Le prochain directeur du FMI ne doit pas être européen !

27 mars 2004 par Damien Millet , Isabelle Likouka


Au début du mois de mars, le directeur général du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), l’Allemand Horst Köhler, a démissionné pour pouvoir briguer la présidence de la République allemande. Sa succession est aujourd’hui ouverte, remettant en lumière le processus antidémocratique en vigueur au FMI (tout comme à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
), où les pays les plus industrialisés se partagent le pouvoir et imposent leur domination au reste du monde.

Traditionnellement, le directeur du FMI est un Européen (tandis que son numéro 2 et le président de la Banque mondiale sont désignés par les Etats-Unis), au mépris des règles élémentaires de justice et de démocratie. Cette fois encore, l’Europe trouve que « les traditions ont du bon » (Francis Mer), et se prépare - avec difficulté d’ailleurs - à désigner son candidat. Cependant, les critères de choix relèvent exclusivement d’une stratégie géopolitique, et non d’une compétence particulière à respecter par exemple les statuts du Fonds. Or, cette question mériterait d’être posée puisque ses statuts stipulent qu’il doit contribuer à « l’instauration et au maintien de niveaux élevés d’emploi et de revenu réel », alors que les politiques qu’il impose depuis vingt ans les contredisent en répandant le chômage parmi les classes moyennes et la misère parmi les populations les plus fragiles.

Ce n’est pas là le seul point choquant au FMI. Au sein de son Conseil d’administration, composé de 24 membres et presque exclusivement masculin, seuls huit pays ont le privilège d’être représentés par un administrateur chacun (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Chine et Russie), tandis que les seize autres administrateurs représentent des groupes de pays. Par exemple, un administrateur espagnol représente le groupe formé par le Costa Rica, l’Espagne, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Nicaragua, El Salvador et le Venezuela. Ainsi, l’Espagne, pays riche, peut-elle voter au nom de pays du Sud comme le Venezuela ou le Nicaragua !

Par ailleurs, le mode de fonctionnement du FMI est plus proche de celui d’une entreprise que d’une institution démocratique. Tout pays qui devient membre du FMI se doit de verser un droit d’entrée appelé « quote-part » : il devient donc actionnaire du FMI puisqu’il contribue à son capital. Mais cette quote-part n’est pas libre : elle est calculée en fonction de l’importance économique et géopolitique du pays. A partir de cette quote-part, un savant calcul permet de déterminer le nombre de droits de vote de chaque pays. Ainsi, contrairement à l’Assemblée générale de l’ONU où chaque pays possède une voix et une seule (avec une exception de taille au Conseil de sécurité où cinq pays détiennent chacun un droit de veto), le système adopté par le FMI revient à 1$=1 voix !

De ce fait, le conseil d’administration accorde une place prépondérante aux États-Unis (plus de 17 % de droits de vote), suivis par le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À titre de comparaison, le groupe de 24 pays d’Afrique en possède moins de 1,5 %. Avec un tel système, les pays les plus riches parviennent sans mal à réunir la majorité : les représentants des dix pays les plus puissants détiennent plus de 60% des droits de vote.

Proche de celui d’une entreprise, ce système en diffère tout de même par un élément important : alors qu’un actionnaire classique peut décider d’acheter de nouvelles actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). pour devenir plus puissant, un pays ne peut pas décider d’un coup d’accroître sa quote-part au FMI pour peser davantage au sein de l’institution. Le système est donc parfaitement verrouillé par les plus gros actionnaires qui veillent jalousement sur leurs intérêts.

Mais le scandale ne s’arrête pas là : en pratique, les États-Unis règnent en maître absolu. Ils sont parvenus à imposer qu’une majorité de 85 % soit requise pour toutes les décisions importantes engageant l’avenir du FMI. Or, étant le seul pays à détenir plus de 15 % des droits de vote, il s’est donc arrogé un droit de veto de fait qui permet au Trésor américain de bloquer toute réforme contraire à ses vues. La présence du siège à Washington n’est pas fortuite...

En outre, les cotisations des États permettent au FMI de se constituer des réserves qui sont prêtées aux pays en déficit temporaire. Mais ces prêts sont conditionnés à la signature d’un accord dictant les mesures que le pays doit prendre pour recevoir l’argent attendu : les fameux plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
. Cet argent est mis à disposition par tranches, après vérification que les mesures exigées, néo-libérales bien sûr, sont bien mises en ouvre. La stratégie de domination est à peine dissimulée.

Tout ceci car le FMI ne doit surtout pas déroger à la tâche qui lui a été confiée voilà vingt ans : utiliser le mécanisme de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
pour contraindre les pays du Sud à une ouverture aux forceps de leur économie. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie et ancien numéro 2 de la Banque mondiale, donc témoin privilégié, confirme cette analyse : « Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraîtraient contradictoires et intellectuellement incohérents. » En effet du point de vue des populations du Sud et de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, les politiques du FMI sont effectivement contradictoires et intellectuellement incohérentes.

Malheureusement, une fois encore, le débat aujourd’hui se déplace sur une querelle de personnes alors que le choix d’un nouveau directeur doit plutôt être l’occasion d’un grand débat public mondial sur le rôle de cette institution financière essentielle, à la légitimité très incertaine et aux choix si discutables. Cette institution spécialisée de l’ONU doit enfin se soumettre effectivement aux textes internationaux comme la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et cesser d’imposer des politiques économiques qui vont à l’encontre de l’intérêt des peuples.

Ainsi le FMI tient-il de beaux discours sur une bonne gouvernance qu’il n’a jamais été capable de promouvoir en son propre sein. Pourquoi l’intérêt des pays du Sud n’est-il jamais réellement pris en compte ? Pourquoi est-ce si incongru d’envisager un directeur du FMI argentin ou congolais ?



Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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