Tunisie

Le « dialogue national » au chevet du régime tunisien

2 novembre 2013 par Fathi Chamkhi

Assemblée Constituante Tunisienne 22 Nov 2011

Le 5 octobre dernier a marqué le démarrage du « congrès national pour le dialogue » sur la base d’une « feuille de route », préparée par le Quartet |1| qui parraine ce dialogue. Il s’agit en fait de la reprise du « dialogue national » lancé par le Quartet en mai dernier, après avoir été suspendu suite à l’assassinat du député et leader du Front populaire (FP) Mohamed Brahmi.

Seules les formations politiques représentées à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) sont acceptées à ce dialogue. Leurs tâches consistent à terminer l’écriture de la Constitution, promulguer une nouvelle loi électorale, mettre en place l’Instance indépendante des élections, fixer la date des élections et se mettre d’accords sur un nouveau gouvernement « de compétences » doté de pouvoirs larges, que devrait présider « une personnalité indépendante ». Le tout dans un délai d’un mois.

Le FP, en tant que tel, a été écarté de ce dialogue. Seulement trois partis |2|, parmi ses 14 membres y participent, aux côtés d’une vingtaine d’autres partis. Enfin, le but serait de sortir la Tunisie de la crise et d’achever sa « transition démocratique ».

Ce « dialogue » prend à contre-pied les centaines de manifestations, sit-in et grèves qui ont réuni, sur l’ensemble du pays, des centaines de milliers de personnes pour imposer la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC), ainsi que de tous les pouvoirs qui en émanent, notamment le gouvernement transitoire. Ce mouvement révolutionnaire accuse les islamistes, et leurs alliés, d’avoir trahi la révolution, d’être responsables de l’aggravation de la crise et de la dégradation de la situation sécuritaire du pays. Ce qui signifie une annulation pure et simple du mandat électoral, et la fin de la légitimité de gouverner qui en découle.

Au cours du dernier quart de siècle, l’économie locale a été déstructurée, recentrée sur le marché extérieur et ses revenus largement captés par les forces de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste néolibérale. La conséquence de ce holdup néocolonialiste est une extension phénoménale de la précarité, de l’exclusion et de la misère. Un pouvoir politique répressif était nécessaire à ce système pour se maintenir sur une période aussi longue.

En rompant le rapport des forces, qui permettait à la minorité riche d’exploiter violemment la majorité pauvre, grâce à l’insurrection révolutionnaire, les classes opprimées ont réussi à chasser le dictateur, et à créer les conditions politiques pour briser toutes les chaînes qui les condamnent à la misère et les soumettent à l’oppression.

Mais, beaucoup d’obstacles font encore face au processus révolutionnaire. D’une part, les hésitations et les ambiguïtés, voire l’opportunisme, des partis de gauche ainsi que leur manque de confiance en eux-mêmes, les classes laborieuses et la jeunesse. D’autre part, le ralliement d’une partie du mouvement démocratique au bloc contre-révolutionnaire. Enfin, le refus obstiné de la minorité dominante, qui détient toujours tout le pouvoir économique et politique, de satisfaire les revendications les plus urgentes des classes laborieuses, son acharnement dans la fuite en avant capitaliste néolibérale, le durcissement de sa politique d’austérité, sa fourberie et son idéologie réactionnaire aux multiples facettes.

Le tout conjugué aux pressions colossales qu’exercent les forces impérialistes sur les principales organisations sociales et politiques, ce qui donne une idée sur les ressorts de la contre-révolution qui tente de barrer la route de l’émancipation et de la liberté aux classes laborieuses et à la jeunesse. Cette crise révolutionnaire accélère la transformation de la crise sociale en crise économique, financière, politique, sécuritaire et environnementale.

En poursuivant sur la voie de Ben Ali, tout en accélérant la libéralisation capitaliste néolibérale de l’économie et en durcissant les mesures d’austérité sociale, Ennahdha ne fait que scier la branche sur laquelle elle est assise. Le masque religieux, qui lui a facilité l’accès au pouvoir, est tombé ! Démasquée, sa nature bourgeoise, corrompue et réactionnaire apparaît en plein jour.

Il faut maintenir la pression contre Ennahdha, par la poursuite des mobilisations populaires, afin de l’isoler davantage, de diminuer sa nuisance idéologique, de limiter sa nocivité politique et sociale, de la chasser du pouvoir pour booster le processus révolutionnaire. Au lieu de cela, la direction du FP, qui a réussi à se placer à la tête du mouvement révolutionnaire, s’est laissée entraîner dans la mauvaise direction par les partis bourgeois, qui l’on rejoint dans le Front de salut national (FSN) ; celle du « dialogue national », qui est une véritable planche de salut pour Ennahdha, qui tombe à point nommé pour maintenir la tête hors de l’eau.

Pourtant, sauver le parti islamiste est le dernier des soucis du régime dominant. L’objectif de la contre-révolution est de faire échouer la révolution ! Tous les beaux discours sur « l’intérêt suprême de la Tunisie », la « transition démocratique », « le salut national » et le « consensus nationale », etc. sont de la rhétorique petite-bourgeoise, qui vise à dissimuler aux masses cet objectif. En 1987, Ben Ali, ses commanditaires et ses acolytes, ont dissimulé, au peuple tunisien, les tenants et aboutissants du coup d’État, sous un tas de beaux discours et de slogans destinés à bercer les Tunisiens.

La tâche contre-révolutionnaire du parti islamiste n’est pas terminée ; le régime a encore besoin de sa collaboration pour venir à bout du mouvement révolutionnaire. Ennahdha sait qu’elle a lamentablement échouée au pouvoir ; elle n’a pas pu étouffer la contestation sociale et faire régner de nouveau l’ordre bourgeois, dans le même temps, à cause de la trahison des espoirs qu’une partie de la population avait mis en elle, Ennahdha a perdu une bonne partie de la confiance dont elle bénéficiait auprès des classes populaires, avant son arrivée au pouvoir.

La légitimité issue des élections est épuisée, et les pouvoirs qui en sont issus se sont érodés. La contre-révolution a besoin d’une nouvelle donne pour venir à bout de la résistance sociale. Les islamistes sont conscients de cela, mais sont tétanisés par le retournement dramatique de la situation en Égypte, et craignent qu’un sort semblable les attend dès qu’ils s’éloigneront du pouvoir.

L’assassinat de Belaïd, en février, puis de Brahmi, en juillet ont créé de véritables électrochocs. Ennahdha a réussi, en l’absence de réaction appropriée de la part du FP, à absorber le choc du premier assassinat. Mais, à l’heure actuelle elle est en train subir les effets de l’assassinat de Brahmi. La crise politique, qui en est l’expression la plus évidente, se poursuit, malgré le démarrage du « dialogue national ». La situation économique et sociale assez catastrophique, la dégradation de la situation sécuritaire du fait, notamment, de la multiplication des groupes djihadistes et terroristes, ainsi que les erreurs et les dérapages multiples des islamistes au pouvoir, y est pour une part importante. Mais, la réaction énergique, et bien appropriée, de la direction du FP, en réponse à cet assassinat, qui consistait à lancer un appel de mobilisation au peuple tunisien, pour chasser les islamistes du pouvoir, a aussi contribué à affaiblir et isoler Ennahdha.

L’appel du FP a été largement entendu. La mobilisation a pris un élan ascendant à Tunis, comme partout dans le pays, et a culminé lors des manifestations gigantesques les 6 et 13 août à Tunis. Parallèlement à l’extension et à la radicalisation du mouvement révolutionnaire, les pressions des partis bourgeois, des chancelleries des États impérialistes, ainsi que ceux de la direction de la centrale syndicale et de l’organisation patronale, se sont accentuées en direction du FP, pour l’amener sur la voie du « dialogue national ». Dès le début, Nida Tounes, principal parti bourgeois, est venu s’agripper au FP dans le cadre du FSN, qui a vu le jour quelques heures seulement après qu’il ait lancé le fameux « appel au peuple ».

L’objectif de Nida Tounes, version moderniste d’Ennahdha, est clair  : d’une part stopper l’ascension du FP, le dévier de sa ligne révolutionnaire ; et d’autre part arrondir les ongles d’Ennahdha, afin de la forcer à normaliser ses relations avec lui, pour constituer autour d’eux une large coalition politique qui aura pour tâche principale l’appui politique au nouveau gouvernement, et pour mission d’appliquer l’accord conclu le 7 juin dernier avec le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Quant aux élections, elles dépendront de la capacité de ce gouvernement et de la coalition politique le soutenant à mener à bien la politique d’austérité ainsi que préparer le terrain à des élections dont le but sera de consolider la victoire de la contre-révolution. Mais, nous n’en sommes pas encore là ! Loin s’en faut.

La direction du Front populaire fait fausse route lorsqu’elle accepte le dialogue avec les bandits, alors que depuis trois ans les masses prennent une orientation anti-impérialiste et anticapitaliste assez évidente ? Elle fait fausse route aussi, lorsqu’elle privilégie le dialogue avec le produit de la dégénérescence des classes possédantes, au lieu de la voie de la révolution tracé par l’insurrection révolutionnaire initiée le 17 décembre 2010 ? Peu importe les raisons de ce virage droitier, ses conséquences seront désastreuses sur le processus révolutionnaire, à moins que cette direction ne corrige le tir rapidement, tant qu’il est encore temps de le faire.

Le FP a beaucoup de pain sur la planche ! Il a un processus révolutionnaire qu’il doit mener à son terme. Il doit, en plus de la nécessité de corriger son orientation actuelle, engager, sans plus tarder, la bataille contre le durcissement de la politique d’austérité et l’aggravation de la libéralisation capitaliste qui est dictée par les accords avec l’Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
. Elle doit poursuivre la mobilisation pour balayer les institutions et les pouvoirs issus des élections du 23 octobre, et le combat pour la défense des libertés fondamentales. Elle doit s’armer de tâches et de perspectives claires, et aider les classes laborieuses à prendre part de manière consciente à leur auto-libération. Pour avoir plus de chance à réussir ses lourdes tâches, le FP a intérêt à poursuivre sa propre construction, qu’il a abandonné, ces derniers mois, au profit des instances du FSN.

Tunis, 13 octobre 2013
Fathi Chamkhi
Membre de la direction du Front Populaire


Notes

|1| Le « Quartet » regroupe l’UGTT, l’organisation patronale (UTICA), l’Ordre des avocats, et la Ligue tunisienne des droits de l’Homme.

|2| Il s’agit du Parti des Travailleurs (ex-PCOT), du Watad unifié (PPDU, auquel appartenait Chokri Belaïd), et du Tayar Echaabi (Courant populaire, auquel appartenait Mohamed Brahmi).

Auteur.e

Fathi Chamkhi

Fathi Chamkhi, député du Front Populaire, animateur de RAID (ATTAC et CADTM en Tunisie), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière, une des organisations fondatrices du Front populaire.


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