Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! La colonisation rampante des entreprises et de l’État

17 juillet par Kairos Europe WB


(CC - Flickr - Ron Cogswell)

Le dossier qui suit, a été réalisé sur base de données et de fiches réalisées par Christian Boigruf. Nous publions ici la troisième partie.

Ce travail a donné lieu à un débat le 23 janvier 2018, débat organisé par Attac Bruxelles 2. Pour tout contact : christianboigruf [at] gmail.com

Voir aussi de précédents articles dans les courriers de Kairos Europe WB n°46 et 47 (www.kairoswb.com) sur le rôle de ces « intermédiaires » présenté notamment dans différents rapports de la Commission Panama Papers du Parlement européen.

La colonisation rampante des entreprises et de l’État : Omniprésence dans les différents secteurs de l’économie

En extrapolant les données Deloitte sur l’ensemble des Big Four, la ventilation par secteur de leur chiffre d’affaires total (133,3 milliards de dollars US) s‘établit comme suit :
- Biens de consommation et biens industriels : 41,8
- Services financiers (Banques / Assurances) : 36,8
- Technologie, Médias & Télécommunications : 15,5
- Sciences de la vie et Santé : 12,7
- Énergie et ressources énergétiques : 8,9
- Secteur public : 17,6 milliards $ (12,78% du total)


Leur présence et infiltration dans toute la société

- Les Big Four ont véritablement infiltré tous les rouages des administrations publiques, des gouvernements nationaux, régionaux, des institutions internationales
- Ils pillent les États mais ces derniers leur passent commandes à hauteur de près de 18 milliards de dollars US par an.
Passer commande pour des milliards de dollars à son voleur et le payer rubis sur l’ongle : voilà la logique des puissants et des « sachants » qui expliquent à longueur de chaînes d’infos en continu et de journaux détenus par des milliardaires que les États doivent se gérer comme des entreprises ! Mais pour eux, les États doivent vraisemblablement être considérés comme les « bad banks » au sein desquelles ils tentent d’isoler les produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). qu’ils ne savent plus maîtriser : l’issue est identique, c’est le citoyen lambda qui finit par payer
- Ils pratiquent le lobbying de manière intense
- Ils sont hyperactifs au sein des Universités et Grandes Écoles
- Dans le top 10 des agences publicitaires au niveau mondial en 2016, figurent les filiales digitales des 4 grands groupes de consultance. En Belgique, PwC s’est doté récemment d’une académie data, outil spécifique d’extraction et d’analyse de données et d’un centre de technologies émergentes (robotisation, drones, blockchain, …).


Toutes les plus grandes entreprises du monde sont leurs clients

- Aux USA les Big Four, dont les bureaux sont tous enregistrés dans l’État du Delaware (véritable paradis fiscal Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
interne aux USA), contrôlent plus des 2/3 de l’audit ;
- ils contrôlent en Grande-Bretagne 99 des 100 sociétés du FTSE de Londres (la centième étant révisée par BDO) ;
- en France, Ernst & Young contrôle l’audit de 22 sociétés du CAC40 et en Allemagne 142 des 160 plus grosses sociétés.
- En Belgique en 2010, ils contrôlaient 50 % de l’audit ; dans un rapport de 2010 consacré à la supervision publique des réviseurs d’entreprise, sur 401 entreprises étudiées, trois quarts étaient révisées par les Big Four (Deloitte 86, EY 76, KPMG 62 et PwC 75). Par sous-groupes économiques, les chiffres étaient encore plus éloquents : les 4 cabinets détenaient 102 mandats sur 153 sociétés cotées en Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois).  ; 44 mandats sur 47 banques de droit belge, 43 dans les 50 succursales de sociétés de crédits d’État, 69 sur 95 compagnies d’assurance de droit belge et tous les mandats dans la catégorie de sociétés financières de droit belge et dans la catégorie des sociétés de gestion (sicav SICAV Une SICAV est une Société d’Investissement à Capital Variable, c’est-à-dire la gestion collective par une banque de fonds collectés auprès de clients. Ce système est similaire à celui des Fonds Communs de Placement ou des Mutual Funds anglo-saxons et il participe à la concentration financière, source de bulles spéculatives et de crises financières (effet moutonnier). , fonds de placement) [1].

- Ils sont bien peu diserts sur le sujet, mais ils conseillent aussi les ultra-riches et les très riches moins riches que les ultra-riches (les très riches se considèrent comme les pauvres des ultra-riches !). Ils sont très actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
et ont tous développé une activité de « Family Office ». Il s’agit de gérer la fortune de ces « happy ? few ». La palette des services offerts est très vaste et peut aller jusqu’à :

  • gérer l’acquisition de yachts et jets privés en passant par des tableaux de maître et/ou des bijoux en diamants
  • conseiller l’investissement dans les start-up de culture industrielle du cannabis (elles poussent aussi vite que la plante concernée)
  • intervenir comme médiateur dans les familles à problèmes
  • organiser une soirée privée impromptue de 200 personnes sur un site luxueux
  • trouver la « colonie de vacances » pour que les enfants retrouvent leur milieu ambiant habituel
  • conseiller le meilleur salon « Office Family » (eh oui, il y en a !) de la planète, par exemple au Grand Caïman
  • sans oublier le principal … : la gestion des impôts !


Un système pyramidal qui consomme beaucoup de jeunes recrues …

L’un des points communs aux narcotrafiquants et aux fiscos est l’importance qu’ils attachent à leur recrutement. Il leur faut des collaborateurs totalement investis dans leurs missions. Compte tenu du système pyramidal qui leur et commun, les nouveaux recrutés ont une espérance de vie limitée au sein de ces organisations. Chez les narcos, c’est la dangerosité du métier qui en trace la limite. Chez les fiscos, après avoir franchi quelques grades sur deux ou trois années, il est de bon aloi de ne pas compliquer la vie de son employeur et de partir spontanément ailleurs, le plus souvent chez des clients pour occuper des postes à responsabilité. Sur un curriculum vitae, un passage dans une de ces grandes firmes est toujours très apprécié.

Ce troisième article est tiré d’un dossier intitulé « Les Big Four... ces fisco-trafiquants » réalisé par l’ONG Kairos Europe (Wallonie-Bruxelles).

Voir les autres parties :
- 1 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! À quoi les comparer ?
- 2 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! Puissance et revenus
- 3 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! La colonisation rampante des entreprises et de l’État
- 4 : Les Big Four… ces fisco-trafiquants ! Leur rôle clé dans l’évasion fiscale
- 5 : Les Big Four... ces fisco-trafiquants ! Des normes comptables soutenues par les Big Four et créées pour relayer les intérêts privés des sociétés multinationales
- 6 : En Belgique, toujours plus d’inégalités de revenus !



Notes

[1Fiche PwC pour la « Tax Justice Day » 2012 du RJF/FAN – www.lesgrossesfortunes.be9