Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
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Dette odieuse

Philippines

Les Philippines

Les Philippines

2002 par Arnaud Zacharie


Les Philippines sont un archipel de 300 000 kilomètres carrés situé dans le Sud-Est Asiatique et abritant 75 millions d’habitants (dont 90% sont chrétiens).

Histoire politique

Dès le 16e siècle, les Philippines sont colonisées par les Espagnols, avant de passer sous protectorat américain en 1898.

Après la seconde guerre mondiale (durant laquelle les Etats-Unis et le Japon se disputent le territoire philippin), le pays devient indépendant (4 juillet 1946). Mais cette indépendance est toute relative, tant l’influence américaine reste omniprésente. En témoigne l’accord militaire signé dès 1947 et courant jusqu’en 1991, qui permettra aux Etats-Unis d’installer dans l’archipel le plus important complexe militaire hors de leurs frontières.

Les deux premières décennies d’indépendance voient se succéder des présidences conservatrices nationalistes ou libérales, avant qu’arrive au pouvoir Ferdinand Marcos, en 1965. Marcos s’aligne sur la politique indochinoise des Etats-Unis, tandis que la crise s’enlise, que les manifestations d’étudiants se radicalisent et que la guérilla communiste et les tendances sécessionnistes musulmanes du Sud se renforcent.

En 1972, Marcos proclame la loi martiale et instaure une dictature répressive. Protégé par la CIA et Ronald Reagan dans sa lutte anti-communiste (la contre-insurrection est armée par les Etats-Unis), il va déclencher un mouvement d’hostilité généralisé en faisant assassiner son principal opposant politique, Benigno Aquino, de retour de son exil américain en 1983. Malgré des élections truquées en 1986, le régime de Marcos est renversé par la "révolution" de février qui amène Corazon Aquino, veuve de Benigno, au pouvoir.
Celle-ci, malgré l’adoption d’une nouvelle Constitution (1987) et le départ des troupes américaines (1991), ne parviendra jamais à régler les problèmes du pays (corruption, guérillas, réformes agraire, pauvreté). Elle fera face à pas moins de sept tentatives de coups d’Etat militaires, avant de laisser la place en 1992 au général Fidel Ramos, ancien ministre de la Défense de Marcos que les Etats-Unis avaient à l’époque approché pour succéder au dictateur devenu trop impopulaire (Ramos avait été un des chefs de file de la "révolution" de février 1986).

Se présentant comme un réconciliateur, Ramos va s’ouvrir à l’Ansean (Association des Nations du Sud-Est asiatique) et faire de son pays un des quatre Tigres du "miracle asiatique".
En 1998, alors que le Tigre philippin a sombré sous les assauts spéculatifs, Joseph Estrada succède à Ramos à la présidence. Mais son mandat sera de courte durée : en janvier 2001, après 31 mois au pouvoir, Estrada est rattrapé par de sombres affaires de corruption et est forcé de démissionner suite à un coup d’Etat militaire. Il est remplacé par sa vice-présidente Gloria Arroyo.

Evolution socio-économique

La "nouvelle société" que disait vouloir construire le dictateur Marcos s’est révélée catastrophique. Le mécanisme d’endettement du pays s’est mis en place dès le début des années 70 et l’évolution financière des Philippines correspond à celle qu’ont connu la plupart des pays du Tiers Monde.

Une économie capitaliste agraire basée sur l’exportation de quelques matières premières traditionnelles aux mains de barons du régime (Robert Benedicto pour le sucre, Antonio Floirendo pour la banane, Eduardo Cojuangco pour la noix de coco, Lucio Tan pour le tabac) va démanteler la paysannerie rurale et plonger dans la pauvreté la majorité de la population.

Cette économie va coïncider avec le développement d’une corruption généralisée et d’emprunts bancaires internationaux largement détournés par la dictature avec la complicité des banques prêteuses. Ces dernières, devant recycler leurs surplus d’eurodollars (les dollars apatrides) puis de pétrodollars (les dollars issus des chocs pétroliers), ne s’étonneront pas qu’un prêt destiné à une société d’Etat philippine soit en fait directement versé sur le compte d’un homme de paille en Suisse. Au contraire, elles tireront profit de cette transaction supplémentaire... C’est pourquoi le Crédit Suisse avait par exemple placé un de ses directeurs comme conseiller financier de Marcos (qui a détourné des fonds publics pour une valeur estimée à 10 milliards de dollars).

Les années 70 vont également voir le pays se muer progressivement en fournisseur de main d’œuvre bon marché dans le cadre de la mondialisation néolibérale naissante. Les multinationales occidentales, comme Del Monte pour l’exportation d’ananas, vont dès les années 70 s’implanter dans un pays permettant des salaires dérisoires et n’hésitant pas à employer la manière forte pour réprimer toute tentative de résistance.

Lorsqu’à la fin des années 70, les cours des matières premières traditionnelles (sucre, coprah, cuivre, etc.) commencent à chuter et que les taux d’intérêt internationaux explosent suite à l’augmentation des taux américains (1979), les Philippines plongent dans une crise financière dévastatrice. La dette extérieure du pays passe de 3,8 milliards de dollars en 1975 à 17 milliards en 1980, puis à 24 milliards en 1982, lorsque débute la crise de la dette du Tiers Monde à partir du Mexique.

Alors que pas moins de 250 grèves sont enregistrées dans le pays rien qu’au cours de l’année 1981, le FMI et la Banque mondiale (avec en toile de fond l’administration Reagan) arrivent au chevet d’un pays au bord de la banqueroute et dont 70% de la population survit avec moins de 1 dollar quotidien. En juin 1981, suite à une parodie d’élections, Marcos se fait réélire sous les applaudissements du vice-président américain George Bush, en visite à Manille pour y saluer ce "respect du processus démocratique". Pour rassurer les marchés, Marcos nomme au poste de Premier ministre César Virata, représentant de la Banque mondiale à Manille jusque là.

Ainsi débute l’ère de l’austérité, du "tout à l’exportation" et des privatisations massives, véritable braderie des richesses nationales qui déclenchent une tempête de critiques. Dès 1983, l’économie du pays est tellement tournée vers l’exportation de quelques produits agricoles (afin de récolter des devises pour rembourser la dette), que pour la première fois depuis l’occupation espagnole, il est nécessaire d’importer du sucre. En avril de la même année, l’hostilité aux mesures de choc est devenue telle que le Premier ministre Virata propose sa démission à Marcos... qui la refuse au nom de la confiance des marchés à conserver.
Fin 1984, un nouvel accord est conclu avec le FMI, pressé par les 483 banques créditrices des Philippines désirant éviter la faillite d’un important débiteur. La dette est restructurée et un plan d’ajustement structurel est adopté pour la période 1984-1987. Les privatisations s’accélèrent (cargos, hôtels de luxe, avions Philippines Airlines, entreprises textiles, etc.) au rythme du chômage et la "révolution" de février 1986 n’y changera rien.

Certes, Corazon Aquino a trouvé les caisses vides et 29 milliards de dollars de dette en arrivant au pouvoir (près de 40% du budget philippin était destiné au remboursement de la dette en 1990). Mais, soutenue par les Etats-Unis, elle renforcera la libéralisation des importations de biens et de capitaux et n’aura jamais le courage de s’attaquer à une oligarchie foncière n’hésitant pas à s’armer pour empêcher la redistribution de leurs terres aux 85% de paysans sans terre philippins.

En outre, elle appliquera sous les conseils du FMI une fiscalité plus élevée sur les revenus des plus pauvres (impôt de 27%) que sur ceux des plus riches (18%). D’où l’appauvrissement d’une population devant déjà subir la hausse du prix des produits de base provoquée par la libéralisation (augmentation de plus de 40% pour le poisson et le chou et de plus de 20% pour le riz et les œufs entre 1989 et 1990).

En 1992, à la vieille de la passation de pouvoir entre Corazon Aquino et le général Fidel Ramos, les banques créancières acceptent de réduire la dette philippine de 1,5 milliards de dollars et de soulager le pays de 2,3 milliards d’intérêts pour les six prochaines années. En contrepartie, le programme de privatisation est accéléré sous les auspices du FMI et les restrictions à l’investissement international est quasiment supprimé.

C’est alors que commence à prendre le soufflé spéculatif : les Philippines rejoignent les trois Tigres d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Thaïlande et Malaisie) dans leur processus d’industrialisation permis par l’afflux d’investissements internationaux avides de profits rapides. Les investissements à courts termes s’accumulent aux Philippines et le pays rejoint ce que les experts de la Banque mondiale appelait à l’époque le "miracle asiatique". Alors qu’entre 1991 et 1993, le pays avait connu une croissance zéro, elle atteint 5% les trois années suivantes. Entre 1993 et 1996, les fonds étrangers (japonais, taïwanais, américains, européens, etc.) sont multipliés par 10 et investis dans huit complexes industriels.

Mais ce "miracle" n’était en réalité alimenté que par la spéculation financière et les profits engrangés par des multinationales exploitant une main d’œuvre locale sous-payée. Quant au taux de pollution industrielle et urbaine, il prend des proportions démentielles.

En 1995, une crise alimentaire secoue le pays. Suite à une rumeur de pénurie de riz, les spéculateurs se déchaînent et les prix s’envolent. Pris de panique, le gouvernement Ramos importe 200 000 tonnes de riz thailandais. Fruit du remplacement des cultures vivrières par des cultures d’exportation, conseillé par le FMI, les Philippines, qui étaient autosuffisantes en riz à la fin des années 70, deviennent au milieu des années 90 dépendantes de l’importation alimentaire.

Mais la fuite en avant continue et la spéculation augmente au rythme de l’endettement à court terme, jusqu’à la crise de 1997 : entre le 30 juin et le 31 octobre, la Bourse philippine chute de 24% ! Les faillites en chaîne se succèdent, tandis que les capitaux internationaux "fuient vers la qualité". Le miracle se termine tragiquement et le pays retourne à la case départ.

Certes, l’impact de la crise sur la croissance économique a été moins grave que prévu (croissance d’environ 3% en 1999), mais cette donnée globale reflète mal la réalité que souligne le Rapport 2000 sur le Commerce et le Développement : les inégalités et la pauvreté ont fortement augmenté suite à la crise et il faudra au moins dix ans avant que le pays ne retrouve le faible niveau social qui était le sien avant le krach. Les rares nationaux à s’être enrichi allègrement (et à avoir dopé artificiellement la croissance globale) sont les spéculateurs ayant su profiter d’un double aller-retour peso/dollar-dollar/peso sur le marché des changes : si, suite à la crise, le peso avait perdu 30% de sa valeur par rapport au dollar entre le premier et le second aller-retour, le spéculateur pouvait acheter 30% de pesos en plus avec ses dollars et encaisser une plus-value de 30% en monnaie philippine !

Aujourd’hui, s’il est vrai que les Philippines disposent d’un fort taux d’alphabétisation et de scolarisation primaire (quasi 100%), les inégalités restent abyssales : les 20% les plus pauvres se contentent de 5% des revenus, alors que les 20% les plus riches concentrent plus de 50%. La corruption, la militarisation de la vie politique et la réforme agraire restent des problèmes irrésolus. Et à la fuite des capitaux, il faut ajouter la chute brutale de l’Aide Publique au Développement (passant de 1,7 à 0,6 milliards de dollars entre 1992 et 1998).

Etat de la dette extérieure

La dette extérieure des Philippines n’a cessé de croître, malgré les restructurations du milieu des années 80 et du début des années 90, pour atteindre aujourd’hui quelque 47 milliards de dollars. La spéculation financière a dangereusement aggravé le problème, la dette augmentant de 10 milliards de dollars entre le début du boom et la fin du krach.

Cette situation a en outre eu le don de modifier la structure de la dette philippine, en augmentant drastiquement la part de dette privée (due aux banques, aux fonds, etc.), passant de 29 à 48% entre 1993 et 1998, aux dépens de la dette bilatérale (de 45 à 31%) et de la dette multilatérale (de 26 à 20%).

Entre 1980 et 1998, le pays a remboursé la coquette somme de 71 milliards de dollars, alors que sa dette s’élevait à 17 milliards à l’époque. Cela signifie que le pays a depuis 1980 remboursé 4,5 fois sa dette, alors qu’elle a presque triplé durant cette période !

Pourtant, la dette philippine est un cas d’école en matière de "dette odieuse". Cette notion, issue du droit international, indique que lorsqu’un régime non-démocratique a contracté une dette en toute complicité avec les créanciers et sans qu’elle ne profite aux populations, cette dette est nulle et non avenue et doit donc tomber avec le régime.
































Evolution
de la dette et des remboursements des Philippines (1980-1998)



En
millionsUSD
1980
1985
1990
1995
1998
Stock
de la dette
17
417
26
637
30
580
37
829
47
817
Service
de la dette
2
183

2 534
3
590
5
349
5
166



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