Le deuxième souffle de Porto Alegre

mars 2003 par Gustave Massiah


Le Forum Social Mondial de Porto Alegre a tout juste trois ans, comme le siècle d’ailleurs. Quel chemin parcouru en trois ans ! Depuis que s’impose l’idée que le mouvement de résistance à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
doit être capable de définir son propre agenda, qu’il faut préparer le passage de la résistance aux propositions, passer de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation. Depuis aussi que le mouvement social brésilien et la ville de Porto Alegre offrent leur hospitalité. Le Forum Social Mondial hérite de Seattle, des manifestations de Washington, Prague et Gênes ; il inaugure aussi une nouvelle séquence du mouvement social et citoyen mondial, une séquence qui a sa propre dynamique, son propre rythme. Cette année, le FSM est clairement confronté à quatre défis.

Le premier défi est celui de la guerre. Il s’agit de mobiliser contre la guerre sans être instrumentalisé par la menace de guerre. Certes, dès le début personne n’a jamais négligé l’étroite liaison entre les conflits, les guerres et les développements. Mais, cette année, la guerre contre l’Irak avec son caractère de provocation de plus en plus ouvertement impériale a été omniprésente. Le risque est que la guerre ne marginalise le mouvement, puisque, aussi bien, c’est une des raisons d’être de ces guerres, ou que la discussion sur la guerre ne marginalise toutes les autres. La manière dont le mouvement, l’an dernier avait surmonté la situation analogue du onze septembre 2002, est encourageante. La mobilisation contre la guerre en Irak a été massive, particulièrement marquée par la présence de trois milles américains, la deuxième délégation du forum. Même si elle n’est pas suffisante pour empêcher une administration américaine engagée dans sa course folle pour l’hégémonie de déclencher la guerre, elle contribuera à l’isoler préparant ainsi l’avenir, en phase avec l’émergence d’une conscience universelle et d’une opinion publique mondiale.

Le deuxième défi est celui de l’élargissement. Il ne s’agit pas seulement du nombre avec le passage à cent mille participants, bien que les problèmes d’organisation, particulièrement des traductions, commencent à être difficiles à assumer. Il s’agit du difficile équilibre entre unité et diversité, de la capacité à construire l’unité de la diversité. Même s’il n’est pas encore complet, l’élargissement géographique est réel. Les forums régionaux, à Florence, Hyderabad, Addis-Abéba, Ramallah, Rabat, en Amazonie, etcŠ y sont pour beaucoup. Toutefois, les régions asiatiques, africaines et arabes ne sont pas encore assez bien représentées, ce qui explique l’importance de la tenue de la prochaine session du FSM en Inde.

L’élargissement se mesure aussi à la multiplication des forums et initiatives associées qui attestent de la convergence des dynamiques sociales et citoyennes. Ainsi les Rencontres et Forums mondiaux de l’éducation, des femmes, des syndicats, des mouvements paysans, des « no-vox », le camps des jeunes, les forums des élus locaux, des parlementaires, des juges, la réunion des ATTAC.

L’élargissement social est encore loin d’être complet. Non que le Forum se résume comme on l’entend parfois aux « couches moyennes progressistes », même si dans les débats on peut voir se manifester un biais intellectualiste qui n’est pas sans référence sociale, et même si les hiérarchies sociales dominantes ne sont pas annulées miraculeusement par la participation au Forum. De nombreuses associations participantes au Forum sont des organisations populaires, syndicales, paysannes, d’habitants, de jeunes etc. De plus, la participation massive des brésiliens aux diverses manifestations du Forum atteste de la présence des couches populaires. Mais, il reste que le mouvement est confronté à la question de la signification sociale des projets de transformation, tant en termes d’objectifs que d’alliance. Quelle place, « les plus démunis », auront-ils dans un autre monde possible et quelle place ont-ils dans le mouvement qui se bat pour cet autre monde ? L’interrogation, bien que centrale n’est pas facile à prendre en compte, du fait de l’évolution des sociétés et de la nécessité de penser la question sociale à l’échelle mondiale. Un travail sur les représentations, à partir des pratiques et des situations, est indispensable. Il n’est pas indifférent dans la définition des projets de parler des pauvres, des exclu(e)s, des « sans », des exploité(e)s, des opprimé(e)s, des « discriminé(e)s ».

L’élargissement s’apprécie aussi avec la place de plus en plus centrale de la culture dans les mobilisations et dans les débats. La question des langues est abordée dans toutes ses dimensions, dans la volonté de construire une pensée mondiale respectueuse de la diversité des langues et des cultures, dans le droit pour chacun de participer au débat en parlant sa langue, dans l’engagement volontaire des centaines de traducteurs bénévoles qui maillent l’espace des forums sociaux mondiaux. Le Forum social mondial est aussi un espace de rencontre entre des courants politiques, idéologiques, religieux, culturels qui apprennent à se reconnaître en attendant de mieux se connaître et, un jour prochain, de se comprendre.

Le troisième défi est celui de l’approfondissement. Les 1300 séminaires et ateliers ont été certes inégaux ; dans plusieurs d’entre eux les débats ont fortement progressé. Une orientation générale, amorcée l’an dernier, s’est dégagée et a irrigué l’ensemble du Forum Social. La régulation des économies et des sociétés doit être fondée sur l’accès aux droits civils et politiques, comme aux droits économiques, sociaux et culturels et non sur la logique des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
. Dans cette perspective une discussion a été engagée sur la nature des propositions à avancer. Comment articuler des propositions qui permettent de faire progresser les mobilisations et d’inscrire les droits dans des politiques ?

(…)

Le quatrième défi est celui du passage du social au politique. Il ne s’agit pas seulement de la discussion sur le rapport entre le mouvement et les partis. La dimension citoyenne, de plus en plus explicite, ouvre de nouvelles voies ; elle se concrétise dans les forums sociaux locaux. Cette année, la victoire de Lula au Brésil, ouvre une double question, celle du rapport avec un gouvernement qui pourrait s’inspirer des valeurs et des propositions du mouvement, celle d’un rééquilibrage géopolitique en faveur du Sud.

L’indépendance entre le nouveau gouvernement brésilien et le Forum Social Mondial n’est évidemment pas en cause ; aucun n’est représenté par l’autre. L’inscription dans des politiques gouvernementales de propositions du Forum n’est pas anodine. Il n’est pas indifférent par exemple que le gouvernement indien vienne de décider de s’engager pour une taxe globale, du type de la taxe Tobin Taxe Tobin Taxe sur les transactions de change (toutes les conversions de monnaie), proposée à l’origine en 1972 par l’économiste américain James Tobin pour stabiliser le système financier international. L’idée a été reprise par l’association ATTAC et par d’autres mouvements altermondialistes dont le CADTM, dans le but de diminuer la spéculation financière (de l’ordre de 1.200 milliards de dollars par jour en 2002) et de redistribuer le bénéfice de cette taxe aux plus démunis. Les spéculateurs internationaux qui passent leur temps à changer des dollars en yens, puis en euros, puis en dollars, etc., parce qu’ils estiment que telle monnaie va s’apprécier et telle autre se déprécier, devront payer une taxe minime, entre 0,1 % et 1 %, sur chaque transaction. Selon ATTAC, elle pourrait rapporter au moins 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Qualifiée d’irréaliste par les classes dirigeantes pour justifier leur refus de la mettre en place, l’analyse méticuleuse de la finance mondialisée menée par ATTAC et d’autres a au contraire prouvé la simplicité et la pertinence de cette taxe. . Bien sûr, il en résulte autant d’opportunités nouvelles que de risques de récupérations. Le gouvernement Lula ouvre une nouvelle situation du fait de l’importance du mouvement social brésilien qui l’a porté et du rôle que ce mouvement, sans compter les hommes et les femmes qui y sont engagés, ont joué dans la montée en puissance du Forum Social Mondial. L’avenir du gouvernement Lula, ses succès autant que ses échecs, ne seront pas négligeables pour l’évolution du mouvement, de même que tout progrès du mouvement élargira les marges de man¦uvre du gouvernement Lula. La préservation sourcilleuse de l’indépendance de chacun n’implique pas l’indifférence, elle nécessite au contraire une grande attention.

(…)

En terme de conclusion provisoire, soulignons que nous entrons dans une nouvelle phase du mouvement social et citoyen mondial que l’on nomme le mouvement altermondialisation. Une formidable mise en mouvement, fondée sur un espoir renouvelé, est en cours. Elle n’est pas sans dangers, elle est fragile et contradictoire, mais elle est vivante. Il n’y a pas de point d’arrivée prédéterminé. Le défi est moins de canaliser et de maîtriser le processus que d’inventer, dans le mouvement de nouvelles perspectives. Cette nouvelle phase ne sera peut-être pas longue ; quelle que soit sa durée, elle marquera profondément la prochaine période et les formes du mouvement d’émancipation. L’année en cours sera riche en rebondissements avec les mobilisations contre le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. à Evian, en France, en juin 2003 ; les mobilisations contre l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
à Cancun, au Mexique, en septembre 2003 ; la tenue des forums régionaux et notamment le Forum Social Européen, à Paris et Saint-Denis en France, en novembre 2003 ; le rendez-vous mondial en Inde au premier trimestre 2004.



Gustave Massiah

est une des personnalités centrales du mouvement altermondialiste. Ingénieur et économiste, né en 1938 au Caire, a présidé le CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), galaxie d’associations d’aide au développement et de soutien aux luttes des pays du Sud, et a été vice-président d’Attac-France de 2003 à 2006.