Le microcrédit, un outil pour insérer les plus pauvres dans le système bancaire

Intervention de Pauline Imbach sur le microcrédit à l’Université d’été des mouvements sociaux organisée par ATTAC

25 août 2014 par Pauline Imbach

Les fondateurs du microcrédit expliquent qu’il est un outil de lutte contre la pauvreté. Pour eux, la pauvreté semble être un élément naturel, détaché des rapports de domination et d’appropriation des richesses. Elle serait issue d’une sorte de maldonne hasardeuse qui ne permet pas à tout le monde « d’investir son avenir ».

Le microcrédit fournirait au créateur qui sommeille en chaque être humain une mise de départ pour qu’il puisse enfin saisir sa chance. Théoriquement il consiste en l’attribution de prêts de faible montant à des entrepreneurs ou à des artisans qui ne peuvent accéder aux prêts bancaires classiques. Mais, s’il devait à l’origine financer de petites activités génératrices de revenus permettant à l’emprunteur de rembourser son prêt, le microcrédit est devenu accessible sans garantie de revenus et a « bancarisé » des millions de personnes.

Avec la micro-assurance ou la micro-épargne, il forme le secteur de la microfinance. À l’origine aux mains d’associations, d’ONG et de quelques banques mutualistes (sous forme de gestion de portefeuille d’associations ou de fondations), la microfinance est aujourd’hui de plus en plus contrôlée par des banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
dont les objectifs sont très éloignés de la lutte contre la pauvreté.

Les institutions de microfinance gèrent 70 milliards de dollars (dont 25 à 30 milliards d’épargne). Environ 80 % des clients sont des femmes et 70 % vivent en zone rurale. Actuellement plus de 205 millions de personnes sont endettées avec un microcrédit. Le prêt moyen s’élevait en 2010 à 426 euros et le taux d’intérêt moyen à 35 %.

De la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique au microcrédit

Le microcrédit s’est développé dans les années 1980 et a accompagné les politiques d’austérité dictées par le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
aux pays du Sud pour garantir le remboursement de leurs dettes publiques. Ces politiques libérales ont pour objectif de forcer les pays endettés à abandonner leurs politiques sociales (éducation, santé, transport, emploi, logement, énergie, etc.) et à mettre en place des plans de privatisation massifs.

Parallèlement, la Banque mondiale a placé « l’inclusion financière |1| » au centre de ses programmes de développement et de lutte contre la pauvreté. Pour elle, c’est en les insérant dans le système bancaire que les populations pauvres auront accès aux services de base, services désormais payants. Ainsi, pour que l’ensemble de la population adulte mondiale ait accès aux services financiers d’ici 2020, la Banque mondiale incite les organismes financiers à mettre en avant des produits qui ciblent les populations pauvres, les femmes et les autres groupes vulnérables. À la suite de ces politiques d’offre bancaire, près de 8 prêts sur 10 sont utilisés en Inde comme crédits à la consommation, pour des dépenses de santé, d’habitat ou d’éducation |2|.

En somme, quand les plans d’austérité détruisent les services publics, d’un côté le secteur privé bénéficie du nouveau marché de la santé, des transports ou encore de l’éducation ainsi créé et, de l’autre, les institutions de microcrédit bénéficient d’une nouvelle masse de clients trop pauvres pour accéder aux services sans recourir à l’emprunt. Et ce système bien rôdé profite souvent d’un bout à l’autre du mécanisme aux mêmes intérêts privés. Par exemple, Philippe De Schrevel, fondateur du fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. dans des banques spécialisé en microfinance (Blue Orchard Finance - basé à Genève), a ensuite créé en 2007 un nouveau fonds d’investissement (Bamboo Finance) spécialisé dans des sociétés développant des infrastructures sociales destinées aux populations les plus démunies. « Ces entreprises produisent des biens et services destinés directement aux populations locales les plus pauvres en leur procurant un accès abordable à des biens permettant leur développement comme, par exemple, des soins de santé, l’accès à l’énergie, à l’éducation ou à l’eau, et ce, à des prix raisonnables." |3|

Pour résumer, le fonds d’investissement de Philippe De Schrevel investit dans les prêts aux plus démunis pour qu’ils achètent des services de base aux entreprises où investit... l’autre fonds d’investissement de Philippe De Schrevel !

Ils n’ont pas d’argent mais ils sont nombreux

Depuis le début des années 1970, la finance est apparue comme un nouveau mode d’accumulation rapide de richesses. La course folle au profit a incité les banques à utiliser sans scrupules et de manière démesurée des instruments financiers Instruments financiers Les instruments financiers sont les titres financiers et les contrats financiers.
Les titres financiers sont :
• les titres de capital émis par les sociétés par actions (actions, parts, certificats d’investissement, etc.),
• les titres de créance, à l’exclusion des effets de commerce et des bons de caisse (obligations et titres assimilés),
• les parts ou actions d’organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM).
Les contrats financiers, également dénommés « instruments financiers à terme », sont les contrats à terme sur taux d’intérêt, les contrats d’échange (swaps), les contrats à terme sur toutes marchandises et denrées, les contrats d’options d’achat ou de vente d’instruments financiers et tous les autres instruments de marché à terme.
basés sur l’endettement. Dans ce système, le microcrédit permet d’intégrer dans le marché financier Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
une part importante de la population mondiale : les très pauvres. Selon la Banque mondiale, 2,5 milliards d’adultes sont privés de services bancaires et près de 200 millions de très petites, petites et moyennes entreprises dans les pays en développement n’ont pas accès à des services financiers et au crédit à un coût abordable. Le microcrédit représente donc un marché potentiel important car « les pauvres mènent des vies financières étonnamment actives. Ils gèrent des risques, lissent leur consommation et se constituent des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
de façon ingénieuse et complexe. » |4| Le taux de croissance du secteur de la microfinance est de 30 % par an, ce qui est très prometteur, particulièrement en période de crise.

La microfinance au profit des banques et des investisseurs

Les banques commerciales sont désormais largement impliquées dans le secteur du microcrédit et intègrent les activités de microfinance à leurs activités classiques. Ainsi, si 10 % du financement des institutions de microfinance (IMF) provient de l’aide internationale, le reste est assuré par le marché local et des investissements privés.

Les banques investissent principalement dans les IMF sous forme de prêts puisqu’ils représentent 70 % du total des engagements en microfinance. Les durées des prêts varient de un à douze ans pour des montants allant de 200 000 euros à 30 millions d’euros. Les banques prennent également des participations directement dans le capital des IMF (environ 20 %). Ces investissements varient de 0,3 à 10 millions d’euros pour des durées allant de cinq à sept ans et sont souvent assortis d’un siège au conseil d’administration de l’IMF financé. Enfin, 10 % des engagements des banques constituent des garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). apportées aux IMF.

L’année 2008 a été charnière pour le secteur qui a connu un boom grâce à de nombreux investissements étrangers, à la privatisation des capitaux, à l’entrée massive des fonds d’investissement et du secteur bancaire. La cotation en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). des IMF a permis à certaines structures de multiplier leurs profits. Par exemple l’IMF indienne SKS, qui compte un peu moins de 6 millions de clients, a ouvert son capital le 28 juillet 2010. Cette opération a été un véritable succès puisque le nombre d’acheteurs s’est avéré supérieur au nombre de titres mis en circulation sur le marché et que le prix des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
a augmenté de 42 % en cinq semaines. Elles ont attiré les plus grands investisseurs, comme Morgan Stanley, JP Morgan, ou encore George Soros Quantum Fund. Fort de sa réussite, Vikram Akula, le fondateur philanthrope de SKS, a déclaré : « Nous emmenons les pauvres vers les marchés de capitaux et les marchés de capitaux vers les pauvres. »

Pour finir, l’apparition d’agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. spécialisées dans le secteur de la microfinance publiant des données comptables et établissant des comparaisons entre les différentes institutions a également largement contribué à la financiarisation du secteur. Comme le résume Philippe De Schrevel : « Le microcrédit est une nouvelle classe d’actifs qui doit avoir sa place dans le portefeuille d’un investisseur. »

La microfinance connaît peu la crise

Si les banques font du charme aux IMF, c’est que la microfinance s’est avérée être un secteur sûr, générant peu de risque et plus résistant aux crises que le secteur bancaire classique. Rares sont les investisseurs en microfinance qui ont connu des restructurations, des pertes ou des crises de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
sectorielle |5|.
Le portefeuille à risque |6| se situe entre 2 et 4 % et aucun impayé n’a été constaté au titre des refinancements accordés aux IMF.

De plus, les IMF affichent des performances financières supérieures à celles des fonds d’investissement classiques : dans ce secteur, il est courant d’atteindre un retour sur investissement (ROE - Return on Equity - rendement sur fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. ) de 20 % |7|. Plus le ROE est élevé, plus une banque sera attractive pour les actionnaires. Dans le secteur « classique », « depuis les années 1990 jusqu’au prélude de la crise en 2007-2008, les banques ont mené une course à un ROE maximum : 15 % était courant mais certaines banques obtenaient de 25 à 30 %. En 2007, il s’élevait à 15 % en zone euro, à 17 % au Royaume-Uni et à 19 % aux USA. » |8|

Le microcrédit est loin de lutter contre la pauvreté et constitue bien souvent un rouage supplémentaire au mécanisme d’appropriation des richesses par une minorité en ouvrant aux banques l’immense marché que constitue les pauvres. Elle est aujourd’hui un outil rentable et sûr au service des investisseurs privés. Il apparaît donc essentiel de faire tomber le mythe selon lequel la microfinance permet de lutter contre la pauvreté et de soutenir l’ensemble des initiatives visant à mettre à mal ce mécanisme de paupérisation.


Notes

|1| L’inclusion financière (ou finance inclusive) est l’offre de services financiers et bancaires de base à faible coût pour des consommateurs en difficulté et exclus des services traditionnels.

|2| http://www.microfinancegateway.org/fr/library/crise-de-la-microfinance-en-inde

|3| Rendement social, Isabelle de Laminne, La libre, 06/ 02/2011

|4| Baromètre de la microfinance 2012 - Le Baromètre de la microfinance est un rapport réalisé pour des banques par Convergence 2015, une plateforme de réflexion entre acteurs publics et privés. http://www.convergences2015.org/fr/Article?id=519&theme=Microfinance

|5| Dans le domaine bancaire, on parle de crise de liquidités lorsque les banques et autres établissements financiers refusent de se prêter mutuellement de l’argent.

|6| Le portefeuille à risque est la mesure la plus acceptée dans les IMF. Il permet aux gestionnaire de mesurer la partie du portefeuille de crédit contaminée par les impayés et présentant un risque de ne pas être remboursée.

|7| Microfinance : l’intervention des banques françaises à l’étranger, Association Epargne Sans Frontière (ESF), Octobre 2009, Agence Française de Développement, Département de la Recherche.

|8| Bancocratie, Éric Toussaint, Aden 2013. http://cadtm.org/Bancocratie

Auteur.e

Pauline Imbach

CADTM France