« Les Belges paieront-ils pour les Grecs » ?

12 février 2015 par Renaud Vivien


Le 31 janvier, le gouverneur de la Banque nationale Luc Coene a déclaré que le Grecs devront payer ce qu’ils doivent aux autres pays. Concernant la Belgique, il affirme que « Notre pays a dû emprunter de l’argent pour le donner au Fonds européen de stabilité. Si cet argent est perdu, ça veut dire que les citoyens belges devront faire des efforts d’économies supplémentaires pour compenser la perte générée par la Grèce. » [1]

Cette déclaration appelle plusieurs commentaires, à commencer par le rappel des faits. Contrairement aux allégations de Monsieur Coene, la population grecque n’a pas bénéficié de ces fonds injectés par la Belgique. Cet argent est allé dans les caisses des banques étrangères qui étaient les principales créancières de la Grèce avant l’intervention des pouvoirs publics européens pour les sauver. Rappelons que ces banques (françaises, allemandes, belges et italiennes en tête) avaient largement spéculé en prêtant massivement à la Grèce. Si elles l’ont fait sans hésitation, même après le déclenchement de la crise, c’est qu’elles se savaient protégées par les États en cas de difficulté de remboursement de la Grèce. Elles ne se sont pas trompées...

Ces dettes de la Grèce à l’égard du secteur financier ont ainsi été, pour la plupart, transformées en de nouvelles dettes, dues cette fois à des entités publiques : aux États européens mais aussi au Fonds européen de stabilité (FESF) [2] et à la « Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté.  » composée de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(BCE), de la Commission européenne et du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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A l’instar de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et du FMI qui ont sauvé les créanciers privés et imposé les premiers programmes d’austérité dans les pays dits « en développement », la Troïka a donc remplacé les banques en devenant le principal créancier de la Grèce et a imposé des mesures, souvent illégales, à la population.

Les conséquences sont dramatiques : « L’éventail complet des droits humains fondamentaux a été touché - depuis le droit à un travail décent, à un niveau de vie adéquat et à la sécurité sociale, jusqu’au droit à la justice, à la liberté d’expression, à la participation et à la transparence. Des franges vulnérables et marginalisées de la population ont été frappées encore plus durement, de façon disproportionnée (....) La pauvreté, y compris les privations infantiles, s’est aggravée et devrait avoir des effets sur le long terme. ». Cette citation n’est pas extraite d’un discours de Syriza mais du rapport de Nils Muiznieks, Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, publié le 3 décembre 2013.

En participant au plan de sauvetage des créanciers privés de la Grèce assorti des mesures brutales dictées par la Troika, le gouvernement belge a donc contribué à la violation des droits fondamentaux des Grecs mais aussi à l’augmentation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque qui est passée de 113% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en 2009 à 175% du PIB en 2014, alors que ces mesures d’austérité avaient comme objectif officiel de réduire le niveau d’endettement.

Malgré les faits, Monsieur Coene, ses collègues de la BCE, l’ensemble des dirigeants européens actuels, la Commission et le FMI exigent que la population grecque paye la dette qui a servi à l’opprimer et qui est donc illégitime. A cette fin, ils n’hésitent pas à opposer les peuples dans un esprit totalement anti-européen. En Belgique, Luc Coene n’est pas le seul à utiliser ce stratagème odieux et dangereux. Didier Reynders a déclaré le 28 janvier : « Ce qui est important pour les créanciers que sont les Etats, qui sont aussi des contribuables, c’est de savoir qu’on a des gens crédibles qui vont tout faire pour rembourser leurs engagements et remettre leur pays sur le droit chemin [3] ». Le « droit chemin », c’est-à-dire l’austérité et le remboursement de la dette qui profitent à une minorité s’enrichissant depuis le début de la crise qu’elle a elle-même provoquée.

Or, le peuple grec a opté pour un changement de trajectoire en votant massivement pour Syriza qui a promis de mettre fin à l’austérité, de lutter contre la corruption, de réaliser un audit de sa dette et de la renégocier pour en annuler une partie. Pour peser dans ces négociations, qui s’annoncent plutôt mal, le nouveau gouvernement grec aurait tout intérêt à mener le plus vite possible son audit – comme un accord européen le prévoit d’ailleurs – afin de faire la lumière sur les multiples irrégularités commises par les créanciers et les précédents gouvernements en Grèce. Toutes les dettes illégales, odieuses, illégitimes et insoutenables devraient être annulées sans conditions.

Quant à l’éventuel impact économique d’une telle annulation sur la Belgique, il devra être intégralement supporté, via un impôt, par le secteur financier responsable et gagnant de la crise. Si les contribuables existent, ils ne sont pas tous de même nature (certains sont chômeurs, d’autres employés ou professeurs, d’autres encore sont actionnaires de banques ou d’autres multinationales...). L’Etat belge a fait un prêt bilatéral à la Grèce de 1,9 milliards d’euros et a participé à hauteur de 0,9 milliards au capital de départ du FESF. Ces sommes qui sont, par ailleurs, déjà comptabilisées dans la dette belge représentent peu de choses face au coût des sauvetages bancaires qui ont augmenté cette dette de 33 milliards d’euros, sans compter les intérêts et les conséquences économiques de la crise provoquée par les banques. Rappelons que les banques ont bénéficié de cet argent public sans aucune condition d’utilisation...

En réalité, la peur des dirigeants européens est avant tout idéologique. Ils craignent un effet de « contagion politique » en Europe, à commencer par l’Espagne. Espérons pour le peuple grec, mais aussi pour tous les Européens victimes de l’austérité, que les mesures de Syriza seront appliquées grâce au soutien des populations et que la domination par la dette qui sévit actuellement sera battue en brèche.

Cette opinion a été publiée dans La Libre Belgique le 11 février 2015



Notes

[2En fait, le FESF n’est pas une entité publique mais une société anonyme basée au Luxembourg qui emprunte sur les marchés pour prêter aux « pays en difficulté ».

Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015. Il est également chargé de plaidoyer à Entraide et Fraternité.