Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Initiative PPTE

Niger

Les créanciers du Niger récompensés par sa docilité économique

par Damien Millet, Ibrahim Yacouba


* Damien Millet est secrétaire général du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Il est coauteur avec Eric Toussaint de 50 Questions / 50 Réponses sur la dette, le FMI et le Banque mondiale (éd. Syllepse/CADTM, 2003) et avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (éd. L’Esprit frappeur, 2004).

* Ibrahim Yacouba est syndicaliste nigérien, coordonnateur du Réseau National Dette et Développement (RNDD, coalition des organisations nigériennes militant pour l’annulation de la dette extérieure), membre du Réseau CADTM International.

La lecture de l’article de Brigitte Breuillac (Le Niger récompensé de ses efforts par un allégement de sa dette, édition du 25 mai 2004) laisse inévitablement un goût amer pour qui suit de près les initiatives actuelles de réduction de la dette (notamment l’initiative sur les pays pauvres très endettés - PPTE) et les proclamations des institutions financières internationales.

Tout d’abord, il convient de souligner que le Club de Paris ne traite que la part bilatérale de la dette nigérienne, c’est-à-dire la dette détenue par un autre Etat. Cette dette ne représente qu’un quart de la dette extérieure nigérienne, les trois autres quarts étant détenus par des institutions multilatérales comme le FMI ou la Banque mondiale. Il est donc faux d’écrire qu’ "en annulant la totalité de la dette du Niger, le Club de Paris vient de montrer que la stabilité et la rigueur paient". La dette nigérienne n’est pas annulée en totalité : selon les chiffres disponibles au Niger, l’annulation porte sur exactement de 83 milliards de francs CFA sur un stock de la dette évalué à 1122 milliards de francs CFA.

Avant même de se réjouir d’une annulation modique, il ne faut pas se méprendre : elle correspond largement à des créances que le Niger n’aurait, de toute façon, pas pu rembourser. C’est surtout un dérisoire jeu d’écritures comptables servant à relégitimer les créances restantes et à renforcer les politiques d’ajustement structurel, car le fardeau de la dette pèse toujours autant : bien que le Niger soit un PPTE, le service de sa dette a augmenté l’année dernière pour atteindre, selon le budget nigérien, 34.114 milliards de francs CFA. Et bien que le Niger ait atteint le point d’achèvement de l’initiative PPTE, le stock de la dette extérieure est supérieur à ce qu’il était au début de l’initiative.

Comment dans ces conditions peut-on parler de développement pour un des pays les plus pauvres du monde ? D’ailleurs, le PNUD est encore plus sévère puisque dans son rapport Bilan Commun Pays (BCP-Niger 2003), il écrit que les Nigériens sont devenus encore plus pauvres que ne l’étaient leurs compatriotes il y a 30 ans. Et pourtant, pendant cette période, le pays aura signé plusieurs plans d’ajustement structurel avec le FMI et la Banque Mondiale, et surtout vu sa dette se multiplier par 40 ! L’échec des politiques imposées par le FMI et la Banque mondiale est donc très clair.

D’ailleurs, la preuve de l’échec de l’initiative PPTE réside dans sa définition même, qu’il convient d’étudier très minutieusement avant de lui adresser des louanges imméritées. En 1996 à Lyon, puis en 1999 à Cologne, 42 pays ont été sélectionnés par le G7 dans le but affiché de bénéficier d’un allégement de leur dette. On nous annonçait que les voix qui s’étaient élevées lors du Jubilé avaient été entendues, mais le G7 a commencé par décider d’un seuil au-delà duquel une dette est insoutenable. Quand elle l’est selon ce critère fort discutable, au moment du point d’achèvement, les créanciers n’annulent pas la dette du pays pour libérer son développement : ils annulent juste la partie qui est au-delà du seuil ! Le but n’est donc pas de briser la spirale infernale de la dette pour ce pays, mais de la réduire juste ce qu’il faut pour qu’elle soit au seuil de soutenabilité : en un mot, le faire payer au maximum de ses capacités financières, afin de garantir aux créanciers qu’ils seront bien remboursés. Aujourd’hui, le soufflé est retombé : huit ans après le lancement de cette initiative, seuls 13 pays sont arrivés à son terme. Le fait que trois pays aient atteint le point d’achèvement en avril 2004 (Niger, Sénégal, Ethiopie) est un hasard de calendrier, pas du tout le signe que "l’initiative PPTE semble plutôt concluante". Même le FMI et la Banque mondiale reconnaissent aujourd’hui ses insuffisances. Le problème de la dette reste entier : l’initiative est avant tout inadaptée à l’enjeu du non développement de ces pays rongés par la misère.

De façon claire, l’initiative PPTE ne résout donc ni le problème de la dette ni celui du financement du développement des pays pauvres comme le Niger. Même s’il est vrai qu’une jeune démocratie s’installe au Niger, ce que Brigitte Breuillac appelle "rigueur" et "efforts" n’est autre que de la docilité et de la soumission des pouvoirs publics à l’égard des créanciers. Pour "profiter" de cette initiative, le Niger a dû accepter les conditionnalités du FMI et des pays riches, à savoir, mener pendant plus de quatre ans une politique d’ajustement structurel soutenu, qui a déjà frappé durement les plus démunis dans de nombreuses régions du monde, broyé les petits producteurs locaux au profit des sociétés multinationales et exclu les populations les plus fragiles des activités économiques de base. Aujourd’hui, la situation d’extrême pauvreté des Nigériens se double d’une liquidation achevée des services publics essentiels. Les éloges adressés au Niger par le FMI et la Banque Mondiale sont mérités : le Niger aura été un parfait exécuteur de toutes les conditionnalités antisociales. Et pendant que le FMI et la Banque Mondiale encouragent l’Etat du Niger à se désengager de tous les secteurs sociaux, à privatiser l’eau et l’électricité, à déstructurer l’école et la santé, ils se taisent sur les énormes avantages financiers que les hommes politiques s’octroient. En comparaison, les quelques sommes dégagées pour les services sociaux seront bien maigres face aux conditionnalités imposées aux forceps par cette même initiative qui vont à l’encontre de la réduction de la pauvreté. La contradiction est flagrante. De surcroît, le pouvoir du FMI et de la Banque mondiale sur les PPTE s’en trouve considérablement renforcé : c’est une nouvelle colonisation économique qui doit dire son nom.
Quant aux "sommes supplémentaires" libérées pour le Niger sur pression de la France et du Royaume-Uni (ce que l’on appelle le topping-up), il convient de donner l’explication qui éclaire tout. Les prévisions économiques permettant de calculer les allégements de dette nécessaires à la rendre tout juste soutenable (ou encore remboursable en totalité !) sont celles du FMI, qui a la fâcheuse habitude de cultiver l’optimisme excessif. Dans la cas du Niger, les prévisions du FMI ont été si erronées que l’allégement calculé initialement ne permettait même pas à sa dette de redevenir soutenable et le Niger risquait rapidement de ne plus pouvoir honorer toutes ses échéances. Il a donc fallu procéder à cet allégement supplémentaire bien peu glorieux en fait.

Les graves lacunes de l’initiative PPTE sont évidentes, comme l’indiquait la CNUCED dès 2000 : “ Les espoirs que l’on fonde actuellement sur la mise en œuvre de l’initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) ne sont pas réalistes. L’allégement de la dette envisagé ne suffira pas à rendre celle-ci supportable à moyen terme (...) ; par ailleurs, l’ampleur de l’allégement de la dette et la manière dont il interviendra n’auront pas d’effets directs majeurs sur la réduction de la pauvreté.”.
Par conséquent, l’initiative PPTE n’est pas "un dispositif mis au point (...) pour venir en aide aux pays les plus pauvres"
, mais une initiative de créanciers pour régler les problèmes des créanciers. Ne laissons pas les déclarations de fausse générosité masquer le renforcement de la domination économique que cherche à dissimuler en fait l’initiative PPTE. Seule une annulation totale de la dette extérieure publique des pays en développement et l’abandon des politiques d’ajustement structurel peuvent permettre d’avancer vers le règlement du problème de la dette. Voilà pourquoi loin de louer une initiative qui renforce encore l’oppression, il faut bien conclure que la philosophie de la "soutenabilité de la dette" véhiculée par l’initiative PPTE empêche le vrai débat : l’insoutenabilité de la pauvreté des peuples du tiers-monde. Et en l’occurrence la pauvreté du Niger est aujourd’hui inhumainement insoutenable.


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