Les Philippines

Les Philippines

2002 par Arnaud Zacharie


Les Philippines sont un archipel de 300 000 kilomètres carrés situé dans le Sud-Est Asiatique et abritant 75 millions d’habitants (dont 90% sont chrétiens).

Histoire politique

Dès le 16e siècle, les Philippines sont colonisées par les Espagnols, avant de passer sous protectorat américain en 1898.

Après la seconde guerre mondiale (durant laquelle les Etats-Unis et le Japon se disputent le territoire philippin), le pays devient indépendant (4 juillet 1946). Mais cette indépendance est toute relative, tant l’influence américaine reste omniprésente. En témoigne l’accord militaire signé dès 1947 et courant jusqu’en 1991, qui permettra aux Etats-Unis d’installer dans l’archipel le plus important complexe militaire hors de leurs frontières.

Les deux premières décennies d’indépendance voient se succéder des présidences conservatrices nationalistes ou libérales, avant qu’arrive au pouvoir Ferdinand Marcos, en 1965. Marcos s’aligne sur la politique indochinoise des Etats-Unis, tandis que la crise s’enlise, que les manifestations d’étudiants se radicalisent et que la guérilla communiste et les tendances sécessionnistes musulmanes du Sud se renforcent.

En 1972, Marcos proclame la loi martiale et instaure une dictature répressive. Protégé par la CIA et Ronald Reagan dans sa lutte anti-communiste (la contre-insurrection est armée par les Etats-Unis), il va déclencher un mouvement d’hostilité généralisé en faisant assassiner son principal opposant politique, Benigno Aquino, de retour de son exil américain en 1983. Malgré des élections truquées en 1986, le régime de Marcos est renversé par la « révolution » de février qui amène Corazon Aquino, veuve de Benigno, au pouvoir.
Celle-ci, malgré l’adoption d’une nouvelle Constitution (1987) et le départ des troupes américaines (1991), ne parviendra jamais à régler les problèmes du pays (corruption, guérillas, réformes agraire, pauvreté). Elle fera face à pas moins de sept tentatives de coups d’Etat militaires, avant de laisser la place en 1992 au général Fidel Ramos, ancien ministre de la Défense de Marcos que les Etats-Unis avaient à l’époque approché pour succéder au dictateur devenu trop impopulaire (Ramos avait été un des chefs de file de la « révolution » de février 1986).

Se présentant comme un réconciliateur, Ramos va s’ouvrir à l’Ansean (Association des Nations du Sud-Est asiatique) et faire de son pays un des quatre Tigres du « miracle asiatique ».
En 1998, alors que le Tigre philippin a sombré sous les assauts spéculatifs, Joseph Estrada succède à Ramos à la présidence. Mais son mandat sera de courte durée : en janvier 2001, après 31 mois au pouvoir, Estrada est rattrapé par de sombres affaires de corruption et est forcé de démissionner suite à un coup d’Etat militaire. Il est remplacé par sa vice-présidente Gloria Arroyo.

Evolution socio-économique

La « nouvelle société » que disait vouloir construire le dictateur Marcos s’est révélée catastrophique. Le mécanisme d’endettement du pays s’est mis en place dès le début des années 70 et l’évolution financière des Philippines correspond à celle qu’ont connu la plupart des pays du Tiers Monde.

Une économie capitaliste agraire basée sur l’exportation de quelques matières premières traditionnelles aux mains de barons du régime (Robert Benedicto pour le sucre, Antonio Floirendo pour la banane, Eduardo Cojuangco pour la noix de coco, Lucio Tan pour le tabac) va démanteler la paysannerie rurale et plonger dans la pauvreté la majorité de la population.

Cette économie va coïncider avec le développement d’une corruption généralisée et d’emprunts bancaires internationaux largement détournés par la dictature avec la complicité des banques prêteuses. Ces dernières, devant recycler leurs surplus d’eurodollars Eurodollars Le marché des eurodollars trouve son origine anecdotique dans le souci des autorités soviétiques, dans le contexte de guerre froide des années cinquante, de faire fructifier leurs réserves en dollars sans avoir à les placer sur le marché financier américain. C’est toutefois l’ampleur des sorties de capitaux américains qui constitue la cause structurelle de l’essor spectaculaire de ce marché dans la seconde partie des années soixante. Le déficit croissant de la balance des capitaux américaine pendant cette période résulte de la conjugaison de trois éléments : les investissements massifs des firmes américaines à l’étranger, en Europe notamment ; le plafonnement des taux d’intérêt par la réglementation Q, qui encourage les emprunts étrangers sur le marché américain et décourage les dépôts aux États-Unis ; le financement de la guerre du Vietnam. Pour freiner ces sorties de capitaux, les autorités américaines ont introduit en 1963 une taxe sur les emprunts des non-résidents. Celle-ci a eu pour effet de déplacer la demande de financements en dollars du marché américain vers les euromarchés, où les filiales des banques américaines pouvaient opérer en toute liberté. L’offre de dollars sur ces marchés émane, d’une part, des institutions et des firmes américaines découragées par le niveau très faible des taux d’intérêt aux États-Unis, d’autre part, des banques centrales du reste du monde qui y placent leurs réserves de change en dollars.
Échappant à tout contrôle étatique, non contraintes de constituer des réserves obligatoires, les eurobanques - autrement dit les banques travaillant en dollars sur le sol européen et, par extension, les xénobanques, banques travaillant en toutes monnaies en dehors de leurs territoires d’émission - peuvent offrir des rémunérations élevées à leurs déposants et des taux compétitifs à leurs clients sans pour autant réduire leurs marges bénéficiaires (Adda, 1996, t. 1, p. 94 et suiv.).
(les dollars apatrides) puis de pétrodollars Pétrodollars Les pétrodollars sont les dollars issus du pétrole. (les dollars issus des chocs pétroliers), ne s’étonneront pas qu’un prêt destiné à une société d’Etat philippine soit en fait directement versé sur le compte d’un homme de paille en Suisse. Au contraire, elles tireront profit de cette transaction supplémentaire... C’est pourquoi le Crédit Suisse avait par exemple placé un de ses directeurs comme conseiller financier de Marcos (qui a détourné des fonds publics pour une valeur estimée à 10 milliards de dollars).

Les années 70 vont également voir le pays se muer progressivement en fournisseur de main d’œuvre bon marché dans le cadre de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale naissante. Les multinationales occidentales, comme Del Monte pour l’exportation d’ananas, vont dès les années 70 s’implanter dans un pays permettant des salaires dérisoires et n’hésitant pas à employer la manière forte pour réprimer toute tentative de résistance.

Lorsqu’à la fin des années 70, les cours des matières premières traditionnelles (sucre, coprah, cuivre, etc.) commencent à chuter et que les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
internationaux explosent suite à l’augmentation des taux américains (1979), les Philippines plongent dans une crise financière dévastatrice. La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure du pays passe de 3,8 milliards de dollars en 1975 à 17 milliards en 1980, puis à 24 milliards en 1982, lorsque débute la crise de la dette du Tiers Monde à partir du Mexique.

Alors que pas moins de 250 grèves sont enregistrées dans le pays rien qu’au cours de l’année 1981, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
(avec en toile de fond l’administration Reagan) arrivent au chevet d’un pays au bord de la banqueroute et dont 70% de la population survit avec moins de 1 dollar quotidien. En juin 1981, suite à une parodie d’élections, Marcos se fait réélire sous les applaudissements du vice-président américain George Bush, en visite à Manille pour y saluer ce « respect du processus démocratique ». Pour rassurer les marchés, Marcos nomme au poste de Premier ministre César Virata, représentant de la Banque mondiale à Manille jusque là.

Ainsi débute l’ère de l’austérité, du « tout à l’exportation » et des privatisations massives, véritable braderie des richesses nationales qui déclenchent une tempête de critiques. Dès 1983, l’économie du pays est tellement tournée vers l’exportation de quelques produits agricoles (afin de récolter des devises pour rembourser la dette), que pour la première fois depuis l’occupation espagnole, il est nécessaire d’importer du sucre. En avril de la même année, l’hostilité aux mesures de choc est devenue telle que le Premier ministre Virata propose sa démission à Marcos... qui la refuse au nom de la confiance des marchés à conserver.
Fin 1984, un nouvel accord est conclu avec le FMI, pressé par les 483 banques créditrices des Philippines désirant éviter la faillite d’un important débiteur. La dette est restructurée et un plan d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
est adopté pour la période 1984-1987. Les privatisations s’accélèrent (cargos, hôtels de luxe, avions Philippines Airlines, entreprises textiles, etc.) au rythme du chômage et la « révolution » de février 1986 n’y changera rien.

Certes, Corazon Aquino a trouvé les caisses vides et 29 milliards de dollars de dette en arrivant au pouvoir (près de 40% du budget philippin était destiné au remboursement de la dette en 1990). Mais, soutenue par les Etats-Unis, elle renforcera la libéralisation des importations de biens et de capitaux et n’aura jamais le courage de s’attaquer à une oligarchie foncière n’hésitant pas à s’armer pour empêcher la redistribution de leurs terres aux 85% de paysans sans terre philippins.

En outre, elle appliquera sous les conseils du FMI une fiscalité plus élevée sur les revenus des plus pauvres (impôt de 27%) que sur ceux des plus riches (18%). D’où l’appauvrissement d’une population devant déjà subir la hausse du prix des produits de base provoquée par la libéralisation (augmentation de plus de 40% pour le poisson et le chou et de plus de 20% pour le riz et les œufs entre 1989 et 1990).

En 1992, à la vieille de la passation de pouvoir entre Corazon Aquino et le général Fidel Ramos, les banques créancières acceptent de réduire la dette philippine de 1,5 milliards de dollars et de soulager le pays de 2,3 milliards d’intérêts pour les six prochaines années. En contrepartie, le programme de privatisation est accéléré sous les auspices du FMI et les restrictions à l’investissement international est quasiment supprimé.

C’est alors que commence à prendre le soufflé spéculatif : les Philippines rejoignent les trois Tigres d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Thaïlande et Malaisie) dans leur processus d’industrialisation permis par l’afflux d’investissements internationaux avides de profits rapides. Les investissements à courts termes s’accumulent aux Philippines et le pays rejoint ce que les experts de la Banque mondiale appelait à l’époque le « miracle asiatique ». Alors qu’entre 1991 et 1993, le pays avait connu une croissance zéro, elle atteint 5% les trois années suivantes. Entre 1993 et 1996, les fonds étrangers (japonais, taïwanais, américains, européens, etc.) sont multipliés par 10 et investis dans huit complexes industriels.

Mais ce « miracle » n’était en réalité alimenté que par la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière et les profits engrangés par des multinationales exploitant une main d’œuvre locale sous-payée. Quant au taux de pollution industrielle et urbaine, il prend des proportions démentielles.

En 1995, une crise alimentaire secoue le pays. Suite à une rumeur de pénurie de riz, les spéculateurs se déchaînent et les prix s’envolent. Pris de panique, le gouvernement Ramos importe 200 000 tonnes de riz thailandais. Fruit du remplacement des cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
par des cultures d’exportation, conseillé par le FMI, les Philippines, qui étaient autosuffisantes en riz à la fin des années 70, deviennent au milieu des années 90 dépendantes de l’importation alimentaire.

Mais la fuite en avant continue et la spéculation augmente au rythme de l’endettement à court terme, jusqu’à la crise de 1997 : entre le 30 juin et le 31 octobre, la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). philippine chute de 24% ! Les faillites en chaîne se succèdent, tandis que les capitaux internationaux « fuient vers la qualité ». Le miracle se termine tragiquement et le pays retourne à la case départ.

Certes, l’impact de la crise sur la croissance économique a été moins grave que prévu (croissance d’environ 3% en 1999), mais cette donnée globale reflète mal la réalité que souligne le Rapport 2000 sur le Commerce et le Développement : les inégalités et la pauvreté ont fortement augmenté suite à la crise et il faudra au moins dix ans avant que le pays ne retrouve le faible niveau social qui était le sien avant le krach. Les rares nationaux à s’être enrichi allègrement (et à avoir dopé artificiellement la croissance globale) sont les spéculateurs ayant su profiter d’un double aller-retour peso/dollar-dollar/peso sur le marché des changes Marché des changes Marché sur lequel s’échangent et sont cotées les devises.  : si, suite à la crise, le peso avait perdu 30% de sa valeur par rapport au dollar entre le premier et le second aller-retour, le spéculateur pouvait acheter 30% de pesos en plus avec ses dollars et encaisser une plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
de 30% en monnaie philippine !

Aujourd’hui, s’il est vrai que les Philippines disposent d’un fort taux d’alphabétisation et de scolarisation primaire (quasi 100%), les inégalités restent abyssales : les 20% les plus pauvres se contentent de 5% des revenus, alors que les 20% les plus riches concentrent plus de 50%. La corruption, la militarisation de la vie politique et la réforme agraire restent des problèmes irrésolus. Et à la fuite des capitaux, il faut ajouter la chute brutale de l’Aide Publique au Développement (passant de 1,7 à 0,6 milliards de dollars entre 1992 et 1998).

Etat de la dette extérieure

La dette extérieure des Philippines n’a cessé de croître, malgré les restructurations du milieu des années 80 et du début des années 90, pour atteindre aujourd’hui quelque 47 milliards de dollars. La spéculation financière a dangereusement aggravé le problème, la dette augmentant de 10 milliards de dollars entre le début du boom et la fin du krach.

Cette situation a en outre eu le don de modifier la structure de la dette philippine, en augmentant drastiquement la part de dette privée (due aux banques, aux fonds, etc.), passant de 29 à 48% entre 1993 et 1998, aux dépens de la dette bilatérale (de 45 à 31%) et de la dette multilatérale (de 26 à 20%).

Entre 1980 et 1998, le pays a remboursé la coquette somme de 71 milliards de dollars, alors que sa dette s’élevait à 17 milliards à l’époque. Cela signifie que le pays a depuis 1980 remboursé 4,5 fois sa dette, alors qu’elle a presque triplé durant cette période !

Pourtant, la dette philippine est un cas d’école en matière de « dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
 ». Cette notion, issue du droit international, indique que lorsqu’un régime non-démocratique a contracté une dette en toute complicité avec les créanciers et sans qu’elle ne profite aux populations, cette dette est nulle et non avenue et doit donc tomber avec le régime.

Evolution de la dette et des remboursements des Philippines (1980-1998)

En millionsUSD
1980
1985
1990
1995
1998
Stock de la dette
17 417
26 637
30 580
37 829
47 817
Service de la dette
2 183
2 534
3 590
5 349
5 166


Click

[agrandir]


Arnaud Zacharie

Secrétaire général du CNCD-11.11.11

Autres articles en français de Arnaud Zacharie (35)

0 | 10 | 20 | 30