Le temps des réparations est arrivé, également en Belgique ?

3 septembre par Gia Abrassart , Joachim Ben Yakoub


Le glas a sonné pour l’Europe, si elle ne prend pas ses responsabilités pour plus de 500 ans d’histoire coloniale et d’exploitation esclavagiste. Répondre à la demande de plus en plus urgente de réparation par des rétributions financières pour toutes les blessures coloniales et par la restitution des objets volés par la Belgique serait un bon début.

Le son du projecteur mécanique dans une chambre noire. Sur deux écrans juxtaposés, passe - dia par dia - d’un côté des gueules cassées de soldats blessés lors de la Première Guerre mondiale, qui malgré les réparations esthétiques, étaient profondément affectés par des séquelles physiques et psychiques. De l’autre côté, des photographies d’objets antecolonial africain ou japonais, tout aussi fracassés mais réparés, recousus, remis à neuf.

En relayant la réparation d’objets sacrés ou profanes par les pouvoirs coloniaux, à celle de visages déformés par des armes de guerres modernes, à travers son installation Open Your Eyes, Kader Attia sensibilise le public sur la blessure coloniale et l’importance et l’urgence encore actuelle de possibles réparations, aussi bien matérielles qu’immatérielles.

L’Europe souffre d’un complexe de supériorité. Aussi la gauche libérale et laïque semble avoir enterré sa solidarité pour de bon

Attia met en lumière le contrôle de la blessure comme dispositif disciplinaire facili-tant l’amnésie collective historique. Dans la semblance de l’irréparabilité, Attia souligne “la nécessité de ré-évoquer ces blessures immatérielles de l’esclavage à la colonisation, de dépossession à l’humiliation, qui perdurent aujourd’hui à travers toute forme d’expression”. Selon lui, “ces blessures béantes, géantes, génèrent le plus grand déséquilibre humain possible, et les démons qui en émanent ne cessent de perturber, d’hanter, mais surtout d’empêcher la civilisation humaine d’évoluer vers la grandeur qu’elle prétend incarner”.


Forcer la dignité

Comment l’Europe fait-elle face à ces blessures béantes ? De plus en plus de subjectivités post-coloniales entretiennent la mémoire, mais leur existence même est remise en question. L’Europe souffre d’un complexe de supériorité. On le voit à la forte montée du populisme d’extrême droite, alors que la gauche libérale et laïque semble avoir enterré sa solidarité pour de bon. Dans l’ensemble, elle nie le fait historique que la croissance du continent européen n’aurait jamais eu lieu sans le sacrifice forcé de cette autre racialisé et damné.

La question de réparation, qui est au cœur du travail d’Attia, apparaît donc comme une boîte de Pandore, d’où surgissent une série de questions fondamentales. Dans ce contexte de banalisation et de normalisation du racisme et des convictions, attitudes et pratiques coloniales, peut-on imaginer une Belgique ou une Europe qui se montre responsable de son passé ? Cette responsabilité est-elle concevable sans réparation ? Et réparation de quoi ? Cette réparation peut-elle se faire sans restitution ? Et que restera-t-il de la Belgique et de l’Europe après ces réparations ?

Une première étape nécessaire est de percer le mythe négationniste selon lequel il existe une identité nationale ou une identité continentale européenne qui serait homogène, blanche et judéo-chrétienne. Comme antidote, une nouvelle histoire européenne doit être écrite, basée sur les histoires douloureusement vécues et l’expertise de ceux qui sont encore considérés comme inférieurs. Un réflexe colonial durable, cependant, les exclut presque physiquement.

Une première étape nécessaire est de percer le mythe négationniste selon lequel il existe une identité nationale

Mais comment mettre en place ces réparations concrètement ? Par exemple, en rendant enfin visible la contribution des sujets (post-)coloniaux congolais, rwandais et burundais ou maghrébins à la Belgique, ainsi que la résistance historique à l’exploitation belge des corps noirs et des matières premières. Même si ces contre-histoires dissimulées pourraient annoncer la fin de l’État-nation en tant que pierre angulaire de notre système mondial capitaliste actuel, elles ne peuvent plus être supprimées. Il y a un horizon ouvert devant nous.

L’histoire nous enseigne que la dignité s’acquiert non seulement par des luttes de libération qui se chevauchent et se renforcent mutuellement et par des processus de rétablissement collectif qui éclaircissent « la vérité », mais toujours par une forme de réparation forcée.


Arguments en faveur des réparations

Pouvons-nous, en Europe, nous inspirer du débat sur la réparation aux Etats-Unis ? Dans ‘The Case for Reparations’, un plaidoyer en faveur de la justice raciale publié dans le journal ‘The Atlantic’ en juin 2014, l’auteur afro-américain Ta Nehisi Coates a défendu les voix souvent négligées pour la réparation. À partir d’histoires personnelles, il a fait le procès de 250 ans d’esclavage, 80 ans de lois sur la ségrégation raciale Jim Crow, 60 ans de ségrégation malgré l’égalité et 35 ans de politique raciste en matière de logement. Une conclusion évidente émane de son analyse affinée : sans réparation, les Etats-Unis resteront une nation séparée, bloquée par leur mythe commun d’innocence historique.

(c) Kader Attia

C’est également un message incontournable pour l’Europe. Pourtant, ce continent n’a pas connu 250 ans d’esclavage ou presque 100 ans d’apartheid, n’est-ce pas ? Nous pensons donc que l’Europe ne serait pas aussi divisée racialement que son jeune frère. Est-ce que cela rend la comparaison correcte ?

Dans son livre Outlaw Culture, Bell Hooks perce ce mythe avec amour. Depuis les Etats-Unis, elle voyait dans la Vierge noire de Monserrat la preuve ultime de la tolérance post-raciale en Europe. Cela a suscité en elle un grand désir pour ce lieu rêvé de liberté culturelle et artistique illimitée. Jusqu’à ce qu’elle déménage en Europe. Elle y trouva une réalité dans laquelle le racisme était aussi répandu qu’aux États-Unis, avec en plus une passion beaucoup plus grande pour « le primitif » et « l’exotique ».

Pour comprendre pourquoi l’Europe ne chérit pas des idées moins racistes que les Etats-Unis, il faut remonter un moment dans l’histoire, jusqu’en 1492 avec la chute de Grenade et la « découverte » de l’Amérique. Le rapport dynamique entre les deux continents, au fil du temps, devient encore plus clair à travers un troisième continent, souvent négligé...


L’intimité transcontinentale

En tant qu’Afro-Américain à Paris, James Baldwin dans ‘No Name in the Street’ (1972) a décrit à quel point il se sentait lié et proche des Algériens dans la Ville Lumière. Le fait qu’il n’ait jamais vu la Casbah d’Alger ne le concerne pas plus que les Algériens de France n’ont jamais vu Harlem. Leur parenté résidait principalement dans le fait qu’ils étaient tous deux victimes d’une histoire africaine commune.

C’est sur cette vision commune de l’Afrique que le metteur en scène et conteur Ogutu Muraya s’appuie dans son spectacle ‘Fractured Memory’ (2017). Il s’inspire d’un autre texte de James Baldwin : ‘Princes et pouvoirs’ de 1957, une description du premier « Congrès des écrivains et artistes noirs d’Afrique et d’Amérique » en 1956 à la Sorbonne.

Même les personnes racisées réhabilitées sur la plus haute marche du statut de citoyen se demandent combien de temps elles pourront encore vivre ici

Ce rapport unique de solidarité internationale aide Muraya non seulement à donner une place à son propre traumatisme personnel de la guerre civile au Kenya en 2007. Mais cette solidarité soutient également sa quête de restauration de notre mémoire collective brisée et de notre conscience historique disséminée sur trois continents différents. L’Europe d’aujourd’hui, comme ‘Fractured Memories’ le dit, est bien plus que son homologue américaine. Elle ne peut être comprise que dans le cadre d’un réseau mondial plus large, à partir d’un désir commun de relations transcontinentales.

De cette façon, Muraya est diamétralement opposé à la tendance générale européenne à s’engager dans la discussion décoloniale à travers une « traduction » contextuelle des études postcoloniales américaines, des études raciales critiques et des études de la blanchitude. Cette volonté de traduire ignore fondamentalement ce que Paul Gilroy a appelé « l’Atlantique noir » : cette espace transnational dynamique qui a façonné une culture à la fois américaine, africaine, caribéenne et européenne, une culture noire. C’est une culture qui s’appuie sur des relations et des échanges multiples, systématiquement construits à travers une histoire commune de résistance à la traite négrière et à la colonisation.

Ces contacts sont encore essentiels aujourd’hui pour rompre avec les catégories nationalistes normatives et pour mieux comprendre certaines pratiques sociales, culturelles et esthétiques en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique.

Lisa Lowe étend également ce raisonnement au continent asiatique. Dans ‘The Intimacies of Four Continents’ (2015), elle plaide en faveur d’une compréhension de notre contexte local à partir des liens étroits entre les quatre continents, et d’une reconnexion des archives intercontinentales dispersées et isolées. Ce n’est qu’ensemble que ces quatre continents façonnent l’histoire commune de la traite négrière et de la colonisation qui déterminent si fortement notre pensée jusqu’à ce jour.

De ce point de vue, il ne s’agit pas tant d’une traduction que d’un lien entre les archives de la résistance anticoloniale sur les différents continents, y compris en Europe. D’un point de vue transnational, la cacophonie anticoloniale pourrait ainsi être actualisée.


Politique frontalière néocoloniale

Revenons au racisme en Europe, qu’il est donc impossible de comprendre en dehors de sa propre histoire européenne et américaine avec le Sud global ? Comme Aimé Césaire l’a dit si clairement dans son ‘Discours sur le colonialisme’ (1950), le continent européen n’est pas resté à l’écart de sa colonisation outre-mer. Cet effet boomerang a façonné la façon « eurocentrique » de faire les choses et de se penser jusqu’aux tréfonds.

Les autorités belges doivent être mises sous pression pour faciliter l’octroi de visas aux artistes non européens

C’est encore le cas aujourd’hui. Parce qu’une fois que les anciennes colonies ont acquis leurs indépendances, l’Europe a concentré toute son énergie colonisatrice principalement sur les nouveaux venus de ces pays sur son propre sol. Cela s’est traduit, pendant des années, par un système progressif de citoyenneté, dans lequel certains sont a priori plus citoyens que d’autres et parallèlement par la mise en place d’un appareil policier de plus en plus répressif qui pousse la plupart des nouveaux venus des anciennes colonies européennes à un statut permanent de hors-la-loi (déportations répétitives, violences, déshumanisation,). Il en résulte une sorte d’état d’exception permanente, qui réaffirme constamment le rapport colonial d’une manière sanglante.

Même les personnes racisées réhabilitées sur la plus haute marche du statut de citoyen se demandent combien de temps elles pourront encore vivre ici. Combien de temps encore seront-elles tolérées en Europe ? Combien de temps avant qu’elles ne soient prises dans les filets de cette machine infernale et ne soient renvoyées dans leur « propre pays » souvent imaginaire ?

Un exemple concret et actuel de cette politique d’exclusion est la politique de plus en plus sévère en matière de visas pour les artistes. Les autorités belges doivent être mises sous pression pour faciliter l’octroi de visas aux artistes non européens, en se débarrassant des caractéristiques néocoloniales et du pigeonnier géographique. C’est la seule façon de créer de l’oxygène supplémentaire pour les réseaux créatifs entre les artistes des différentes diasporas, les artistes du Sud même et le reste du monde.

Le refus récent d’accorder des visas à la compagnie à l’origine du spectacle ‘Datcha Congo’ de la comédienne Bwanga Pilipili - prévu les 19 et 20 février aux Halles de Schaerbeek - illustre bien la violence du « deux poids deux mesures ». Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula a également été contraint de retirer la création d’Histoire(s) du Théâtre II à Gand en mars, faute de visas.

Combien de rapports de l’ONU sont nécessaires avant que nous puissions nous débarrasser des logiques binaires Nord-Sud dominantes ?

Cette (im)mobilité internationale doit également être réparée. Les frontières brûlées, la liberté de circulation internationale est exigée. Aucun programme politique antiraciste ne peut se passer de la responsabilité d’y faire face. Comme Norman Ajari le propose dans son dernier livre ‘La dignité ou la mort’ (2019), les « réfugiés économiques » devraient avoir autant voire même plus de légitimité que les réfugiés politiques, au lieu d’être qualifiés de « profiteurs ».

Comment cela se fera-t-il pour la prochaine ‘Maison des cultures africaines’ à Bruxelles ? Cela suppose une coopération artistique internationale, mais il semble qu’on oublie que la mobilité internationale est encore structurée selon les anciens modèles coloniaux. Combien d’autres rapports de l’ONU sont nécessaires avant que nous puissions nous débarrasser des logiques binaires Nord-Sud dominantes ? La forteresse Europe doit s’effondrer !


Bye bye Europe ?

Que devons-nous faire ? Dans ‘Les Damnés de la Terre’ (1961), Fanon termine par un appel à quitter cette Europe « qui n’en finit pas de parler de l’homme, tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde ». Pour Fanon, nous devons rompre avec ce désir subconscient, ancré et collectif, de rattraper l’Europe. Nous devons nous réinventer en dehors de cette Europe, c’est ainsi qu’il entame sa critique fondamentale de l’eurocentrisme :

  • “Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd’hui à condition de ne pas singer l’Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l’Europe.”

Et non, l’Amérique n’est pas l’alternative. Fanon soutient que les États-Unis, en tant que vieille colonie européenne, ont si bien copié la mère patrie qu’ils sont devenus « un monstre où les tares, les maladies et l’inhumanité de l’Europe ont atteint des dimensions épouvantables ». La récente lutte décoloniale en Amérique contre les formes permanentes de colonisation, comme la récente opposition à la construction d’un grand gazoduc à Standing Rock dans l’Illinois et le Dakota du Nord, nous rappelle également que nous devons continuer à comprendre l’Amérique comme une seconde Europe coloniale, et donc comme sa caricature monstrueuse.

Forces les réparations va radicalement à l’encontre de toute forme de victimisation

Alors vers où devrions-nous quitter l’Europe ? Dans son livre ‘Maghreb Pluriel’, Abdelkébir Khatibi soulève plusieurs questions sur l’appel final de Fanon. Il souscrit son appel à la décolonisation toujours aussi pressant, mais en même temps, l’Occident habite son être le plus profond - non pas comme une puissance destructrice extérieure, mais comme un conglomérat interne de différences. Khatabi exige un droit inaliénable à cette différence.

Il y a donc de plus en plus d’êtres humains avec des histoires postcoloniales différentes. Ils refusent de tourner le dos à l’Europe. Ils ne veulent pas nécessairement retourner là d’où ils sont censés venir, tout comme Khatibi, ils ont le droit de vivre ces deux subjectivités - parfois contraires - ensemble, sans contradiction en Europe ou au-delà.

Et c’est précisément à partir de cette double attitude critique qu’ils commencent, par leur seule présence, à poser des questions fondamentales sur les frontières mythologiques de l’État-nation. S’ils politisent cette position, ils y mettront presque automatiquement fin.


De la culpabilité...

Cela nous ramène à la demande de “réparation ". Ici en Europe, et certainement en Belgique, cette demande devient de plus en plus véhémente - à la suite de l’appel répété en faveur d’une véritable décolonisation des institutions culturelles, des médias, des universités, des instituts de recherche et des administrations publiques, de l’effacement des statues coloniales du paysage urbain, de l’annulation des dettes illégales de l’Afrique, de l’abolition du franc CFA et du droit à l’accès égal au travail, au logement et aux soins pour les descendants des anciens travailleurs migrants et la nouvelle diaspora postcoloniale. Combien de temps encore pouvons-nous retarder le processus de l’Europe ?

(c) Kader Attia

L’opposition est grande. Beaucoup considèrent l’histoire de l’esclavage et de la colonisation comme une époque révolue, sans aucun lien avec le présent. Ils considèrent les appels répétés comme une forme déplacée de victimisation. Cependant, l’historien Robin Kelley nous rappelle que l’application des réparations va logiquement de pair avec l’importance accrue accordée à l’identité, au corps blessé, au traumatisme colonial et à la souffrance personnelle et psychologique. Et que cette affirmation va donc radicalement à l’encontre de toute forme de victimisation. Conséquemment, la demande de réparations s’appuie sur 250 ans de lutte de libération et de résistance à l’esclavage et à la colonisation aux États-Unis.

La honte et la culpabilité ne suffisent pas à elles seules à renverser la vague de violence raciste et institutionnelle

De plus, l’héritage imaginé et matériel de toute cette période est tout à fait tangible : monuments coloniaux, blackface, inégalités raciales... Cet héritage nous interpelle et nous appelle au compte. Quelle est notre responsabilité ? Qui peut la définir ? Est-elle individuelle ou collective ? Jusqu’où va-t-elle exactement ? S’applique-t-elle aussi à l’État lui-même ? Et que gagneraient nos sociétés postcoloniales d’une telle attitude responsable ?

Grada Kilomba, essayiste, psychanalyste et militante, considère la culpabilité comme un puissant mécanisme autogéré qui force les gens à prendre conscience de leur blanchitude, de leurs privilèges et de leur propre racisme. Cette reconnaissance est une étape obligatoire dans tout processus de réparation.

Après tout, nos matières scolaires, notre espace public, nos médias et notre folklore, notre vocabulaire et notre relation aux “autres" ne sont toujours pas adaptés, pas décolonisés. Nos universités cachent encore des restes humains, notre histoire nationale ne reconnaît toujours pas la contribution des colonies à la construction de l’Europe.


... à la responsabilité

La honte et la culpabilité ne suffisent pas à elles seules à renverser la vague de violence raciste et institutionnelle. Dès 1960, Baldwin a déclaré qu’il n’était pas intéressé par la conscience de culpabilité, car c’est un luxe. En tant que citoyen d’un certain pays, vous êtes censé être responsable plutôt que coupable. Même pour le passé, même pour la façon dont on en parle.

Cette responsabilité doit être une attitude collective, ou du moins une réflexion qui concerne tout le monde. Cependant, elle est entravée par le fait que les histoires des colonisés et de leurs enfants sont constamment rendues invisibles. Et par le large fossé entre « notre » supposée « objectivité » et « leur » supposée « subjectivité ».

N’oublions pas que la réparation est avant tout une question juridique : une question de justice

La responsabilité doit également être assumée au niveau national. Cependant, la Belgique a encore du mal à reconnaître que la colonisation du Congo entre 1885 et 1908 a fait des millions de morts, mais une politique fondée sur sa responsabilité historique doit aller au-delà de l’économie matérielle actuelle. Elle devrait également faire l’inventaire de la violence continue et de ce qui a été volé à la colonie dans le passé.

Après tout, n’oublions pas que la réparation est avant tout une question juridique : une question de justice. La priorité est accordée à la voix de ceux qui éprouvent par eux-mêmes comment les stratégies raciales de l’ère coloniale continuent d’avoir un effet. Reconnaître leurs témoignages et leurs expériences réelles doit aller au-delà de l’opportunisme éphémère.


Réparations financières incessantes

La boîte de Pandore explose aux coutures. Si nous convenons que l’Europe a une responsabilité envers son passé de domination outre-mer, d’esclavage et d’exploitation coloniale, comment définir cette réparation à la lumière des développements juridiques et de l’ampleur des dommages identifiés ? Une telle réparation est-elle possible ? Doit-elle être individuelle ou collective ? Comment traduire l’échelle européenne et mondiale de l’impérialisme historique en une politique de réparation concrète ?

Il ne s’agit pas seulement de questions éthiques, mais aussi de questions financières et économiques. Si l’on remonte à 1492 et au berceau du système capitaliste et colonial actuel, la demande de réparations implique un renversement total du flux de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
mondiale. Cela ferait rapidement tomber l’Europe de son piédestal.

(c) Kader Attia

La manière dont nous pouvons créer une Europe plus inclusive sous cet angle peut sembler de la science-fiction, mais les deux pieds sur terre, nous n’avons d’autre choix que de continuer à poser ces questions inconfortables à haute voix. Comme le propose Sara Ahmed, nous devons continuer à perturber les fêtes familiales afin de bouleverser la pensée normative.

Et cela ne s’arrête pas là. La colonisation n’était pas seulement une machine militaire et économique, elle occupait aussi les esprits par la violence : à travers les hiérarchies ethniques, elle soumettait presque toute la production du savoir aux exigences impérialistes. Avec sa politique raciale mortelle, elle a aliéné des générations toutes entières.

Aussi multiples que soient les effets de toute cette violence, aussi multiples que soient les demandes de réparation. La boîte de Pandore explose aux coutures. Quelle politique de réparation devrions-nous concevoir et mettre en œuvre en Europe aujourd’hui ? Que faut-il réparer exactement ? Par rapport à qui ?


La longue marche des institutions

Poser ces questions dans la capitale de l’Europe est certainement symbolique. Comme d’autres métropoles à majorité minoritaire, Bruxelles dispose d’un nombre important d’institutions qui incarnent directement l’histoire coloniale : non seulement l’incontournable musée colonial de Tervuren (récemment renommé « AfricaMuseum »), mais aussi « l’Europe » elle-même, qui, comme espace politico-économique, a sérieusement envisagé la possibilité de former un espace eurafricain dans la perspective des indépendances africaines.

Des institutions culturelles et académiques n’ont d’autre choix que de considérer à la fois leur position centrale au sein du système colonial et tous les mécanismes et mythes d’exclusion qui confirment et renforcent à maintes reprises leur répertoire

En outre, Bruxelles abrite de nombreuses institutions culturelles et académiques et médias, qui prétendent tous véhiculer les valeurs démocratiques et éducatives nécessaires pour vivre ensemble. De plus en plus de réseaux décoloniaux expérimentés et critiques forcent certaines de ces institutions à se lancer dans des processus de décolonisation qui sapent fondamentalement la pensée consensuelle.

Cela ne se fait pas de soi. Très concrètement, ces institutions se débattent avec leur réflexe naturel de s’approprier tout et rien, mais aussi avec leur incapacité enracinée à travailler ensemble sur base de dissensus. Elles n’ont tout simplement pas l’habitude d’être interrogées de l’extérieur et de la base vers le haut. Pourtant, elles n’ont d’autre choix que de considérer à la fois leur position centrale au sein du système colonial et tous les mécanismes et mythes d’exclusion qui confirment et renforcent à maintes reprises leur répertoire.

Le AfricaMuseum comme rétroviseur

La réouverture de l’AfricaMuseum en particulier a déclenché le dernier débat sur la réparation. Le musée doit-il restituer les objets culturels volés pendant les quatre-vingts années de domination coloniale et pendant le pillage des Expositions Universelles de Bruxelles en 1897 et 1958 ? Dans leur Rapport sur la Restitution du Patrimoine Africain, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy rappellent les statistiques de l’historien Alain Godonou : 90 % à 95 % du patrimoine matériel de l’Afrique subsaharienne est conservé hors du continent. N’est-il pas temps de rendre au Congo ses archives volées ?

(c) Kader Attia

En octobre 2018, le Parlement bruxellois a consacré son “Jeudi de l’Hémicycle " avec l’asbl Bamko-Cran à la délicate question de la restitution des objets culturels : ’Restitution des objets africains : une question morale ou juridique ?’.

Depuis lors, le musée ne peut plus échapper la question de la restitution. Elle doit enquêter avec soin sur l’origine du patrimoine et les circonstances dans lesquelles celui-ci a été collecté : crime, vol, échange forcé, extorsion. Sur base des archives actuelles, un comité externe devrait faire l’inventaire de tous les objets pillés pendant la période coloniale de 1885-1960.

L’AfricaMuseum ne peut plus prétendre que ce riche patrimoine africain appartient aujourd’hui à la Belgique et qu’il peut désormais être internationalisé dans les circuits culturels et commerciaux.


Restitution des biens volés

Divers autres chantiers navals hantent également les milieux militants depuis de nombreuses années. Prenez le nécessaire retour de 300 crânes congolais de plusieurs leaders et chefs de village importants, qui ont été utilisés pour des présentations pseudo-scientifiques sur la supériorité de la race blanche et qui sont conservés par le Musée des sciences naturelles et l’ULB. Ou la mise en valeur de la Force Publique du Congo, qui a participé aux deux guerres mondiales.

Ce fardeau de la preuve de la supériorité blanche, ainsi que les lourds sacrifices de ces soldats congolais, semblent complètement oubliés par les Belges et leurs alliés.

La situation postcoloniale de la Belgique est unique à de nombreux égards

En outre, il devrait exister également une compensation financière pour le travail forcé de la population congolaise, qui a enrichi l’infrastructure économique, culturelle et architecturale de la Belgique. Ou encore : le sacrifice des soldats maghrébins pendant les grandes guerres et l’exploitation des travailleurs invités maghrébins et turcs pour la reconstruction du pays après ces épisodes dévastateurs.

Tous ces crimes coloniaux semblent intouchables. Bruxelles, et par extension la Belgique, symbolise non seulement l’Europe et l’impact durable des institutions coloniales, mais aussi la violence tacite et la blessure historique béante.

Pourtant, les choses commencent enfin à bouger. Sous la pression de plusieurs associations militantes et des ateliers de réflexion « Réfléchir à une politique de restitution », le Parlement bruxellois francophone a presque unanimement soutenu la résolution « sur la restitution des restes humains et biens culturels de la période coloniale » en mars 2019. Cette approbation ouvre la voie à un éventuel dédommagement et constitue donc une première étape importante dans le processus de rétablissement.

Parallèlement, dans une carte blanche du Vif Express, paru le 10 avril 2019, seize militants et écrivains ont ont demandé que la roue de la restitution du patrimoine africain soit poursuivie, mais en travaillant avec les réseaux diasporiques concernés. Ils appellent le Sénat et tous les parlementaires à différents niveaux à ratifier la même résolution, à l’instar du Parlement francophone de Bruxelles.


Se reposer ou être libre

Inexorablement, la conversation post-coloniale en Belgique est en train de s’intensifier, mais en même temps, il reste encore un long chemin à parcourir. La mémoire coloniale reste un grand chantier, ce qui fait que la décolonisation des histoires, des institutions et de l’imagination n’est en aucun cas un processus linéaire.

En outre, la situation postcoloniale de la Belgique est unique à de nombreux égards. Non seulement parce que la Belgique était l’un des empires mineurs, mais aussi parce que le Congo était la seule colonie du royaume entre 1885 et 1960. Dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale, la Belgique a acquis la garde du Rwanda et du Burundi (indépendants en 1962), mais le lien avec le Congo, d’abord propriété privée du roi Léopold II (1885-1908) puis propriété de l’État belge (1908-1960), reste très particulier. La vieille colonie occupe une place centrale dans l’imaginaire et les affects inconscients des Belges.

(c) Kader Attia

En Belgique, la décolonisation doit donc s’accompagner d’une réflexion interne sur l’impact de l’histoire coloniale sur le présent, mais cette exploitation brutale a toujours été minimisée. La Belgique ignore le côté sombre de sa « mission de civilisation », parce qu’elle est encore tellement convaincue de sa propre supériorité et de son humanité.

Les réparations pourraient être le remède parfait contre ce brouillard mémoriel, en contrant les stratégies sournoises de déni et de camouflage des autorités belges par une réévaluation des histoires et de la résistance des colonisés. Mais où est la volonté vitale de réécrire l’histoire de la base vers le haut ?


Des excuses, c’est un début

La délégation d’experts de l’ONU, qui s’est rendue deux fois dans notre pays pour enquêter sur la situation des personnes d’origine africaine, constitue un exemple significatif à cet égard. Son rapport intérimaire soulignait, entre autres, que le racisme structurel était la principale pierre d’achoppement sur le marché du travail, même si, en moyenne, les membres de la communauté africaine obtiennent de meilleurs diplômes. En outre, comme le souligne Martin Vander Elst, chercheur à l’UCL, le rapport de l’ONU fournit un diagnostic clair de la discrimination raciale et de son lien avec le colonialisme hier et aujourd’hui.

Même contextualiser ’Tintin au Congo’ dans un cadre historique manque de volonté

La Commission des Nations unies demande à la Belgique de s’excuser officiellement pour ses atrocités coloniales et appelle d’urgence à un dialogue sur la question coloniale à tous les niveaux et à un processus de reconnaissance et de réparation envers le peuple congolais. Cela s’est déjà produit à Gand, après que Chokri Ben Chikha et son collectif Action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
Zoo Humain, avec leur Commission de Vérité, aient obtenu de l’ancien maire de Gand, Daniel Termont, des excuses officielles pour les zoos humains de la ville d’Arteveld.

Mais quelle a été la réaction de la classe politique à la question de l’Onu ? Le Premier ministre Charles Michel s’est étonné de ce « rapport bizarre » et a répondu que la Belgique « a toujours essayé de lutter le plus durement possible contre toute forme de racisme ». Dans le sillage de cette vague d’innocence blanche, Creative Belgium a ensuite lancé la campagne ’Sorry is een begin’, à la recherche de plumes pointues pour exprimer les excuses historiques de la Belgique au Congo à la place de l’Etat lui-même.

Ces faits peuvent peut-être contribuer à rafraîchir la triste mémoire de nos autorités : la discrimination dans les subventions aux associations de personnes d’origine africaine, le racisme des organisations blanches de lutte contre le racisme, la faible représentation des personnes d’origine africaine dans les institutions publiques et l’image négative des Africains sur les affiches des ONG et des organisations humanitaires - sans parler des cours - du primaire à l’université. Même contextualiser Tintin au Congo dans un cadre historique manque de volonté.


Une nouvelle lutte

En attendant, les questions de Pandore continuent de bourdonner d’impatience : comment faire respecter cette réparation tellement nécessaire ? La classe dominante ne peut plus exercer la violence sans réactions. Il ne reste que peu de place pour la négociation avec l’Etat, répondit le collectif français ’Décoloniser les Arts’ fin 2018 à l’appel de 80 intellectuels dans Le Point : ‘Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique’.

Dans ‘Se défendre, une philosophie de la violence’, Elsa Dorlin le confirme également : « On ne peut pas demander un droit à un Etat qui nie et refuse les droits de l’ensemble de ses citoyens depuis des décennies et surtout on ne peut pas demander la protection à un Etat alors que c’est la politique de cet Etat qui vulnérabilise et expose à la violence ».

Le véritable travail de restauration doit se poursuivre au sein des diasporas, à travers toutes les perspectives possibles

C’est précisément la raison pour laquelle nous devons oser nous inspirer des cercles militants qui travaillent depuis de nombreuses années à cette décolonisation tellement nécessaire. C’est précisément la raison pour laquelle il est si urgent d’agir concrètement au cœur de la production symbolique, artistique et culturelle et de développer des alliances (extra) européennes, afin de porter en permanence à l’attention du public le besoin de réparations. De telles réflexions critiques doivent toujours s’appuyer sur une pratique équilibrée, théorique et empirique, et doivent approfondir les notions réelles de responsabilité et de réparation - sur les plans académique, culturel et artistique.

Ces savoirs doivent également rester ancrées dans les histoires réelles des personnes directement concernées. Le véritable travail de restauration doit se poursuivre au sein des diasporas, à travers toutes les perspectives possibles (économiques, juridiques, philosophiques, psychologiques et socio-anthropologiques) et en contact direct avec les différentes réalités qui existent en Europe.

« Cette nécessité de forme de lutte nouvelle est inscrite dans l’impératif de notre présent.” dit Achille Mbembe. “Encore faut-il savoir pourquoi on lutte, pour atteindre quels objectifs ? Est-ce que c’est pour prendre une revanche contre ceux qui nous ont assujetti ou est-ce que c’est pour créer avec d’autres des formes nouvelles qui ouvrent à plus de fraternité. Si tel est le cas, alors il faut se débarrasser à la fois du sentiment de vengeance ou d’humiliation ou de ressentiment pour atteindre une espèce de vie, de liberté intérieure que les gens comme Mandela ou Martin Luther King ont trouvé dans leurs vies. »


Ouverture tremblante de la boîte de Pandore

Dans son essai cinématographique ‘Réfléchir la mémoire’, Kader Attia se plonge dans l’esprit humain pour scruter les chemins qu’il prend pour réparer ce qui n’est plus. Avec des thèmes tels que la construction, la déconstruction et la réparation, l’œuvre capture les inquiétudes de son temps. Attia évoque les contours de parties du corps amputées qui restent néanmoins tangibles, des membres fantômes qui subsistent après une amputation, comme notre esprit après un accident grave ou un traumatisme plus profond qui ont tendance à occulter ou nier cette blessure.

La véritable guérison d’un tel traumatisme collectif ne commence qu’en rendant visible ce qui était caché sur le chemin

Pour réparer un traumatisme social, il faut commencer par rendre visible ce qui a été. C’est vrai pour l’individu mais aussi pour le corps social et la collectivité. La véritable guérison d’un tel traumatisme collectif ne commence qu’en rendant visible ce qui était caché sur le chemin.

Dans le travail d’Attia, Manthia Diawara lit une condition fondamentale pour une réparation durable. Se référant à la poétique de la relation d’Edouard Glissant, il voit un tremblement initialement timide, intuitif et opaque avec l’autre colonisé comme une condition pour la guérison des blessures collectives. Cette pensée tremblante peut alors ouvrir la voie à de nouveaux mythes, de nouvelles poétiques et à des réparations durables.

Il est donc temps d’ouvrir la boîte de Pandore avec les yeux fermés et les mains tremblantes. C’est l’heure des réparations incessantes. Non seulement aux Etats-Unis, mais aussi en Belgique et en Europe.



Source : Rekto:Verso

Gia Abrassart

est une journaliste indépendante et une militante de la culture décoloniale. Sur son blog Cafecongo.be, elle repense les relations belgo-congolaises d’un point de vue artistique.

Joachim Ben Yakoub

est écrivain, chercheur et conférencier à Sint Lucas Antwerpen et à UGent. Son intérêt se situe à l’intersection des théories esthétiques et de diverses critiques postcoloniales, à partir desquelles il examine les mouvements de révolte en Tunisie et en Belgique.