Le long procès de l’Aube dorée et l’amour des abeilles ouvrières

15 octobre par Elsa Papageorgiou


Photo credit : Eurokinissi, Tatiana Bolari

Le verdict à l’issue du procès du parti néo nazi grec Aube dorée, qualifié par la Cour d’appel d’organisation criminelle le 7 octobre 2020, est tombé cinq ans et demi après son commencement et sept ans après l’assassinat du rappeur antifasciste Pavlos Fyssas.

Le long procès de l’Aube dorée et l’amour des abeilles ouvrières.

Le verdict à l’issue du procès du parti néo nazi grec Aube dorée, qualifié par la Cour d’appel d’organisation criminelle le 7 octobre 2020, est tombé cinq ans et demi après son commencement et sept ans après l’assassinat du rappeur antifasciste Pavlos Fyssas. Commis sur la voie publique, le meurtre n’avait pas pu être empêché par l’équipe de huit policier.e.s motorisé.e.s présent.e.s, mais retenu.e.s, selon leurs dires, par la crainte devant l’importance du groupe armé qui s’était emparé de Fyssas jusqu’à ce que son assassin, G. Roupakias, arriva en voiture pour « finir le job ». Ce n’est que lorsque ce dernier sortit son couteau que la policière de l’équipe présente sur les lieux était intervenue pour le stopper, selon le témoignage de celle-ci, mais, hélas, seulement après que Roupakias ait porté les trois coups mortels à P. Fyssas.

Ainsi commence le long et difficile chemin vers la condamnation de l’Aube dorée en tant que ce qu’elle a toujours été, à savoir une organisation criminelle. Ce procès a été et est toujours largement, et sous certains aspects principalement, une affaire de femmes.

Les représentantes de l’institution judiciaire, La Présidente de la Cour d’appel, Maria Lepenioti, et la Procureure, Adamandia Oikonomou, ont produit des interprétations des faits et adopté des positionnements opposés à l’égard des accusations.

Maria Lepenioti, chargée de veiller au bon déroulement du procès pendant cette très longue période, souvent dans des conditions très tendues, s’est prononcée pour la condamnation de l’Aube dorée en tant qu’organisation criminelle. M. Lepenioti avait traité une première fois un dossier concernant l’Aude dorée en 1998, alors en tant qu’enquêtrice à propos de la tentative d’homicide de Dimitris Kousouris, étudiant et syndicaliste de gauche, aujourd’hui universitaire, et professeur d’histoire de la Grèce moderne.

Au contraire, la Procureure, Adamandia Oikonomou, a proposé en décembre 2019 l’acquittement de l’Aube dorée au titre de l’accusation d’organisation criminelle, ne trouvant pas de ressemblance entre les modes opératoires dans les trois affaires qui ont fait l’objet de ce procès : l’homicide de Pavlos Fyssas, la tentative d’homicide du pêcheur égyptien Abouzid Embarak, et les coups et blessures volontaires contre les syndicalistes de PAME (syndicat proche du PC grec).

Les ressemblances des modes opératoires avaient constitué la base de l’argumentaire de la partie civile afin de réunir les trois affaires dans un seul procès et afin de fonder l’accusation d’organisation criminelle, la seule capable d’entraîner la condamnation et des peines d’emprisonnement pour la direction de l’Aube dorée, le chef Michaloliakos et ses sous-chefs, Kassidiaris, Lagos (actuellement député au Parlement Européen), Germenis, Panagiotaros, Pappas, Mathaiopoulos, tous députés du parlement hellénique entre 2012 et 2019.

Hormis les représentantes de l’institution judiciaire, nombreuses sont les femmes dont la présence à la Cour d’appel, la détermination et l’éthos ont contribué à faire de ce procès une affaire de la société toute entière, un combat pour la justice et la démocratie. Sans pouvoir toutes les mentionner ici, nous évoquons les plus marquantes.

Tout d’abord, Magda Fyssa, la mère de Pavlos Fyssas, présente à chacune des 453 séances de ce long procès, harcelée verbalement et moralement à plusieurs reprises par les accusés lors du procès et souvent disqualifiée par certains médias dominants, tantôt ouvertement, tantôt insidieusement, en tant qu’agressive, hyperbolique et submergée par sa douleur.

Magda Fyssa, de par sa présence et sa persévérance infaillibles est devenue au fil des années la figure fédératrice de l’immense mouvement de citoyens et de citoyennes qui se sont mobilisé.e.s pour la condamnation de l’organisation criminelle. A nos yeux, si Magda Fyssa a pu remplir cette fonction, ce n’est pas simplement en raison de l’empathie ou de la pitié à son égard en tant que mère endeuillée. En effet, Magda Fyssa, sans jamais dissimuler son deuil, a su lui accorder toute sa dimension publique et politique. Etrangère au monde des médias, mais infiniment vraie dans sa parole, elle a pu signifier l’impensable et l’irreprésentable, la mort de son fils, en tant qu’impératif de justice. Le seul sens qu’aurait pu alors revêtir l’assassinat de Pavlos était celui de la condamnation des néo nazis en tant qu’organisation criminelle, pour rendre justice à sa personne, à toutes les victimes de la violence néo nazie existantes et potentielles, à toute la société.

Par ailleurs, nous ne n’aurions jamais pu accéder à la présence de Magda Fyssa dans la Cour d’appel sans les nombreux portraits photographiques que lui a consacrée Tatiana Bolari durant les nombreuses séances du procès, et qui composaient au fil des années le portrait de son éthos. Tatiana Bolari, photoreportere depuis 1989 et parmi les premières femmes à avoir investi le métier en Grèce, s’est retrouvée, équipée de son matériel, à maintes reprises sur la première ligne des événements marquants de l’histoire contemporaine du pays. Elle a été elle-même gravement blessée par un homme des MAT (les CRS grecs) en 2011, lors d’une, parmi les nombreuses, opération de répression policière du « mouvement des places » à Syntagma. Le policier en question a été finalement condamné en 2014 pour coups et blessures passibles d’une peine de 8 mois de prison avec sursis.

Il faut mentionner aussi Chryssa Papadopoulou, avocate représentant, avec sa collègue Eleftheria Tombazoglou, la famille Fyssas. C’était à elle de plaider pour la culpabilité des accusés. Discrète et inébranlable, méthodique et concentrée malgré la charge émotionnelle et l’ambiance électrique qui régnait dans la salle de la Cour d’appel, Chryssa Papadopoulou a déconstruit un par un tous les arguments de la défense. Elle a démontré que P. Fyssas a été pris pour cible par l’Aube dorée en raison de ses chansons antifascistes. Elle a rappelé et minutieusement reconstruit la structure et le mode d’opération militaire et hiérarchique de l’organisation, selon lequel les membres n’agissaient jamais de manière autonome, mais toujours sous les ordres de leurs supérieurs. Elle a demandé ainsi la condamnation des accusés pour l’assassinat de Fyssas ainsi que celle de la direction de l’Aube dorée pour avoir dirigé une organisation criminelle.

Dimitra Z., jeune étudiante, assise en compagnie de son amie Paraskevi K. sur un banc public pour discuter la nuit de l’assassinat de Pavlos Fyssas, en sont devenues témoins directs. Parmi les nombreuses personnes présentes cette nuit-là sur la voie publique transformée en scène de crime, elles furent finalement les seules à se rendre aussitôt au commissariat pour donner leurs témoignages et à arriver jusqu’au procès, malgré les menaces qu’elles ont reçues et les intimidations dont elles ont fait l’objet durant leurs dépositions.

Le positionnement éthique et politique, en tant qu’engagement et devoir à l’égard de la Cité, de ces jeunes femmes, a donné l’occasion à Thanassis Kambayannis, avocat de la partie civile au procès de l’Aube dorée, d’exprimer le dilemme devant lequel se mettaient la Cour et la société entière sous une forme incontournable qui marquera les générations suivantes :

« Prendre le parti des loups ou le parti des abeilles ? »

En effet, la nuit du meurtre, ce n’est pas seulement le monde des loups qui était présent, mais aussi le monde des abeilles. Et c’est le long travail des abeilles, minutieux et incessant qui a finalement permis cette condamnation.

Si la métaphore des loups, « l’homme est un loup pour l’homme », a permis à Hobbes de fonder la légitimité de son Léviathan, l’État disposant d’un pouvoir absolu pour préserver la paix et la sécurité, les abeilles ont une histoire beaucoup plus longue dans le langage philosophique pour signifier le rapport à la Cité. Nous les retrouvons chez Platon (Menon) et Aristote (Politique), pour signifier la ressemblance et la différence du type de vertu et du type de société qui caractérisent les humains au regard des autres espèces vivantes. Dans le fameux extrait d’Aristote décrivant l’animal politique, les abeilles apparaissent comme le type de société animale la plus proche de celle des humains.

Dans l’antiquité grecque, les tribunaux étaient des lieux privilégiés de production de la parole politique, et les logographies judiciaires représentent toujours des sources précieuses pour appréhender le fonctionnement et les mentalités régissant un passé lointain, perdu à jamais et, ainsi, inaccessible en tant que tel.

La sauvegarde de la mémoire du procès de l’Aube dorée fera sans doute l’objet d’une lutte profondément politique dans l’histoire à venir, dont l’issue est inconnue et incertaine pour nous aujourd’hui. Mais plus que le verdict, c’est le dilemme, et la réponse, qui déterminera la signification future de ce qu’il s’est déjà passé et de ce qu’il adviendra.

« Avec les loups ou avec les abeilles ? »

Si dans le monde de la nature, menacé par la quête de profit, l’espèce des loups doit être protégée, dans le monde de la politique, nous nous mettons résolument avec les abeilles, avec leur amour infini, leur travail incessant, leur force inépuisable. Car les abeilles, pour survivre, doivent féconder leur milieu ; ainsi renaissent le nouveau, la beauté et l’espoir.

Merci à Olivier Maheo pour sa relecture et pour ses conseils.




Elsa Papageorgiou

est docteure en philosophie et sociologue