Le nouvel impérialisme et l’Amérique latine

9 mai 2004 par Raúl Zibechi


Les gouvernements « progressistes » du continent, et plus particulièrement ceux d’Argentine et du Brésil, affrontent une situation délicate : promouvoir le virage de leurs économies « ouvertes » - dépendantes des exportations et vulnérables aux caprices du capital financier - vers les besoins de leurs peuples.

Cela semble un lieu commun, solidement ancré chez des gouvernants, des conseillers, des économistes, des dirigeants politiques et jusque dans une bonne partie de l’opinion publique, d’affirmer que la croissance économique est indispensable à l’amélioration de la situation des plus pauvres. Une partie de cette croissance viendrait de l’augmentation des exportations, qui aboutirait à une amélioration des comptes nationaux, de la recette de l’État et, finalement, dans une situation de calme économique, il se produirait un « écoulement  » des revenus vers les travailleurs.

Silvio Pereira, nouveau secrétaire général du Parti des Travailleurs (PT) du Brésil, a récemment indiqué que la vulnérabilité internationale du pays empêchait le gouvernement de Luis Inacio Lula da Silva de « réaliser tous les rêves que nous souhaiterions » [1]. La « vulnérabilité » s’est convertie en excuse pour continuer d’appliquer des politiques qui - bien que cela semble un jeu de mots - approfondissent la vulnérabilité. Pour la surmonter, le Brésil a payé en mars 1,4 milliards de dollars au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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à titre d’amortissements de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure. Mais le même mois, la dette extérieure du Brésil a augmenté de 1,323 milliards de dollars. Ainsi fonctionne la vulnérabilité heureuse.

De leur point de vue, les gouvernements progressistes et de gauche assurent que l’une des façons de surmonter la vulnérabilité, et par conséquent la dépendance, serait d’améliorer l’insertion des pays de la région sur la scène internationale, soit à travers l’intégration régionale (Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. ), la négociation d’accords commerciaux avec d’autres pays du Sud (en suivant le chemin du G-20) et la signature d’accords avec les pays développés (par exemple entre le Mercosur et l’Union européenne), mais aussi au travers d’accords comme l’ALCA « light » qui maintiennent l’ouverture du marché des États-unis aux exportations latino-américaines. Comme l’a rappelé George W. Bush, la plupart des importations des États-Unis proviennent de l’Amérique latine, et les pays du Sud ne peuvent pas aujourd’hui se passer des exportations vers le Nord.

Toutefois, ces lieux communs énoncés par nos dirigeants de gauche prennent l’eau dans différents domaines. L’alternative n’est pas de promouvoir une amélioration chimérique à court terme de la désavantageuse insertion internationale, mais d’inverser l’ordre de nos priorités, en réorientant les efforts (depuis l’appareil productif jusqu’à la culture et aux médias) vers l’intérieur de nos pays : en renforçant le marché interne à travers une redistribution de la richesse, en investissant dans l’éducation, la santé, l’autosuffisance alimentaire, entre autres. Il ne s’agit pas, seulement, d’une option assise sur des convictions morales, mais c’est la seule façon de survivre au milieu de l’offensive du dénommé « nouvel impérialisme ».

Les nouvelles vieilles formes d’accumulation

La raison d’être du capitalisme est l’accumulation, processus qui finit par produire des « excédents » de capital et de main d’oeuvre. Ces excédents empêchent ou compliquent la continuité du processus d’accumulation et ils peuvent seulement se résoudre en détruisant ou en dégradant le travail et en transférant le capital à d’autres zones ou régions pour éviter sa dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. . Théoriquement, la possibilité existerait de promouvoir la distribution à travers ce qu’on appelle la « dépense sociale » (pour les élites tout le social est une dépense, une sorte de « gaspillage ») pour poursuivre ainsi le cycle d’accumulation sur de nouvelles bases. Mais depuis au moins un siècle, les bourgeoisies ont refusé de prendre ce chemin et ont levé les bras au ciel, d’abord en Grande-Bretagne et en Europe et ensuite aux États-unis, devant ce qu’elles considèrent comme une perte de leurs privilèges, et elles aspirent seulement à la réduction des impôts.

Rien de ceci n’est nouveau. Toutefois, comme l’indique David Harvey dans « Le nouvel impérialisme », les équilibres antérieurs du capitalisme se sont rompus en faveur des vieilles formes d’accumulation, qui réapparaissent sous de nouvelles modalités qu’il appelle « accumulation par dépossession » [2]. Il s’agit de modes similaires à ceux que Marx a appelés « accumulation originaire » de capital et qui n’a jamais été abandonnée par la bourgeoisie, mais qui fait maintenant son retour sous l’influence de la décadence des États-Unis et paraît être une marque distinctive du capitalisme en période de décadence. En effet, l’hégémonie économique des États-Unis s’est affaiblie vers 1970, devant la concurrence de l’Europe et du Japon qui ont commencé à avoir leurs propres excédents de capital ou crise de suraccumulation. À ce moment, « il est devenu difficile de maintenir les contrôles sur le capital en inondant les marchés avec les dollars américains en excédent ; pour faire face à la menace économique de leurs concurrents, les États-Unis ont provoqué le recentrage du pouvoir économique dans le complexe Wall Street - Réserve fédérale - FMI. En somme, menacés sur le terrain de la production, les États-Unis ont contre-attaqué en affirmant leur hégémonie sur les finances » [3].

Mais ce nouveau centre de pouvoir, qui non seulement est capable de contrôler les institutions globales mais a modelé la domination du capital financier sur tout le globe, « peut seulement opérer de cette manière tant que le reste du monde sera interconnecté et arrimé à un cadre structurel d’institutions financières et gouvernementales » [4]. Ce pouvoir a forcé l’ouverture des économies, étape nécessaire pour procéder à l’« accumulation par dépossession » : populations entières expropriées de leur matériel génétique, privatisation des ressources naturelles, marchandisation de la culture et de la créativité intellectuelle, privatisations d’entreprises d’État et reprivatisation des droits gagnés dans des luttes passées, absorption des richesses à travers l’appropriation des excédents des pays endettés, parmi les faits les plus saillants. En Amérique latine, cette politique a été mise en oeuvre par le pillage de pays entiers, comme cela est arrivé à l’Argentine sous le règne de Carlos Menem.

Non seulement cette forme d’accumulation est similaire, mais elle envisage des méthodes qui nous reportent à l’aube du capitalisme, quand l’Angleterre « clôturait » ses champs. Le débat sur la question de savoir si l’ « accumulation originaire » est un processus achevé ou si elle a toujours coexisté avec la forme dominante dans les périodes d’expansion (la reproduction étendue), mais réapparaît fortement dans les situations de crise, ne peut pas éluder une donnée fondamentale : « L’équilibre entre accumulation par dépossession et accumulation par expansion de la reproduction s’est déjà rompu en faveur de la première et il est probable que cette tendance ne fasse que s’accentuer, se constituant en emblème du nouvel impérialisme », remarque Harvey.

Il en est ainsi surtout dans cette période de crise « de sénilité » du capitalisme, comme le signale Samir Amin. Mais, en parallèle, parce que nous nous trouvons face au transfert du centre du pouvoir vers le sud-est et l’est de l’Asie, devenus le principal centre mondial de production de plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
. En d’autres termes, le centre impérial étasunien parie sur une « accumulation par dépossession » féroce (en s’emparant par exemple des principales ressources pétrolières mondiales pour étendre son domaine) devant la perte de l’hégémonie économique et devant le risque d’effondrement financier du dollar.

Actualiser de vieux débats

Quel rapport entretient ce qui précède avec les politiques de la gauche en Amérique latine ? Comme le remarque Harvey - c’est un point sur lequel tous les analystes de gauche s’accordent - le « nouvel impérialisme » ne peut fonctionner que si le monde est interconnecté. Ici fait son apparition un débat lancé il y a longtemps par Samir Amin sur la nécessité de la « déconnexion ». Comme l’auteur lui-même l’indique, le terme choisi n’était peut-être pas celui qui convenait, vu le rejet qu’il a subi. Dans un travail récent, Amin revient sur le sujet au travers du concept de « développement autocentré » ou « endogène » [5], qui est le développement que les centres capitalistes ont connu.

Selon l’auteur, un développement de ce type suppose que l’on dispose d’institutions financières nationales capables de maintenir leur autonomie face à la fuite du capital transnational, à une production orientée principalement vers le marché interne, au contrôle des ressources naturelles et des technologies. Au contraire, le capitalisme dépendant est orienté vers l’exportation et la consommation des importations par les élites.

C’est ce que ne pourront plus faire les bourgeoisies nationales inexistantes, annihilées ou cooptées par la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
. Ce pourrait être la tâche des gouvernements de gauche, s’ils comprenaient que le capitalisme - en particulier le nord-américain - traverse une étape critique de décadence. Pour prendre cette direction il faut, en premier lieu, avoir suffisamment de courage politique pour affronter le chantage de la superpuissance et de ses centres financiers. En second lieu, cela implique d’en finir avec cette poignée de grandes entreprises exportatrices de capital transnationalisé, qui sont les véritables bénéficiaires de l’« ouverture » de nos économies. Cela implique, inévitablement, un conflit interne de proportions de grande ampleur, qui ne pourra pas être évité même si l’on renforçait les processus d’intégration régionale. Parier sur un changement graduel, ordonné, « sans ruptures et sans traumatismes » comme le soutient le président du PT, José Genoino, c’est ou bien refuser le changement, ou bien refuser de voir la réalité [6].

L’impérialisme ne fonctionne déjà plus comme avant les changements des années 70. Jusqu’à ce moment, les pays centraux exportaient des capitaux vers les périphéries où ils encourageaient un développement dépendant, et renvoyaient dans les métropoles les profits extraits du travail, en général supérieurs aux investissements initiaux. Maintenant ce n’est pas cette forme qui domine. Les ressources que les pays centraux pompent à l’Amérique latine ne sont plus la contrepartie des investissements mais le résultat du vol simple et brutal que suppose le paiement des intérêts de la dette externe. La manière fondamentale de combattre l’empire ne peut pas maintenant passer par l’expropriation des grandes usines, comme dans les années 60, mais par la rupture avec le capital financier et le refus de payer la dette. Ceci peut-il se faire de manière graduelle et ordonnée ?



Source : ALAI, América Latina en Movimiento, 29-04-04.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

Notes

[1Prensa Latina, Río de Janeiro, 26 avril 2004.

[2David Harvey, « Le nouvel impérialisme », Akal, Madrid, 2004.

[3David Harvey, « Le nouvel impérialisme : sur les réajustements spatiotemporels et l’accumulation par dépossession », dans la revue Viento Sur, l’Espagne, www.vientosur.info.

[4Idem.

[5Samir Amin, « Au-delà du capitalisme sénile », de Buenos Aires, Paidós, 2003.

[6José Genoino, « Un nouveau modèle de développement", O Estado de Sao Paulo, 24 avril 2004.