nouvelle guerre pour le pétrole : base de l’économie thermo-industrielle des pays riches. Le désastre de l’atome civil de Fukushima ne fera que renforcer ces guerres capitalistes - pour une énergie à bas prix - qui ne disent pas leur nom. Au contraire, l’organisation des économies d’énergie dans les pays industrialisés permettrait la préservation de l’environnement et de la paix. De plus elles favoriseraient l’avènement de la justice et de l’égalité que ces peuples arabes demandent avec tant de détermination.

Nicolas Sersiron, vice-président Cadtm France

http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20110124173134/actualite-afriquetunisie-ouverture-d-une-enquete-sur-les-biens-des-ben-ali-en-france.html

Mubarak family fortune could reach $70bn, say experts http://www.guardian.co.uk/world/2011/feb/04/hosni-mubarak-family-fortune

Kadhafi : « La fortune totale s’élèverait à 120 milliards de dollars (87 milliards d’euros) accumulés sur trente ans, avance Hasni Abidi, directeur du centre d’études et de recherches sur le monde arabe (Cermam). « Ce chiffre, explique-t-il, a été calculé par les diplomates américains et figure dans les documents révélés par Wikileaks. » Il correspond au tiers des 450 milliards de dollars de revenus issus du pétrole et du gaz exportés par la Libye entre les années 1980 et aujourd’hui. Un tiers qui disparaît mystérieusement des comptes de l’État.

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/02/25/04016-20110225ARTFIG00539-le-mystere-de-la-fortune-de-kadhafi.php

http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/03/14/97002-20110314FILWWW00564-londres-a-gele-14-mds-d-actifs-libyens.php

http://www.24heures.ch/actu/monde/italie-gele-7-milliards-euros-avoirs-libyens-2011-03-20

http://www.challenges.fr/actualites/afrique/20110302.CHA3658/les_fortunes_des_dictateurs.html



Notes

[1L’estimatif provient de recoupements des infos les plus cohérentes trouvées sur la toile aux adresses indiqués ci-dessous

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.