Du même auteur
Gustave Massiah
mars 2003 par Gustave Massiah
Le Forum Social Mondial de Porto Alegre a tout juste trois ans, comme le siècle d’ailleurs. Quel chemin parcouru en trois ans ! Depuis que s’impose l’idée que le mouvement de résistance à la mondialisation doit être capable de définir son propre agenda, qu’il faut préparer le passage de la résistance aux propositions, passer de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation. Depuis aussi que le mouvement social brésilien et la ville de Porto Alegre offrent leur hospitalité. Le Forum Social Mondial hérite de Seattle, des manifestations de Washington, Prague et Gênes ; il inaugure aussi une nouvelle séquence du mouvement social et citoyen mondial, une séquence qui a sa propre dynamique, son propre rythme. Cette année, le FSM est clairement confronté à quatre défis.
Le premier défi est celui de la guerre. Il s’agit de mobiliser contre la guerre sans être instrumentalisé par la menace de guerre. Certes, dès le début personne n’a jamais négligé l’étroite liaison entre les conflits, les guerres et les développements. Mais, cette année, la guerre contre l’Irak avec son caractère de provocation de plus en plus ouvertement impériale a été omniprésente. Le risque est que la guerre ne marginalise le mouvement, puisque, aussi bien, c’est une des raisons d’être de ces guerres, ou que la discussion sur la guerre ne marginalise toutes les autres. La manière dont le mouvement, l’an dernier avait surmonté la situation analogue du onze septembre 2002, est encourageante. La mobilisation contre la guerre en Irak a été massive, particulièrement marquée par la présence de trois milles américains, la deuxième délégation du forum. Même si elle n’est pas suffisante pour empêcher une administration américaine engagée dans sa course folle pour l’hégémonie de déclencher la guerre, elle contribuera à l’isoler préparant ainsi l’avenir, en phase avec l’émergence d’une conscience universelle et d’une opinion publique mondiale.
Le deuxième défi est celui de l’élargissement. Il ne s’agit pas seulement du nombre avec le passage à cent mille participants, bien que les problèmes d’organisation, particulièrement des traductions, commencent à être difficiles à assumer. Il s’agit du difficile équilibre entre unité et diversité, de la capacité à construire l’unité de la diversité. Même s’il n’est pas encore complet, l’élargissement géographique est réel. Les forums régionaux, à Florence, Hyderabad, Addis-Abéba, Ramallah, Rabat, en Amazonie, etcŠ y sont pour beaucoup. Toutefois, les régions asiatiques, africaines et arabes ne sont pas encore assez bien représentées, ce qui explique l’importance de la tenue de la prochaine session du FSM en Inde.
L’élargissement se mesure aussi à la multiplication des forums et initiatives associées qui attestent de la convergence des dynamiques sociales et citoyennes. Ainsi les Rencontres et Forums mondiaux de l’éducation, des femmes, des syndicats, des mouvements paysans, des " no-vox ", le camps des jeunes, les forums des élus locaux, des parlementaires, des juges, la réunion des ATTAC.
L’élargissement social est encore loin d’être complet. Non que le Forum se résume comme on l’entend parfois aux " couches moyennes progressistes ", même si dans les débats on peut voir se manifester un biais intellectualiste qui n’est pas sans référence sociale, et même si les hiérarchies sociales dominantes ne sont pas annulées miraculeusement par la participation au Forum. De nombreuses associations participantes au Forum sont des organisations populaires, syndicales, paysannes, d’habitants, de jeunes etc. De plus, la participation massive des brésiliens aux diverses manifestations du Forum atteste de la présence des couches populaires. Mais, il reste que le mouvement est confronté à la question de la signification sociale des projets de transformation, tant en termes d’objectifs que d’alliance. Quelle place, " les plus démunis ", auront-ils dans un autre monde possible et quelle place ont-ils dans le mouvement qui se bat pour cet autre monde ? L’interrogation, bien que centrale n’est pas facile à prendre en compte, du fait de l’évolution des sociétés et de la nécessité de penser la question sociale à l’échelle mondiale. Un travail sur les représentations, à partir des pratiques et des situations, est indispensable. Il n’est pas indifférent dans la définition des projets de parler des pauvres, des exclu(e)s, des " sans ", des exploité(e)s, des opprimé(e)s, des " discriminé(e)s ".
L’élargissement s’apprécie aussi avec la place de plus en plus centrale de la culture dans les mobilisations et dans les débats. La question des langues est abordée dans toutes ses dimensions, dans la volonté de construire une pensée mondiale respectueuse de la diversité des langues et des cultures, dans le droit pour chacun de participer au débat en parlant sa langue, dans l’engagement volontaire des centaines de traducteurs bénévoles qui maillent l’espace des forums sociaux mondiaux. Le Forum social mondial est aussi un espace de rencontre entre des courants politiques, idéologiques, religieux, culturels qui apprennent à se reconnaître en attendant de mieux se connaître et, un jour prochain, de se comprendre.
Le troisième défi est celui de l’approfondissement. Les 1300 séminaires et ateliers ont été certes inégaux ; dans plusieurs d’entre eux les débats ont fortement progressé. Une orientation générale, amorcée l’an dernier, s’est dégagée et a irrigué l’ensemble du Forum Social. La régulation des économies et des sociétés doit être fondée sur l’accès aux droits civils et politiques, comme aux droits économiques, sociaux et culturels et non sur la logique des marchés financiers. Dans cette perspective une discussion a été engagée sur la nature des propositions à avancer. Comment articuler des propositions qui permettent de faire progresser les mobilisations et d’inscrire les droits dans des politiques ?
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Le quatrième défi est celui du passage du social au politique. Il ne s’agit pas seulement de la discussion sur le rapport entre le mouvement et les partis. La dimension citoyenne, de plus en plus explicite, ouvre de nouvelles voies ; elle se concrétise dans les forums sociaux locaux. Cette année, la victoire de Lula au Brésil, ouvre une double question, celle du rapport avec un gouvernement qui pourrait s’inspirer des valeurs et des propositions du mouvement, celle d’un rééquilibrage géopolitique en faveur du Sud.
L’indépendance entre le nouveau gouvernement brésilien et le Forum Social Mondial n’est évidemment pas en cause ; aucun n’est représenté par l’autre. L’inscription dans des politiques gouvernementales de propositions du Forum n’est pas anodine. Il n’est pas indifférent par exemple que le gouvernement indien vienne de décider de s’engager pour une taxe globale, du type de la taxe Tobin. Bien sûr, il en résulte autant d’opportunités nouvelles que de risques de récupérations. Le gouvernement Lula ouvre une nouvelle situation du fait de l’importance du mouvement social brésilien qui l’a porté et du rôle que ce mouvement, sans compter les hommes et les femmes qui y sont engagés, ont joué dans la montée en puissance du Forum Social Mondial. L’avenir du gouvernement Lula, ses succès autant que ses échecs, ne seront pas négligeables pour l’évolution du mouvement, de même que tout progrès du mouvement élargira les marges de man¦uvre du gouvernement Lula. La préservation sourcilleuse de l’indépendance de chacun n’implique pas l’indifférence, elle nécessite au contraire une grande attention.
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En terme de conclusion provisoire, soulignons que nous entrons dans une nouvelle phase du mouvement social et citoyen mondial que l’on nomme le mouvement altermondialisation. Une formidable mise en mouvement, fondée sur un espoir renouvelé, est en cours. Elle n’est pas sans dangers, elle est fragile et contradictoire, mais elle est vivante. Il n’y a pas de point d’arrivée prédéterminé. Le défi est moins de canaliser et de maîtriser le processus que d’inventer, dans le mouvement de nouvelles perspectives. Cette nouvelle phase ne sera peut-être pas longue ; quelle que soit sa durée, elle marquera profondément la prochaine période et les formes du mouvement d’émancipation. L’année en cours sera riche en rebondissements avec les mobilisations contre le G8 à Evian, en France, en juin 2003 ; les mobilisations contre l’OMC à Cancun, au Mexique, en septembre 2003 ; la tenue des forums régionaux et notamment le Forum Social Européen, à Paris et Saint-Denis en France, en novembre 2003 ; le rendez-vous mondial en Inde au premier trimestre 2004.