Le mouvement de protestation populaire dans le Rif

23 mai par Omar Aziki

La ville d’Al Hoceima, dans la région du Rif au nord du Maroc a connu, le jeudi 18 mai 2017, une grève générale réussie et une grande marche populaire avec des dizaines de milliers de participant-e-s. Les habitant-e-s se sont mobilisé-e-s massivement pour dénoncer la campagne de calomnie menée par l’État pour discréditer leur mouvement de contestation populaire qui a débuté il y a plus de sept mois.

En effet, en octobre 2016, le broyage odieux du pêcheur Mohsen Fikri dans une benne à ordures devant les responsables de la sécurité à Al Hoceima a déclenché une vague de colère et plusieurs marches ont éclaté dans la ville, puis dans la majorité des régions du Maroc, ainsi qu’à l’étranger où sont organisés des sit-in devant les représentations diplomatiques marocaines dans plusieurs pays d’Europe.

L’État a tenté d’atténuer ce mouvement de grande ampleur en précipitant les procédures judiciaires pour présenter des boucs émissaires à la place des vrais responsables de la mort de Mohsen, en déclenchant les travaux dans quelques chantiers d’infrastructure et en envoyant ses représentants pour « écouter » les doléances de la population et lui promettre la mise en œuvre des projets « de développement » promis. Parallèlement à ces pseudo-concessions, l’État a adopté une politique de menaces et de répression avec des interventions policières directes contre des formes de protestation dans certaines localités du Rif et le recours aux baltagis, c’est-à-dire des individus recrutés et encadrés par des services du ministère de l’Intérieur pour s’attaquer violemment aux militant-e-s du mouvement.

L’État a également mobilisé ses médias et les partis politiques de la majorité gouvernementale pour lancer une campagne de désinformation pour discréditer le mouvement de protestation populaire, en l’accusant de séparatisme, de liaison à des ennemis étrangers qui le contrôlent et le financent, de l’illégalité de ses formes d’expression dans la rue et du caractère politique de ses revendications. Ces partis ont exigé que la loi soit rigoureusement appliquée aux « personnes qui détruisent les institutions publiques, favorisent des idées subversives et créent des discordes dans la région ».

L’objectif de l’État est bien clair : criminaliser le mouvement et ses activistes et donner une légitimité juridique et constitutionnelle à une répression sauvage qu’il préparait depuis le déclenchement de la vague de protestation. Tout récemment, il a déployé un énorme arsenal de répression et a transformé la ville d’Al Hoceima en une caserne militaire comprenant une multitude de forces d’intervention rapide.

En réponse aux provocations et à la campagne de mensonges de l’État, les habitants ont organisé une grève générale et une très grande marche pacifique à Al Hoceima le 18 mai. Aucune installation publique n’a été sabotée et aucun incident de violence ou d’affrontement n’a eu lieu. Les manifestant-e-s, qui ont afflué par milliers de différentes zones de la région malgré les barrages les obstacles des services de sécurité, ont exprimé leur colère et leur rejet des fausses déclarations et des injures de responsables de l’État et des partis de la majorité. Ils ont réaffirmé leurs revendications sociales élaborées par les différentes coordinations populaires locales du mouvement dans les villes et les villages du Rif. Ces coordinations constituent des formes hautement démocratiques de mobilisation et de prise de décision collectives.

L’État a tenté d’isoler le Rif pour qu’il ne serve pas d’exemple à d’autres régions du Maroc qui vivent dans les mêmes conditions d’appauvrissement et de marginalisation. Mais la mobilisation des Rifains a donné l’exemple que la lutte et la solidarité sont les seuls moyens d’arracher les acquis et faire face à la répression. Plusieurs formes de solidarité sont en train d’être organisées de nouveau dans plusieurs villes pays et dans quelques pays d’Europe où vit une forte communauté Rifaine.

Les origines du mouvement de contestation populaire au Rif sont liées à l’explosion sociale de masse au Maroc à partir de février 2011 dans le contexte des révolutions et des soulèvements populaires observés dans la région arabe. Elles sont également liées aux traditions de résistance historique menées par Mohamed Abdelkrim Al-Khattabi contre la colonisation française et espagnole qui a pu instituer une république à la fin de l’année 1921 et qui a duré cinq ans. Après l’indépendance du Maroc, notamment de 1957 à 1959, les Rifains se sont soulevés pour protester contre les politiques gouvernementales de marginalisation et de négligence du nord du Maroc. La révolte a été réprimée dans le sang par le régime. Et depuis le Rif a été soumis à un régime militaire.

La population du Rif revendique le jugement des responsables de la mort de Mohsen ainsi que de cinq autres Rifains brulés dans une agence bancaire lors des mobilisations du 20 février 2011. Elle demande également l’abrogation de la loi qui déclare la province d’Al Hoceima une zone militaire. Les autres revendications concernent les services publics (universités, écoles, hôpitaux), les infrastructures (routes), la création d’emplois pour les jeunes, etc.

Ces revendications mettent en lumière les contrastes du modèle de développement dicté par le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(FMI), la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
(OMC) et les gouvernements des puissances impérialistes, qui sert les intérêts des multinationales et du grand capital local. En effet, sous couvert d’investissement, l’État offre les secteurs rentables et les services publics aux entreprises, multiplie des subventions et des allègements fiscaux en faveur des riches, facilite l’expropriation des terres et l’accaparement des richesses par une minorité.

L’endettement du pays s’accentue générant un service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dont le paiement renforce l’austérité pour les budgets sociaux. La nature despotique du régime favorise la généralisation de la corruption et du pillage des deniers publics et la fuite des capitaux.

Les conséquences de ces politiques libérales sont supportées par les couches populaires et les salarié-e-s qui vivent dans la précarité, le chômage et les conditions de vie difficiles et instables. D’où le caractère légitime des mouvements de contestations populaires dans le Rif et dans plusieurs régions du Maroc. Les habitants dénoncent l’accaparement des richesse naturelles et produites et réclament leur répartition équitable dans le cadre d’un véritable développement local fondé sur les besoins fondamentaux de la population, et sur la justice sociale, la liberté et la dignité. Ce sont d’ailleurs les mêmes revendications qui ont été mises en avant lors des soulèvements et révolutions populaires dans toute la région arabe à partir de 2010 et qui continuent toujours malgré la montée des forces de la contre révolution. On peut avancer plusieurs exemples en Égypte contre la cherté de la vie malgré la répression féroce, en Tunisie ou la région du Sud-Est est actuellement occupée par un millier de jeunes de la province de Tataouine à El Kamour, le principal port des compagnies pétrolières, exigeant leur part des richesses en pétrole et leur priorité d’emploi.

Nous devons développer des formes de solidarité et de lutte entre les différentes expériences de la population dans notre région, qui porte les éléments d’espoir pour l’émancipation de nos peuples du joug du sous-développement, du despotisme et de l’exploitation capitaliste.

23 mai 2017
Omar Aziki
ATTAC CADTM Maroc-Secrétariat international partagé du réseau CADTM


Auteur.e

Omar Aziki

secrétaire général d’ATTAC/CADTM Maroc www.attacmaroc.org