Les dettes que nous laisse le nucléaire

31 octobre par Robin Delobel

Le nucléaire est rarement pointé lorsque l’on parle dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique. Cette industrie et ses nombreuses pollutions représentent pourtant l’illustration la plus extrême de ce que signifie la dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
, à savoir « la dette accumulée par les pays industrialisés du Nord envers les pays du tiers-monde à cause du pillage des ressources, des dommages causés à l’environnement et de l’occupation gratuite de l’environnement pour le dépôt des déchets, dont les gaz à effets de serre provenant des pays industrialisés » |1|.

Les affirmations grandiloquentes de dirigeants français quant à l’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire semblent bien hypocrites quand on sait que l’uranium vient du sous-sol de ses anciennes colonies africaines : Gabon, Niger (pays classé le plus pauvre au monde) et Mali. La France se procure de l’uranium à moindre coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales. Avec 58 réacteurs en activité, la France est le pays le plus nucléarisé au monde par habitant et possède le deuxième parc de réacteurs après les États-Unis.

La Belgique en possède 7 et inquiète ses voisins allemands, hollandais et luxembourgeois, avec le site nucléaire le plus densément peuplé d’Europe : dans un rayon de 75 km autour de Doel vivent pas moins de 9 millions de personnes. Quand on songe aux nombreux risques sanitaires et environnementaux qui peuvent impacter les populations pendant des dizaines, voire centaines de milliers d’années, on constate que le nucléaire correspond également à une autre définition de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique, temporelle, qui se rapporte à celle d’une ou plusieurs générations humaines envers les générations futures. Si les bénéfices vont aux industriels, les multiples frais et la dette engendrés par le nucléaire sont portés au final par la collectivité.


NUCLÉAIRE ET PILLAGE

Malgré les déclarations hypocrites des présidents nouvellement élus faisant croire à un renouveau quant aux relations avec l’Afrique, les différents gouvernements français font perdurer la françafrique, « ce système occulte - articulant interventionnisme, réseaux d’influence, corruptions, accords économiques et militaires » |2|. Preuve en est, Emmanuel Macron a nommé au poste de Premier ministre Edouard Philippe, ancien lobbyiste chargé des relations avec les élus pour Areva, avant d’être maire du Havre. « Il a donc défendu les actions d’une entreprise qui, au Niger, a pollué irréversiblement les territoires des peuples autochtones et baigné dans les scandales financiers », affirmait le réseau Sortir du nucléaire suite à cette annonce.

La Belgique n’est pas en reste quand il s’agit de rapport néocolonial avec ses anciennes possessions. Information peu connue du grand public, rappelons que la Belgique a obtenu une annulation partielle de sa dette à l’égard des États-Unis en compensation de l’uranium fourni pour la fabrication des deux premières bombes atomiques américaines lâchées au-dessus des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, provoquant le premier holocauste nucléaire. « L’uranium provenait de la mine de Shinkolobwé (près de Likasi ex-Jadotville) situé dans la province du Katanga au Congo belge. Premier acte, la Belgique bénéficie d’une annulation de dette grâce à sa colonie dont elle exploite les ressources naturelles. Deuxième acte, une quinzaine d’années plus tard, elle lègue au Congo indépendant avec la complicité de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
les dettes qu’elle a contractées pour exploiter ses ressources naturelles et son peuple. |3| »

Revenons sur un mensonge fréquemment propagé par de trop nombreux gouvernements et industriels, surtout depuis la COP21 en décembre 2015 à Paris : le nucléaire ne polluerait pas. Cette affirmation linéaire et simpliste fait abstraction de toute la chaîne de production, en ne se concentrant que sur la consommation d’électricité finale. Le calcul des émissions de CO2 engendrées par l’énergie nucléaire implique de prendre en compte toutes les émissions de CO2 du cycle de vie du combustible uranium (extraction, transformation, concentration, enrichissement du minerai, recyclage, gestion des déchets) et celui des centrales nucléaires (construction, transport, exploitation, démantèlement). Selon l’Ademe |4|, ces émissions sont 8 fois plus importantes que celles engendrées par l’énergie éolienne.


UNE DETTE FINANCIÈRE SUPPORTÉE PAR TOUS

Comme de nombreux autres investissements (achats de matériels militaires), le choix du nucléaire s’impose à la population et fait peser de nombreux risques sur son environnement. Pourtant, les décisions de se tourner vers cette énergie sont loin d’avoir été prises collectivement. Aux risques d’accidents et risques sanitaires s’ajoute le poids financier que représente cette énergie, portée par l’État et donc les contribuables. La construction et la gestion d’une nouvelle centrale nucléaire entraînent d’énormes risques technologiques et financiers : un nouveau réacteur coûte environ 9 milliards d’euros.

Quand ce n’est pas le pouvoir public qui finance directement le coût astronomique de cette construction, la population paie les surcoûts à travers leurs factures d’électricité.

Face à la dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
et à ses désastres sociaux actuels, passés et déjà futurs |5|, des réparations concrètes doivent être exigées et appliquées, sous forme financière ou non. « Ces réparations n’ont de sens que si elles financent un autre modèle, qui réponde aux besoins fondamentaux de toutes les populations, peuples autochtones, femmes, petits paysans, travailleurs et travailleuses de l’informel, salariés… » |6|.

La lutte contre la dette écologique et le nucléaire passe aussi par le soutien aux mobilisations, comme celles de Bure en France dans le département de La Meuse, où des nouvelles formes de luttes sont expérimentées, ou encore celles de Notre-Dame-des-Landes contre l’aéroport ou dans le Val de Suze en Italie/France contre la ligne à grande vitesse : plaidoyer politique, mobilisations associatives, actions directes et actions en justice permettent pour l’instant de résister à ces projets mortifères du vieux monde, pour en construire de nouveaux !


Notes

|1| Définition de l’organisation Acción Ecológica reprise dans le livre que le CADTM a consacré à cette question, La dette cachée de l’économie, le scandale planétaire, éditions LLL.

|2| Extractivisme, exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Anna Bednik, Le passager clandestin.

|3| Eric Toussaint, « Prêts odieux de la Banque mondiale à la métropole coloniale belge pour coloniser le Congo », 30 janvier 2007,
http://www.cadtm.org/Prets-odieux-de-la-Banque-mondiale.

|4| Agence française de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie.

|5| Que feront nos petits-enfants face à nos déchets nucléaires ?

|6| Quelles réparations ?, Claude Quémar, Les Autres voix de la planète, printemps 2016.

Auteur.e

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique


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