Les discussions pour fixer les statuts de la Banque du Sud sont au point mort. Des luttes internes empêchent toute évolution. Explications.

25 avril 2008 par Laurent Tourneux


Les statuts de la Banque du Sud auraient déjà dû être coulés dans le marbre. Mais, rien. Silence radio.
Le 9 décembre dernier, à Buenos Aires, c’est dans un climat d’entente cordiale que les Sept (Venezuela, Brésil, Argentine, Équateur, Bolivie, Paraguay et Uruguay) ont signé la fondation de la Banque du Sud. Nouvelle institution latino-américaine initiée par Hugo Chavez et censée rendre sa souveraineté au sous-continent sur la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Ils devaient se revoir soixante jours plus tard, soit le 9 février, pour fixer les statuts, l’organisation et les financements.

Mais, plus de deux mois et demi après, l’élaboration du traité constitutif tarde. Trop, semble-t-il. « Le processus est paralysé », indique Éric Toussaint, économiste et président du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers-monde) Belgique.

À cela plusieurs raisons, et deux principaux fautifs. Le géant brésilien, avec sa banque de développement qui pèse 22 milliards de dollars, et le phénix argentin, ressuscité après la crise de 2001 grâce à une croissance de 9 % depuis quatre ans, semblent vouloir faire passer leurs intérêts en priorité.

À l’origine, la règle devait être : « un pays, une voix », quel que soit l’apport dans le capital. Au contraire des institutions de Bretton Woods, où le droit de vote est proportionnel à l’apport financier. Mais voilà : la différence entre les économies brésilienne et bolivienne est abyssale. La Paz ne peut pas apporter le milliard de dollars (640 millions d’euros) demandé -un capital de départ de sept milliards de dollars (4.5 milliards d’euros) est prévu. Ce qui a amené le Brésil et l’Argentine à vouloir rediscuter les statuts de la Banque du sud. Les deux États les plus puissants du continent latino-américain souhaitent que les réunions courantes se fassent à la proportionnelle, tout en conservant le principe égalitaire pour les séances annuelles. Ce dont ne veulent pas les autres États. Et pour cause : cela reviendrait à reprendre les statuts de l’honnie Banque mondiale.

Trois possibilités se dégagent. Ou le principe « un pays, une voix » avec un apport égalitaire dans le capital de la Banque est conservé et ce serait une vraie alternative aux institutions de Bretton Wood. Ou les pays apportent dans le capital une contribution proportionnelle à l’économie de chacun en conservant le principe « un pays, une voix ». Ou, enfin, l’apport au capital est différent et le droit de vote est proportionnel à l’apport. Ce qui reviendrait à créer un FMI bis à la sauce latino. Et « ce serait un échec », grince le président du CADTM.

Autre problème : la mission de la Banque. Le Brésil et l’Argentine souhaitent qu’elle finance de gros projets d’infrastructures. En effet, Brasilia possède d’énormes sociétés de génie civil, à la différence de ses voisins. Même constat à Buenos Aires qui pense à son industrie lourde. Mais, financer de grosses entreprises capitalistes n’est pas le but de la Banque. C’est pourquoi les autres pays, l’Équateur et le Venezuela en tête, souhaitent voir naître des projets de développement régionaux réalisés par les entreprises publiques du sous-continent pour la souveraineté alimentaire.

Cette Banque du Sud devrait également « renforcer un Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. (marché commun entre l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay) atone, et relancer la coopération régionale », annonce Sylvain Bellefontaine, économiste à la BNP Paribas.

La Banque du sud se veut être « la première étape vers l’unification des pays latinos », selon Éric Toussaint. Mais, pour réaliser le rêve de Bolivar, il va falloir faire des compromis.



cadtm.org