Les campagnes indiennes organisent la fronde contre les réformes libérales de Modi

2 octobre par Guillaume Delacroix


Le gouvernement a fait adopter par le Parlement des textes visant à soumettre les paysans aux diktats libéraux de l’OMC. Une ministre a démissionné et des manifestations sont annoncées pour le 25 septembre partout en Inde.

En pleine épidémie de Covid-19, avec bientôt 6 millions de cas détectés, l’Inde s’offre le luxe d’une bagarre politique violente à propos du secteur agricole. Mercredi 23 septembre, les partis d’opposition au gouvernement Modi devaient rencontrer le président de la République, Ram Nath Kovind, afin d’obtenir un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. sur trois lois adoptées à la va-vite par la majorité parlementaire (nationalistes hindous) dimanche.

Les élus opposés à ces textes visant à libéraliser l’agriculture ont “boycotté l’hémicycle après le refus du gouvernement de retirer la réforme controversée”, raconte le Hindustan Times. Certains d’entre eux, qui en étaient venus aux mains, ont été “suspendus pour une semaine”, tandis que les débats ont été “suspendus pour vingt-quatre heures”.

Pire :La ministre de l’Industrie agroalimentaire, Harsimrat Kaur Badal, elle aussi en désaccord avec le texte, a démissionné”, souligne The Wire. Représentante d’un parti sikh du Pendjab, le grenier à blé de l’Inde, celle-ci a dénoncé la précipitation avec laquelle le gouvernement a agi, “avec un vote à main levée”, sans véritable échange entre les élus.

Justifiées, selon leurs auteurs, par la nécessité de venir en aide aux paysans frappés par la crise sanitaire et économique actuelle, les trois lois veulent en fait “soumettre les intéressés aux lois du marché”, en réponse aux injonctions de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
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. Celle-ci accusait sans relâche l’Inde de “créer des distorsions de concurrence en garantissant un prix plancher aux céréales, dans le cadre de programmes de distributions alimentaires aux populations les plus pauvres”.

Disparition des prix minimaux garantis aux paysans

Le gouvernement Modi, “malgré la perte de crédibilité de l’OMC”, cherche à “imposer des règles inégalitaires en autorisant la constitution de marchés privés”, lesquels feront de facto “disparaître le système de prix minimaux garantis aux paysans”, estime The Wire. Or il ne faut pas oublier qu’en Inde “60 % des cultivateurs sont dépendants de la pluie” et que “85 % travaillent sur de toutes petites exploitations”, de moins de 2 hectares.

Dans ces conditions, “les syndicats agricoles ont appelé la profession à manifester vendredi 25 septembre” dans tout le sous-continent. “Pour une fois, les partis d’opposition sont unissous la pression des agitations déjà en cours dans des États comme le Pendjab et le Haryana, dans le Nord, observe The Telegraph.

Il se murmure également qu’à l’instar du parti de la ministre de l’Industrie agroalimentaire démissionnaire, “d’autres petites formations alliées au parti au pouvoir, le BJP, qui occupent des strapontins au Parlement, commencent à s’inquiéter” de la fronde qui gronde dans les campagnes. “Il faudra plus que la rhétorique agressive habituelle” des partisans de Narendra Modi pour calmer les esprits, assure le journal de Calcutta.