Le surcoût des riches (et non des pensions) ne peut plus être assumé par la population, et ce depuis longtemps...

7 novembre 2013 par Jérémie Cravatte

L’Echo du 17 octobre nous a fait cadeau d’un article « Le surcoût des pensions ne pourra être assumé au-delà de 2018 », avec la participation de Bruno Colmant pour le cabinet de Consultance Roland Berger, qui – comme son titre l’indique – nous démontre sur base de chiffres que nous allons (bientôt) droit à la catastrophe sociale si rien n’est fait (et vite, par exemple lors de la future réforme fiscale). Du côté des autorités, on s’indigne, on donne d’autres chiffres, mais on souligne et se félicite que les solutions proposées par le cabinet en question sont déjà en cours...

Le discours

Bruno Colmant |1| est de nouveau mobilisé par ce journal pour nous conter que la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
réelle de la Belgique est en fait bien plus grosse qu’il n’y paraît et qu’il est temps de prendre des mesures en conséquence. En effet, d’après cet article, si on prend en compte le « surcoût du vieillissement de la population » celle-ci passerait en fait de 102 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
à... 183 % ! Et ce surcoût se chiffrerait à 304 milliards d’euros pour l’horizon 2060. Or, comme on l’écrivait il y a peu dans un article concernant le système de pensions et la dette publique en Belgique, le Fonds de vieillissement (ou « Fonds argenté ») créé par l’État en 2001 pour se préparer à ce « désastre économique » que constituerait le paiement des pensions contient moins de 20 milliards d’euros (soit moins d’un an de pensions légales rétribuées par la répartition). Ce fonds ne permettrait donc de payer le « surcoût » dont Colmant parle que jusque 2018. Seules solutions possibles pour cette étude de Roland Berger et son associé : limiter l’accès à la prépension ; augmenter le taux d’emploi (surtout des 55-64 ans, évidemment) ; « moderniser » le système de pension légale du premier pilier vers un système hybride qui combinerait les principes de la répartition et de la capitalisation (comme en Suède) ; et encourager le développement des 2e et 3e piliers (système par capitalisation des assurances-groupes et des épargnes-pension individuelles). Très original, donc... Colmant, en bon élève de l’idéologie libérale et défenseur des intérêts du capital, faisait en juin la pub sur son blog d’un livre factuel et dépouillé idéologiquement qui conclut à l’insoutenabilité du système de pensions par répartition Retraite par capitalisation
par répartition
Le système de retraite par répartition est basé sur la solidarité inter-générationnelle garantie par l’État : les salariés cotisent pour financer la retraite des pensionnés.
Le système de retraite par capitalisation est basé sur l’épargne individuelle : les salariés cotisent dans un fonds de pension qui investit sur les marchés internationaux et est chargé de leur verser leur retraite à la fin de leur carrière.
et plaide pour un basculement sage et progressif vers un système mixte de répartition et de capitalisation (dans lequel chacun aurait la possibilité de cotiser pour sa pension)
. De même, le site de l’Echo nous partageait, le même jour que l’article en question, sa propagande « ne renoncez pas à l’épargne-pension malgré la crise ».

La réalité

Cette étude a été critiquée et plusieurs responsables politiques ont réagi face aux accusations qu’elle portait indirectement sur eux |2|. Premièrement, les montants détenus par le Fonds de vieillissement s’élèveraient à 19,7 milliards d’euros et non à 14,1 milliards comme l’avance l’étude. Deuxièmement, le fonds étant censé être alimenté par des excédents budgétaires, son faible montant ne serait pas le résultat d’un manque de volonté politique mais tout simplement d’un impératif économique... Enfin, les prévisions du « surcoût des pensions » d’ici 2060 paraissent fantaisistes à Michel Jadot (ancien président de la Conférence nationale sur les Pensions), et à tout le moins hasardeuses puisque futuristes.

Il peut être utile de rappeler que si le fonds en question n’a plus été alimenté depuis 2008 c’est « grâce » à la crise provoquée par les banques, et qu’en principe il ne pourra dégager des dépenses qu’à la condition où le rapport de la dette publique au PIB repassera sous la barre des 60 % (on en est loin... ), mais surtout que toutes ces figures publiques abondent dans le sens des conclusions de la dite étude, voire les appliquent et en sont fiers... Non seulement la privatisation des pensions – le développement des 2e et 3e piliers – a fait son chemin en Belgique, mais en plus nous avons eu droit, après le Pacte des générations de l’ère Verhofstadt, à une nouvelle réforme des pensions en 2011 qui restreint l’accès à la prépension, entre autres choses (ou encore, a des campagnes de sensibilisation Travailleurs âgés |3| travaillant à l’augmentation du taux d’emploi chez les personnes âgées – et tant pis pour le taux de chômage actuel de 22% chez les jeunes). Cependant, seigneur Colmant juge cette réforme « trop timide » car elle ne permettrait de réduire la facture totale des pensions que de 0,1 % du PIB.

Parlons-en de cette facture... Nous ne reviendrons pas ici sur la théorie catastrophiste du vieillissement de la population et sur le vocabulaire nauséabond utilisé pour désigner ce « risque » de la vie, mais sur tous ces chiffres qui ont pour but de donner le tournis à la population et de lui faire accepter un recul social historique en s’attaquant au premier pilier des pensions légales afin de s’en approprier la substance et de fragiliser encore plus les travailleurs et le marché sur lequel ils doivent se présenter.

Il n’y a pas assez de sous pour payer les pensions. Nos vieux coûtent cher, trop cher. Il y a trop d’inactifs pour trop peu d’actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
, et ça va aller en s’empirant... Aujourd’hui, les pensions coûtent plus ou moins 30 milliards par an, demain elles coûteront encore plus cher. Ok... c’est tout, vous avez fini vos jérémiades ? Donc, alors que les pensionnés « coûtent » à la collectivité (en oubliant volontairement au passage la richesse qu’ils produisent hors emploi) plus ou moins 13 % de ses dépenses annuelles, les créanciers de la dette lui coûtent eux 20 %... Pourtant entendez-vous parler d’eux autant que de nos satanées pensions ? Alors que la dette, qui les enrichit, on pourrait – et devrait – en questionner l’origine et la légitimité. Sauf que cela, ce serait s’attaquer aux intérêts du capital, alors on préfère dire que les vieux doivent travailler plus longtemps et que les autres doivent se débrouiller pour trouver de l’emploi qui n’existe pas (tiens, et si on diminuait les allocations de chômage pour cela ? |4|). Cela, par contre, sert directement les intérêts du capital, car cela lui permet de faire son marché dans une masse de main d’œuvre encore meilleure marché et d’imposer ses conditions d’exploitation avec encore plus de facilité. Mais bon, soyons raisonnables, on nous a dit qu’il n’y avait pas d’argent en Belgique pour supporter le poids écrasant de nos pensionné-e-s. D’ailleurs, le fait qu’une augmentation des salaires – pour rappel les cotisations sociales, et donc les pensions, sont du salaire socialisé – de plus ou moins 2 % compenserait celui-ci ne doit pas être mis sur la table et débattu. Tout comme le fait que la part de ces salaires dans la richesse produite collectivement (dans le PIB, avec tous les défauts que cet indicateur contient par ailleurs) n’a pas arrêté de diminuer, au profit du capital, depuis les années 1970. Si la production de richesses n’a pas arrêté d’augmenter dans notre société mais qu’il y en a de moins en moins pour sa population productrice (dont les pensionné-e-s), c’est bien qu’elles sont allées quelque-part... Pour rappel, en Belgique, les 20% les plus riches possèdent aujourd’hui 61,2% du patrimoine total (et 52% des revenus), alors que les 20% les plus pauvres en possèdent 0,2% (et 3,5% des revenus) |5|.

La soutenabilité de l’économie d’une société (et de son système de pensions) ne se mesure pas à son rapport d’actifs sur les (prétendus) « inactifs », mais sur son taux d’occupation de la population ; son taux de productivité ; et, surtout, son système de répartition des richesses produites collectivement.

Il faut moderniser le système de pension. Et donc, n’ayant plus les moyens de financer les pensions, autre solution mise en avant par Colmant : développer les 2e et 3e piliers bien sûr (la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
nous en parle depuis des décennies... ). A qui cela profite ? Aux institutions financières de ces piliers dits complémentaires tels les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. privés, compagnies d’assurances privées et banques privées qui vont ainsi pouvoir capter de plus en plus de milliards d’épargnes-pension et une partie de la substance de la sécurité sociale (qui représente, en moyenne en Europe, 25 % du PIB). Pour se faire, après avoir détricoté le 1e pilier en réduisant les cotisations sociales au fil du temps (près de 7 milliards d’exonérations par an), l’État a encouragé le recours aux piliers dits complémentaires par des incitants fiscaux (plus de 500 millions par an). Mais de nouveau, Colmant et ses acolytes doivent penser que cela est encore bien « trop timide ». Il faudrait augmenter ces soutiens au secteur privé et faire évoluer le 1e pilier vers un système hybride à la suédoise. Ce que cet article, et l’étude qu’il plébiscite, ne nous disent pas c’est que les 2e et 3e piliers sont moins efficaces et plus coûteux |6|, et qu’ils contiennent des risques intrinsèques à la financiarisation pour les cotisants. Alors qu’on agite sans cesse le spectre d’une faillite des petits pensionnés en cas de défaut de paiement sur la dette publique, on sait ce qu’il leur arrive lorsque les institutions financières privées qui gèrent leurs épargnes vivent des débâcles financières. Pas besoin du parler du scandale Enron d’outre-mer, rappelons-nous simplement que plus de la moitié des fonds de pension en Belgique étaient dans le rouge lors de la crise financière internationale (or, les 60 milliards d’épargne présentes dans le 2e pilier ne sont pas couverts par le fonds spécial de garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). ). Concernant la « modernisation » du 1e pilier, on peut s’étonner que Colmant ne nous conte pas l’expérience récente des Pays-Bas qui se sont doté d’un système hybride comme il le propose pour la Belgique : les fonds de pensions, pour cause de déficits, y ont diminué drastiquement le paiement de « leurs » pensionnés (de 2 à 7 %... ) |7|.

En réalité, nous avons tout à fait les moyens de financer nos pensions, et beaucoup mieux qu’aujourd’hui ! Comme nous le rappellent nos amis du Portugal |8|, la soutenabilité de l’économie d’une société (et de son système de pensions) ne se mesure pas à son rapport d’actifs sur les (prétendus) « inactifs », mais sur son taux d’occupation de la population ; son taux de productivité et, surtout, son système de répartition des richesses produites collectivement. Il faut simplement se demander à qui profite des discours comme celui de Bruno Colmant...


Notes

|1| Ancien directeur financier d’ING et d’Ageas, ancien directeur de cabinet de Didier Reynders, ancien président de la Bourse de Bruxelles, administrateur de l’UWE et de nombreuses autres structures, il est le père intellectuel des intérêts notionnels qui font perdre au trésor public de nombreux milliards chaque année, entre autres choses.

|2| Voir l’article de la RTBF « Moins pour les pensions en 2018... Une étude qui bat en retraite » du 18 octobre 2013.

|3| Voir l’article de l’Echo « Monica De Coninck veut valoriser l’emploi des 55+ » du 26 octobre 2013.

|4| Concernant la question du chômage, lire l’article « Les chômeur saignent l’État ou l’État saigne les chômeurs ? » du 2 octobre 2013.

|5| Voir Banque nationale de Belgique : « Structure et répartition du patrimoine des ménages », p.58, septembre 2013.

|6| L’économiste Gilles Raveaud estime que les coûts de gestion du système par capitalisation sont dix fois plus élevés que ceux du système par répartition. Lire Marco Van Hees, Banques qui pillent, banques qui pleurent : enquête sur les profits et crises des banques belges, Aden, Bruxelles, 2010, p.88

|7| Voir l’article du Financial Times « Yawning deficits force Dutch pension funds to cut payouts » du 27 mai.

|8| « Os mitos da segurança social e o problema da sustentabilidade » (« Les mythes de la sécurité sociale et le problème de soutenabilité ») du CADPP, mai 2013, p.3.

Auteur.e

Jérémie Cravatte

Permanent au CADTM Belgique


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