Les IFI, les médias congolais et le danger de décervelage

14 février 2011 par Jean-Pierre Mbelu


Depuis deux jours, le journal Le Potentiel publie des articles autour de ce qu’il considère comme « un succès » du gouvernement de Kinshasa auprès du FMI. Quand nous pensons à tous les autres articles sur les IFI que ce journal a publiés par le passé, surtout ceux de Renaud Vivien du CADTM, nous ne comprenons pas ce qui arrive à nos amis du Le Potentiel. Sont-ils obligés de parler des réussites des gouvernants actuels, même quand ces derniers compromettent l’avenir de nos enfants ? Il est possible que nos amis aient des raisons que notre raison ne connaît pas.

Hier, jeudi 10 février 2011, voilà ce que nous lisions dans les colonnes du Le Potentiel : « Depuis son siège de Washington, le Conseil d’administration du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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vient d’achever, confirment plusieurs sources, dont celles de la Primature, la deuxième revue en faveur de la RDC de l’accord Facilité élargie de crédit (FEC) conclu avec la RDC. La décision du Conseil d’administration du FMI ouvre la voie à un nouveau décaissement pour aider la RDC à consolider davantage les efforts de stabilité du cadre-macro-économique.
 » Pour ce journal, il y a là un « nouveau pari gagné pour le Premier ministre, Adolphe Muzito, qui vient de remporter une autre victoire sur le front économique, après avoir franchi victorieusement, en juillet 2010, le cap du point d’achèvement de l’initiative d’effacement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
en faveur des pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE).
 »

Ce vendredi 11 février 2011, « le gouvernement vient de passer avec succès l’étape de la deuxième revue du Programme économique qu’il a conclu en décembre 2009 avec le FMI. Réuni à son siège de Washington le mercredi 9 février 2011, le Conseil d’administration du FMI a attribué une note positive aux efforts entrepris par la RDC dans le cadre du programme qui le lie avec la RDC. Un succès qui devait réconforter les efforts du gouvernement dans la recherche permanente. L’achèvement de la revue a été suivi d’un décaissement de 49,493 millions de DTS (environ 77 millions USD) en faveur de la RDC. Ce qui porterait le total des décaissements au titre du PEG 2 à 148,479 millions de DTS (environ 232 millions USD). »

Et pourtant, dans sa réplique contre les 14 pages JA sur Joseph Kabila et son cabinet parallèle, un membre de ce gouvernement, Lambert Mende, donnait l’impression d’avoir une bonne maîtrise de la politique du FMI. Au point 3, Mende écrit : « François Soudan situe « l’accroc au printemps de Kinshasa », illustré par la rupture du deal entre Kabila et les capitales occidentales, au début de 2003 lorsque le ministre Matungulu, « l’homme du FMI », démissionna. » Pourquoi ? Mende répond : « On a beau manipuler la casuistique, tout Congolais averti comprend que pour les inspirateurs de ce commentaire, le vrai « crime » de Joseph Kabila c’est d’avoir osé privilégier les Intérêts Nationaux de la RD Congo et de ne pas avoir laissé nos partenaires extérieurs gérer à leur guise les ressources du Congo par ‘missi dominici’ interposés. »

Eh bien voilà ! Le même journal qui a publié la réaction de Mende salue, quelques jours après, le fait de «  laisser nos partenaires extérieurs gérer à leur guise les ressources du Congo » par des élites politiques locales interposées comme un succès ! Qu’est-ce qui a changé dans le chef de la politique économique du FMI depuis que Matungulu est parti du gouvernement de la RDC ? Rien. Ses programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
sont toujours en cours dans notre pays. Il n’opère ses décaissement que dans la mesure où il est sûr que sa politique de libéralisation, de déréglementation (et/ou des règlementation en faveur des multinationales occidentales) et de privatisation a la chance d’être appliquée. Et l’application des programmes d’ajustement structurel n’a jamais profité à nos populations. Pour preuve. L’année 2010 décrétée année du social après la suppression d’une partie de la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
de notre pays n’a pas eu des retombées dans le panier de la ménagère congolaise. Les apprentis sorciers, fanatiques des gouvernants en place au Congo, justifient cet état des choses en arguant que Rome n’est pas bâtie en un jour. Ils ne comprennent pas que les IFI sont au service du capitalisme libéral. (A ce point nommé, certains de nos journalistes entretiennent une ignorance crasse, génératrice de l’inconscience dans le chef de nos élites !) «  En effet, dans le capitalisme libéral, les compagnies sont soumises à une concurrence sans merci. Dans cet univers impitoyable, il faut pouvoir réaliser un maximum de bénéfices pour ne pas être éliminé ou absorbé par les concurrents. C’est le sort réservé aux plus faibles qui disparaissent au profit de la formation de monopoles ou d’oligopoles. Ces mastodontes économiques détiennent réellement le pouvoir dans nos sociétés et se livrent à une compétition acharnée à l’échelle de la planète. Dans cette lutte sans merci, les grandes puissances capitalistes ont besoin pour leurs multinationales d’avoir un accès facile aux matières premières, d’exploiter une main d’œuvre bon marché, de trouver des débouchés pour les capitaux qu’elles accumulent et finalement, de contrôler les zones stratégiques pour le développement du commerce. » (G. LALIEU, Les révolutions arables et nous : tremblez, braves gens !, dans www.michelcollon.info) Nos apprentis sorciers oublient que «  la domination des pays du Tiers-Monde a toujours permis aux puissances occidentales de rencontrer ces objectifs. C’est pourquoi elles sont hier parties coloniser les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine. Et c’est pourquoi aujourd’hui, elles continuent d’asservir ces pays sous une forme moins crue mais tout aussi détestable, grâce notamment aux préceptes fumeux de la Sainte Trinité néolibérale : Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, FMI et OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
. Amen, l’Occident civilisé règne en maître.
 » (Ibidem)

Quand nos médias véhiculent des messages participant de cet asservissement en félicitant les succès engrangés par certaines élites politiques locales aux ordres des IFI et que d’autres élites politiques tétanisées par les probables élections de 2011 ne sentent pas interpellées par cet asservissement du Congo, cela indigne !

Les Congolais(es) qui se veulent averti(e)s doivent comprendre que notre commun décervelage peut passer par les médias, l’école, l’université, l’Internet, etc. Susan George, cette sage franco-américaine l’a compris et a écrit “La pensée enchaînée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique” (Paris, Fayard, 2007). Elle l’a davantage compris en publiant récemment “Leurs crises, nos solutions”, (Paris, Albin Michel, 2010). Quand nos médias applaudissent aux programmes d’ajustement structurel du FMI, ils avalisent la thèse selon laquelle, pour cacher quelque chose à certains nègres, il faut le cacher dans les livres.

Joseph E. Stiglitz, un ex-employé de la Banque mondiale et un ex-conseiller économique de Bill Clinton a disqualifié les IFI et plus particulièrement la Banque mondiale et le FMI en écrivant “La grande désillusion” (Paris, Fayard, 2002). Comment certains de nos médias n’arrivent-ils pas à tirer profit de tout cet apport scientifique et intellectuel ? Et puis, aujourd’hui, avec Internet, nos journalistes savent aller, à temps et à contretemps, sur le site du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) où des études savantes mais simples à lire indiquent que les IFI tuent le devenir commun du monde ! Il est possible que ce que l’une des dignes filles de l’Afrique, Aminata Traoré dénomme “Le viol de l’imaginaire” (Paris, Fayard, 2002) ait atteint chez certains d’entre nous des proportions insoignables ! Alors là, il serait simple de comprendre que les décaissements du FMI aux dépens des populations congolaises soient qualifiés de succès pour le gouvernement Muzito ! C’est simplement triste ! Oh ! Décervelage quand tu nous tiens !



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