Moscou, 16 et 17 avril 2005

Le premier Forum social russe

29 avril 2005 par François Houtart


Le premier Forum social russe réunit quelques 750 personnes dans les locaux de l’Université des Sciences humaines de Moscou (ancien Centre de formation des Komsomols, aujourd’hui université privée) les 16 et 17 avril 2005. Il fut convoqué par une vingtaine de mouvements et d’ONG, dont le principal moteur était Alternatives, un groupe d’intellectuels engagés, fondé au début des années 90 et publiant une revue du même nom. Son animateur est Alexandre Buzgalin, professeur de l’Université de Moscou, qui avait participé à plusieurs forums mondiaux ou continentaux.

Les participants

Le Forum se distingua par la diversité des participants. Divers secteurs : syndicats (camionneurs, aviation, enseignants, etc.), défenseurs des droits de l’homme, victimes de Tchernobil, vétérans de l’armée, pensionnés, écologistes, groupes de protestation contre les privatisations, groupes pour la paix en Tchètchènie, jeunesse communiste, etc. Diverses régions également : environ 250 venus d’ailleurs que Moscou et notamment de St Petersbourg et de plusieurs villes de Sibérie.

Il y avait également des membres de partis politiques (non organisateurs de l’événement) : les deux partis communistes, les verts, un parti social-démocrate, quelques partis indépendants, les anarchistes (jeunes et vieux), Kasparov...

Enfin des observateurs de l’Ukraine et de Bielo-Russie et trois invités européens ; Le Dr Salas de Grèce, Leo Gabriel de l’Autriche et François Houtart de Belgique

Le contexte

Le Forum avait été préparé l’année précédente par un Forum moscovite, qui avait réuni quelques 200 personnes. Il revêtit une importance particulière à cause de l’émergence de nouvelles formes de résistances sociale en janvier et février 2005.

En effet, l’adoption par la Douma de la loi 122, abolissant un certain nombre d’avantages sociaux, dont la gratuité du transport pour les pensionnés et en les remplaçant par des contributions financières sans commune mesure avec les acquis du passé, déclencha une série de réactions dans tout le pays. S’y ajoutait le nouveau Code du Travail, précarisant ce dernier, le dérégularisant aussi bien sur le temps de travail que sur son organisation. Une nouvelle loi fiscale mettait fin à la progression précédente de l’impôt sur les revenus. Par ailleurs, les moyens mis à la disposition de l’éducation et de la recherche sont en diminution : 20 % des postes de chercheurs ayant été supprimés.

Une autre loi est en préparation prévoyant la privatisation de nombreux services et notamment de l’éducation, révélant l’orientation néo-libérale de la politique gouvernementale et l’abandon progressif de l’Etat de bien-être. Cela couronne une situation qui s’est révélée dramatique pour la population, avec le développement d’un capitalisme sauvage, l’apparition de mafias économiques et politiques, une diminution de l’espérance de vie, un appauvrissement généralisé, alors qu’une minorité a pu s’enrichir de manière ostentatoire, une inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. importante et un chômage généralisé.

Tout cela apparaît comme un dénis des droits des citoyens et la traditionnelle patience des Russes, sur laquelle comptaient les autorités, fait place aux résistances. Depuis janvier ces dernières se sont multipliées : grèves, blocages de routes et cela dans 70 régions et plus de 120 villes. Il s’agit le plus souvent de groupes locaux, à idéologies diverses, réagissant face à des questions précises, mais qui ont acquis une résonance sociale importante. Parfois les manifestations ont été massives, comme à Almetyevsk au Tatarstan, où 100 000 personnes descendirent dans les rues.

A Moscou, par contre, le mouvement est moins visible, car le maire de la ville a refusé d’appliquer certaines des mesures prévues et la gratuité des transports est toujours assurée pour les pensionnés. Par ailleurs, la concentration des richesses sur Moscou permet à la ville de développer un énorme plan de construction de logements. Ailleurs aussi quelques autorités locales ont essayé d’atténuer les effets des mesures.

Les initiatives de résistances se sont souvent organisées, non sans difficultés provoquées par les autorités, en structures de coordination flexibles et souples, débouchant sur des réseaux. Le cas le plus clair est le Comité d’Action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
commune de St-Petersbourg, organe de coordination d’organisations sociales et politiques, regroupant diverses formes de désobéissance civile et qui a fait l’objet de mesures de répression de la part des autorités.

Il s’agit généralement d’initiatives locales, partant du bas et dont les protagonistes affirment clairement qu’ils n’ont aucun liens avec les oligarques locaux, ni avec des fonds étrangers, contrairement aux « Révolutions oranges », dont ils se démarquent.

L’organisation du Forum

Le Forum a connu deux séances plénières, au début et à la fin et un nombre important d’ateliers divers ( santé, transports, alternatives, rapports théorie-praxis, le problème Tchétchène, etc. Deux Forums spécifiques étaient aussi organisés à l’intérieur du Forum national, celui sur l’Education et celui sur les Questions sociales. Le premier rassembla quelques centaines d’éducateurs et d’étudiants et aborda les problèmes de la privation de l’éducation supérieure, du statut des enseignants, du minerval des étudiants, du contenu des cours de sciences humaines, etc.

Le caractère démocratique de l’organisation fut particulièrement mis en lumière par la méthode adoptée. L’ouverture consista en une intervention de 3 minutes des divers organismes ayant convoqué le Forum. De temps en temps, les exposés étaient entrecoupés par un intermède musical de piano et de chant, par un professeur de l’Université de Moscou, aveugle de naissance, grand spécialiste de l’éducation, auteur de nombreux ouvrages et député indépendant sur les listes du Parti communiste. Il reprit quelques unes des anciennes chansons de la révolution. Ensuite les participants qui le voulaient pouvaient prendre la parole. Se mettant en file indienne face à un micro plusieurs dizaines de personnes s’exprimèrent brièvement sur leurs attentes.

Une manifestation fut organisée sur la place Pouchkin dans le centre de Moscou, rassemblant les diverses composantes du Forum. Les discours y furent très critiques de l’orientation néo-libérale du régime de Putin. La manifestation avait été autorisée, même si de fortes pressions furent exercées sur les autorités universitaires, pour qu’elles renoncent à abriter le Forum.

Les conclusions

Une déclaration fut présentée aux participants qui pouvaient y souscrire ou non et qui exprimait uniquement le sentiment des signataires. Elle reprenait les idées principales qui furent débattues, appuyant les résistances locales et exprimant l’importance des convergences. Il y était proposé d’organiser des Forums régionaux, de promouvoir l’idée d’une journée nationale de protestation : le 24 avril, de coordonner les initiatives spontanées et d’établir des liens internationaux avec les pays voisins et les Forums mondiaux et continentaux.

Par François Houtart.