Le pouvoir des banques

Une recension du livre Bancocratie par Gustave Massiah*

12 octobre 2014 par Gustave Massiah


Avec Bancocratie, Eric Toussaint nous offre un beau livre, un livre de combat construit avec ce mélange de fougue et de patience, d’entêtement et d’ouverture nécessaires pour les combats de longue durée. C’est un livre qui s’appuie sur une histoire collective, celle du CADTM qui a su lier les mobilisations et l’élaboration, la résistance et les propositions.
Le livre comble un vide. Il explore les banques comme un des rouages principaux du pouvoir financier. Ce sont les banques qui concrétisent et qui représentent ce pouvoir. Ce livre ne cherche pas à développer une approche théorique des banques, même si cette approche est présente et d’autant que Eric Toussaint l’a abondement développée par ailleurs. Son objectif est d’abord pédagogique et militant. Il propose une analyse spectrale d’un acteur déterminant, les banques, en cherchant à relier leurs modes de fonctionnement, leur boîte noire, avec leur rôle effectif.

Le krach de 2007 - 2008

Le livre inscrit son analyse dans l’histoire longue des dettes et des banques. Il s’attache surtout à comprendre la période que nous vivons en mettant l’accent sur la crise économique de 2007 – 2008. Il souligne l’explosion des dettes privées, depuis les années 90, et le détonateur de l’éclatement de la bulle spéculative immobilière, celle des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
. Il montre la continuité avec l’explosion des dettes publiques qui en résultent.

Sans remonter à la longue histoire des krachs boursiers, il s’attache à la dernière phase de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste, au néolibéralisme. Il rappelle la faible croissance des années 80, le krach boursier de 87, la bulle spéculative sur les nouvelles technologies et l’informatique, la crise des sociétés de courtage de l’énergie, et notamment d’ENRON, l’éclatement de cette bulle en 2000, la relance par les bas taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
et l’explosion des subprimes. La spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
renouvelée multiplie par six les dettes des sociétés financières.

La déréglementation et la financiarisation

Le livre montre l’impact de la déréglementation bancaire à partir de la fin des années 90. Déréglementation obtenue par une lutte obstinée des actionnaires des banques privées. La banque dite universelle regroupe les banques de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et les banques d’affaires Banques d'affaires
Banque d'affaires
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
. Elle fait exploser les profits à travers la spéculation. Il n’y a plus de lien entre dépôts et crédits. Les banques orientent leurs activités vers les marchés de capitaux, et inventent la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
, les produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). structurés et le trading Activités de marché
Trading
opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
. Le livre explique très simplement et pédagogiquement l’évolution des bilans bancaires, et du passif Passif Partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes). des bilans avec les dépôts des clients, les capitaux propres, le financement interbancaire, le financement du marché, les activités sur les marchés des capitaux. Dans le passif des bilans des banques, les dépôts des clients passent de 73% du passif en 1980 à 26% en 2011 ; les crédits de 84% à 29% ; les titres et activités interbancaires, de 10% à 54%

La déréglementation est une des caractéristiques majeures de la financiarisation. Les dividendes des actionnaires sont la variable de décision. Les dettes n’ont plus de contrepartie dans la production. Les capitaux fictifs viennent de la spéculation sur les taux de change, les dettes, les matières premières, les produits dérivés Produits dérivés
Produit dérivé
Famille de produits financiers qui regroupe principalement les options, les futures, les swaps et leurs combinaisons, qui sont tous liés à d’autres actifs (actions, obligations, matières premières, taux d’intérêt, indices...) dont ils sont par construction inséparables : option sur une action, contrat à terme sur un indice, etc. Leur valeur dépend et dérive de celle de ces autres actifs. Il existe des produits dérivés d’engagement ferme (change à terme, swap de taux ou de change) et des produits dérivés d’engagement conditionnel (options, warrants…).
. La déréglementation est lancée dès 1971 avec la fin de la convertibilité Convertibilité Désigne la possibilité légale de passer d’une monnaie à une autre ou d’une monnaie à l’étalon dans laquelle elle est officiellement définie. Dans le système actuel de taux de change libéralisés (c’est l’offre et la demande de devises qui détermine leurs cours respectifs - taux de change flottants), les monnaies flottent autour du dollar (étalon-dollar). du dollar en or ; en 1979 avec la fin du contrôle des capitaux, et la libéralisation des marchés des changes, des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
et des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. Le rôle des Etats s’affaiblit, les prélèvements fiscaux sur les capitaux diminuent.

La répartition du capital mondial est éclairante. L’unité c’est le millier de milliards de dollars. Les 50 grandes banques en possèdent 66 ; les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. 33 ; les compagnies d’assurance 25 ; les fonds de placement mutualistes 26, les fonds souverains 5,2 ; les hedges funds, 2,5. Alors que les exportations ont été multipliées par 11, les marchés des changes ont été multipliés par 60.

Les outils bancaires

Le livre recense et explique simplement les outils bancaires qui ont accompagné cette expansion. Il définit et présente notamment le hors bilan Hors bilan Le hors bilan assure le suivi comptable des activités qui n’impliquent pas un décaissement ou un encaissement de la part d’une entreprise ou d’une banque mais qui fait courir à celle-ci un certain nombre de risques. Il s’agit régulièrement de contrats en cours d’exécution qui n’ont pas fait l’objet d’un paiement. Les activités enregistrées dans le hors bilan bancaire sont pour l’essentiel les engagements par signature, les opérations de change et les opérations sur dérivés. , les sociétés financières, les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, l’effet levier, l’endettement, le shadow banking Shadow banking La banque de l’ombre ou la banque parallèle : Les activités financières du shadow banking sont principalement réalisées pour le compte des grandes banques par des sociétés financières créées par elles. Ces sociétés financières (SPV, money market funds…) ne reçoivent pas de dépôts ce qui leur permet de ne pas être soumises à la réglementation et à la régulation bancaires. Elles sont donc utilisées par les grandes banques afin d’échapper aux réglementations nationales ou internationales, notamment à celles du comité de Bâle sur les fonds propres et les ratios prudentiels. Le shadow banking est le complément ou le corollaire de la banque universelle. . Tout ce qui permet d’obtenir une rentabilité supérieure au taux d’intérêt. La rationalité est mesurée par le ROE, le « Return On Equity » qui mesure le rendement maximum sur fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. très supérieur au rendement sur le total des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
. Les profits sur les fonds propres, c’est-à-dire sur les apports effectifs des actionnaires, sont sans commune mesure avec le rendement sur l’ensemble des capitaux mobilisés et contrôlés par les actionnaires.

La spéculation sous toutes ses formes conduit à l’envolée des échanges. En fait, plus de 95% des échanges assurés par les banques sont de type spéculatif. De nouveaux outils viennent accroître les risques. Notamment le trading à haute fréquence Trading à haute fréquence De l’anglais high-frequency trading, exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Ces opérateurs virtuels de marché peuvent ainsi exécuter des opérations sur les marchés financiers — les bourses — en quelques microsecondes. et le short selling. Les produits structurés Produits financiers structurés
Produits structurés
Produit structuré
Un produit structuré est un produit généralement conçu par une banque. C’est souvent une combinaison complexe d’options, de swaps, etc. Son prix est déterminé en utilisant des modèles mathématiques qui modélisent le comportement du produit en fonction du temps et des différentes évolutions du marché. Ce sont souvent des produits vendus avec des marges importantes et opaques.
qui servent à enfouir les « prêts pourris » dans des ensembles moins reconnaissables, sont des bombes à retardement. La spéculation porte en 2008 sur les prix alimentaires, le prix du pétrole, la manipulation du marché des devises.

Les banques dans leurs affaires

L’impunité des banques est théorisée par l’idée largement diffusée qu’elles sont trop grandes pour être condamnées. D’autant que les banques sont des puissances considérables et que plusieurs grandes banques ont des actifs supérieurs au PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de certains pays.

Le livre rappelle alors plusieurs affaires effarantes qui minent la confiance dans les Etats de droit. La crise des subprimes révèle les abus dans le secteur hypothécaire et les expulsions illégales de logements. De 2010 à 2013, les banques américaines payent 86 milliards de dollars d’amendes ; mais, les familles n’ont pas retrouvé leur logement et les banques affichent … 21% de plus de bénéfices.

De même, HSBC est compromise dans des accusations de blanchiment de la drogue. DEXIA, a ruiné des municipalités en France en leur vendant des prêts toxiques et, en violation du droit international, finance les colonies israéliennes.
Les évasions et les fraudes fiscales de l’UBS n’empêchent pas les poursuites des lanceurs d’alerte. Parmi les autres affaires épinglées, on retrouve BNP Paribas ; Deutsche Bank ; Royal Bank of Scotland ; Crédit Suisse ; Bank of America ; Goldman Sachs ; JP Morgan. N’oublions pas la manipulation du LIBOR LIBOR
London Interbank Offered Rate
Taux interbancaire de la City londonienne (très proche du prime rate des États-Unis, autre taux de base des prêts internationaux).
, le taux d’intérêt de référence par un groupe de grandes banques.

Les autorités de contrôle

L’effondrement bancaire se produit en 2008 ; les pertes sont supérieures au capital. Pour éviter les faillites, les banques bénéficient de la recapitalisation par les Etats et de la dissimulation des pertes. Les Etats creusent ainsi leurs déficits et s’engagent dans la crise des dettes publiques et accentuent le cycle infernal des politiques d’austérité. Ce sont les dettes privées et non les dettes publiques qui sont à l’origine de la crise et qui menacent la stabilité bancaire. La crise prolongée des banques privées ne vient pas des dettes souveraines.

Les autorités de contrôle ne peuvent se désintéresser de la régulation du système bancaire malgré leur référence continue à la supériorité de l’autorégulation des marchés. Le Comité de Bâle est composé des banquiers centraux du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). et de la Banque des Règlements Internationaux (BRI). Dans les réunions de Bâle 2 (en 2004 - 2005) et de Bâle 3 (2010 - 2011), les autorités de contrôle cherchent à réduire les risques en tentant de rapprocher les fonds propres des actifs. Mais, ils acceptent la proposition des banques de pondération des risques et de calculs des actifs en fonction du risque. Cette mesure est largement fictive puisque le risque est défini par les banques et les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. , à la fois juges et parties.

Les autorités de contrôle, FED (Federal Reserve Bank) et BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. Européenne), n’ont pas exigé la réduction des bilans des banques, contrairement à leurs affirmations. Elles ont, au contraire, augmenté les liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
pour acheter des titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
publique et ont aussi recyclé des actifs toxiques.

Loin de les contrôler, les autorités de contrôle ont ouvert un crédit illimité aux banques. La FED depuis 2007 et 2008 prête sans limites au taux effectif de 0,25% et même en dessous. La BCE depuis 2010 a prêté 1000 milliards d’euros aux banques y compris à des prêts à taux négatif.

Cette politique bancaire et monétaire correspond à la politique économique et sociale dominante en Europe. Les politiques d’austérité comportent le chômage et la précarisation, les sacrifices imposés aux salariés, la remise en cause des compromis sociaux et la destruction des Etats sociaux. A tel point que même le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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paraît critique par rapport aux politiques d’austérité tout en continuant à les promouvoir. Il est surtout inquiet de la montée des contradictions. Le maintien des taux très bas et la croissance des liquidités aboutiront à des nouvelles bulles spéculatives. La réduction des liquidités entraînera des faillites bancaires. L’augmentation du coût de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et le déficit des Etats rencontrent des limites.

En attendant, l’hypertrophie financière accentue le poids des banques. Les actifs circulent de plus en plus vite, les capitaux contrôlés croissent sans limites par rapport à la production. Les banquiers impavides n’entendent pas renoncer à leurs rémunérations et à leurs privilèges. Les rémunérations des PDG des 7 grandes banques US, atteignaient en 1989, cent fois le revenu médian. En 2007, ils ont atteint 500 fois le revenu médian.

Les alternatives

Comprendre la finance dans ses murs permet de mesurer l’ampleur de ces défis.
Partout dans le monde, les révoltes massives ont montré l’exaspération des peuples par rapport aux responsabilités de la crise. La remise en cause de l’oligarchie met en avant le refus de la corruption. Il s’agit du refus de la corruption politique ; de la fusion entre la classe politique et la classe financière. La subordination du politique au financier annule l’autonomie du politique et explique la défiance populaire envers les politiques qui est lourde de tous les dangers.

Eric Toussaint conclut son livre par une série impressionnante de propositions alternatives. Il propose 19 mesures immédiates pour instaurer une nouvelle discipline bancaire combinées à des mesures plus radicales dans différents domaine (la dette, la fiscalité, les services publics, les retraites, le temps de travail, l’Europe,…) pour une sortie de crise favorable aux couches populaires. Et il rappelle que les solutions sont connues, mais qu’il ne s’agit pas de questions techniques. Tout dépend de la capacité de mener les luttes populaires à l’échelle des défis considérables que rencontrent les sociétés. Il s’agit de la survie de ces sociétés.

Le livre : http://cadtm.org/Bancocratie



Gustave Massiah, membre du Conseil scientifique d’ATTAC France, est membre fondateur du CEDETIM/IPAM et de l’AITEC/IPAM.