Les féministes de la Marche mondiale se mobilisent contre la dette et les mesures d’austérité

16 juin 2012 par Christine Vanden Daelen


Face aux innombrables reculs de leurs droits et libertés les plus fondamentales, face à l’augmentation de la prostitution et des violences de toutes formes à leur égard, face à une répression toujours plus forte des mouvements féministes et sociaux combinée à la montée de forces conservatrices, fascistes et fondamentalistes de tous acabits, les féministes de la Marche mondiale des femmes (MMF Money Market Funds
MMF
Les Money Market Funds (MMF) sont des sociétés financières des États-Unis et d’Europe, très peu ou pas du contrôlées ni réglementées car elles n’ont pas de licence bancaire. Ils font partie du shadow banking. En théorie, les MMF mènent une politique prudente mais la réalité est bien différente. L’administration Obama envisage de les réglementer car, en cas de faillite d’un MMF, le risque de devoir utiliser des deniers publics pour les sauver est très élevé. Les MMF suscitent beaucoup d’inquiétude vu les fonds considérables qu’ils gèrent et la chute depuis 2008 de leur marge de profit. En 2012, les MMF états-uniens maniaient 2 700 milliards de dollars de fonds, contre 3 800 milliards en 2008. En tant que fonds d’investissement, les MMF collectent les capitaux des investisseurs (banques, fonds de pension…). Cette épargne est ensuite prêtée à très court terme, souvent au jour le jour, à des banques, des entreprises et des États.
Dans les années 2000, le financement par les MMF est devenu une composante importante du financement à court terme des banques. Parmi les principaux fonds, on trouve Prime Money Market Fund, créé par la principale banque des États-Unis JP.Morgan, qui gérait, en 2012, 115 milliards de dollars. La même année, Wells Fargo, la 4e banque aux États-Unis, gérait un MMF de 24 milliards de dollars. Goldman Sachs, la 5e banque, contrôlait un MMF de 25 milliards de dollars.
Sur le marché des MMF en euros, on trouve de nouveau des sociétés états-uniennes : JP.Morgan (avec 18 milliards d’euros), Black Rock (11,5 milliards), Goldman Sachs (10 milliards) et des européennes avec principalement BNP Paribas (7,4 milliards) et Deutsche Bank (11,3 milliards) toujours pour l’année 2012. Certains MMF opèrent également avec des livres sterling. Bien que Michel Barnier ait annoncé vouloir réglementer le secteur, jusqu’à aujourd’hui rien n’a été mis en place. Encore des déclarations d’intention...
1. L’agence de notation Moody’s a calculé que pendant la période 2007-2009, 62 MMF ont dû être sauvés de la faillite par les banques ou les fonds de pensions qui les avaient créés. Il s’est agi de 36 MMF opérant aux États-Unis et 26 en Europe, pour un coût total de 12,1 milliards de dollars. Entre 1980 et 2007, 146 MMF ont été sauvés par leurs sponsors. En 2010-2011, toujours selon Moody’s, 20 MMF ont été renfloués.
2 Cela montre à quel point ils peuvent mettre en danger la stabilité du système financier privé.
), réunies à Romans/France du 1er au 3 juin 2012 pour leur rencontre européenne, se sont constituées un véritable plan de campagne contre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, la crise et les mesures d’austérité.

Un blacklash européen virulent

Ces femmes venues du Portugal, de Catalogne, de Suisse, de France, de Belgique, de Turquie, d’Italie, de Galice et de Roumanie ont établi l’amer constat d’un démantèlement sans précédent, partout en Europe, de tous les acquis féministes obtenus de hautes luttes.

Sous diverses formes en divers endroits, les droits sexuels et reproductifs des femmes sont sans cesse attaqués. Les stratégies mises en œuvre afin d’empêcher les femmes d’avoir un contrôle sur leur propre corps, et dès lors sur leur vie, sont multiples autant qu’insidieuses. Si en France, sous prétexte de réaliser des économies pour payer la dette, un grand nombre de centres IVG ont été fermés [1] et qu’en Suisse plane la menace d’un avortement désormais payant, au Portugal, des centres de santé refusent de fournir la pilule du lendemain tandis que dans un nombre toujours croissant de pays, on impose aux femmes désireuses de se faire avorter toute une série de procédures telles que l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’obtenir l’autorisation des parents pour les mineures (Catalogne) ou encore le passage devant une « institution de conseil » tenue généralement par des religieux/euses (Roumanie). On imagine bien quel type de discours culpabilisateur, moralisateur et jouant sur l’émotionnel les femmes entendent en de tels lieux… Le gouvernement turc se montre quant à lui bien plus direct et sans fausse pudeur sur la question : dans un discours prononcé le vendredi 31 mai 2012, le Premier ministre Erdogan a déclaré : « Je vois l’avortement comme un meurtre » alors qu’en Turquie l’IVG est légal depuis 1983 !

L’autonomie financière des femmes, pilier essentiel de leur émancipation, est quant à elle chaque jour plus morcelée par les politiques d’austérité. Non seulement les femmes doivent prendre à leur charge les obligations sociales fondamentales que l’Etat - suite aux coupes budgétaires - ne peut plus assumer mais en plus elles doivent faire face à une diminution constante de leurs revenus rémunérés. En accentuant leur dépendance mais aussi la quantité de leur travail gratuit et invisible, la crise de la dette mine la santé psychique et physique des femmes d’Europe tout en faisant simultanément disparaître une à une les associations vers lesquelles elles pouvaient se tourner pour trouver soutien, solidarité et relais sociaux. En Catalogne, les Maisons et associations de promotion des femmes ont vu leurs subsides diminués de moitié !

La prostitution et la marchandisation du corps des femmes sont quant à elles de plus en plus banalisées tandis que les violences à leur égard sont toujours plus fréquemment marquées du sceau de l’impunité. Un énorme bordel est en train d’être constitué en Ukraine en vue de l’Euro 2012, les « emplois » de « lap dance » explosent et on en vient même à tenter d’institutionnaliser le recours à des « aidantes sexuelles » pour les personnes handicapées. En France, la loi qui sanctionnait les auteurs harcèlements sexuels à tout simplement été abrogée par le Conseil constitutionnel en mai 2012. Tous les inculpés ont été graciés et ne sont désormais plus inquiétés…

Ce tableau déjà bien sombre serait incomplet si nous n’évoquions pas les implications pour la militance féministe du véritable saccage partout en Europe des droits démocratiques. Face à une police toujours plus répressive et violente, les féministes éprouvent de plus en plus de difficultés à exprimer publiquement et collectivement leurs opinions et revendications. Très vite, elles se retrouvent soit derrière les barreaux soit cachées par des militant-e-s pour échapper aux arrestations. Comme bien d’autres mouvements sociaux européens, elles dénoncent la prise en otage du droit des peuples à manifester par un pouvoir autoritaire et liberticide n’ayant plus de démocratique que le nom.

Vers la constitution d’une contre-offensive féministe à la dette et l’austérité

Après avoir entamé une série d’initiatives contre la dette et les mesures d’austérité dans leurs pays respectifs [2], les militantes de la MMF ont donné une dimension européenne à leurs efforts et luttes. Ainsi durant cette rencontre, elles ont défini les grandes étapes de leur campagne commune contre la dette et les mesures d’austérité. Cette campagne commencera dans tous les pays européens où la Marche est présente dès le 17 octobre 2012 (journée internationale de lutte contre la pauvreté) avec des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
simultanées contre la finance, la dette et les mesures d’austérité pour se clôturer le 8 mars 2013. Le 10 décembre aura lieu partout dans le monde 24 heures d’actions féministes. Partant du constat que les mesures d’austérité mettent en danger le droit à la vie, les féministes européennes de la MMF ont décidé de faire de la défense du droit à la santé des femmes le thème prioritaire de cette journée de mobilisation.

Le texte commun ainsi que les slogans de la campagne (encore en constitution) révèlent combien les activistes de la Marche en Europe sont désormais collectivement engagées contre la dette qui détruit toute perspective émancipatoire des femmes. De fait, si l’une des revendications du texte européen consiste en la réalisation d’un audit féministe de la dette afin d’en annuler la partie illégitime, l’un des slogans sera « La dette publique est envers les femmes, non envers les banques ! ». Un site commun européen, des flyers, un logo et des vidéos accompagneront également cette campagne.

Dans leur volonté de lutter en synergie avec d’autres mouvements féministes et mixtes contre l’austérité et cette dette illégale, socialement mortifère et féminicide, la Marche mondiale des femmes se joint à la construction d’un mouvement de masse européen de résistance active aux politiques d’austérité. Bienvenues à elles et n’oublions pas : Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, les féministes seront toujours en marche !



Notes

[1Avec les restructurations multiples et la réforme de l’hôpital en 2009, ce sont plus de 180 centres IVG qui ont fermé leurs portes depuis dix ans en France. Lire « Sur l’IVG, Hollande fait-il le bon diagnostic ? », http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/04/24/sur-livg-hollande-fait-il-le-bon-diagnostic-231325

[2Les féministes portugaises ont lancé une campagne contre l’austérité en décembre 2011 revendiquant, à l’instar d’associations féministes belges, la réalisation d’un audit des dettes publiques, des journées d’étude et des textes analysant l’impact différencié des mesures d’austérité sur les femmes ont de plus en plus vu le jour, durant leur camp d’été 2011, les jeunes féministes de la Marche ont discuté et élaboré autour de la thématique de la crise, de la dette et des mesures d’austérité, des féministes françaises se joignent aux Comités d’audits citoyen afin d’y apporter analyses et revendications féministes, des témoignages de femmes européennes sur les effets dans leur vie quotidienne des politiques austéritaires ont été regroupés sous forme de vidéos, etc.

Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique

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