Les forums sociaux ont besoin des « sans droits »

22 décembre 2004 par Gustave Massiah


Les voyages les plus exotiques que l’on peut faire sont ceux que l’on fait dans les autres classes sociales de son propre pays. Paul Nizan (Aden Arabie)

Le mouvement altermondialiste s’est construit sur la prise de conscience des effets catastrophiques de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale. Cette prise de conscience fonde l’unité du mouvement. Elle a mis en évidence quatre contradictions majeures.

D’abord, la mondialisation néolibérale accentue les inégalités sociales et les exclusions dans chaque société et dans le monde. Alors que chaque société est globalement plus riche, les pauvres sont plus pauvres et plus nombreux. De plus, les inégalités sociales sont liées aux discriminations. On ne devient pas pauvre tout à fait par hasard ; on a plus de chances d’être pauvre si on est femme, immigré ou étranger, jeune ou vieux, handicapé, etc.

Ensuite, la mondialisation néolibérale accentue les inégalités entre les pays du Nord et les pays du Sud. Ce qui distingue le Nord du Sud, ce n’est pas la pauvreté. Il y a un Sud, c’est à dire des pauvres et des exclus, dans le Nord. Et il y a un Nord, c’est à dire des nantis et des puissants, dans le Sud. Les pays du Sud sont exclus de la décision politique et de toute marge de manœuvre dans l’évolution mondiale et ont peu de possibilités sur la construction de leur avenir. Nous pourrions dire que ce qui différencie les pays du Sud des pays du Nord, c’est la place des pauvres et des exclus. Dans le Nord, les pauvres ne sont pas majoritaires alors que dans les pays du Sud, les pauvres sont l’écrasante majorité. Cette inégalité entre le Nord et le Sud est fondée sur la domination, autant économique qu’idéologique et militaire. Cette domination se traduit par des guerres et des conflits de toute sorte.

La troisième contradiction est liée à l’extension sans fin du marché mondial fondé sur la logique du profit et le modèle productiviste. Elle rencontre les limites de l’écosystème planétaire, accroît les risques majeurs et met en danger les droits des générations futures. Les pauvres sont exclus de la consommation et aussi de la production organisée par et pour le marché mondial. Les pauvres seraient donc en surnombre sur la planète. Cette situation rend impossible les propositions qui subordonnent le social aux limites écologiques, considérant que le danger écologique permettrait de considérer comme secondaires l’amélioration des conditions de vie des pauvres et des exclus.

Enfin, la quatrième contradiction porte sur la montée des idéologies sécuritaires et sur les dangers qu’elles comportent pour les libertés. L’insécurité s’accroît ; insécurité sociale, insécurité liée aux guerres et aux terrorisme et insécurité quant à l’avenir de la planète. Les idéologies sécuritaires canalisent cette insécurité ; elles prétendent que toute incivilité, toute remise en cause de l’ordre existant est un premier pas vers le terrorisme. La lutte contre le désordre passe par la répression des victimes et la stigmatisation des pauvres.

Comme on peut le voir, les “ sans ” sont au cœur de ces contradictions. Ils en sont les premières victimes. Ils sont les révélateurs, les analyseurs de la situation mondiale. Ils sont aussi au centre des recherches d’alternatives.

Par rapport à cette situation, à travers les forums sociaux, une orientation alternative se dégage. A la logique du marché mondial des capitaux et à la régulation des sociétés fondée sur le marché mondial, nous proposons d’opposer une alternative : les sociétés peuvent être organisées à partir de l’égalité d’accès aux droits fondamentaux pour tous. Cette orientation est complémentaire de l’affirmation d’une démocratie fondée sur la participation citoyenne, articulant démocratie représentative et démocratie participative et prenant en compte les différents niveaux depuis le local, le national, les grandes régions et le mondial.

Cette orientation implique la prise en compte des “ sans ”. L’objectif est évidemment l’accès aux droits pour tous. Il ne s’agit donc pas de définir des politiques exclusives pour les “ sans ”. Mais, il est clair que si les “ sans-droits ” sont exclus, on ne peut, par définition, parler d’accès pour tous et encore moins d’égalité d’accès pour tous. En conséquence, des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
spécifiques sont indispensables pour améliorer les conditions de vie des pauvres et des exclus ; l’attitude envers les minima sociaux est un des critères d’évaluation de toute politique économique et sociale. De plus, la lutte contre les discriminations est un des facteurs déterminants et premier de ces politiques et ne peut être une des conséquences attendues, et illusoire, de la croissance monétaire.

Les forums ont besoin des « sans » pour rendre effective leur orientation en matière d’égalité d’accès aux droits pour tous. Ils ont aussi besoin que les « sans » soient effectivement présents ; l’impératif démocratique interdit de parler d’eux sans leur participation et leur accord.

Les « sans droits ≈ ont besoin de forums sociaux

Les forums sociaux ne sont pas, à eux seuls, tout le mouvement altermondialiste. Ils sont toutefois les lieux les plus spécifiques de ce mouvement. Ils permettent les échanges, les confrontations, l’élaboration de propositions, la discussion de décisions collectives.

Aucun mouvement social, aucun mouvement citoyen, ne saurait jouer un rôle dans la transformation de la société s’il ne dépasse pas ses intérêts propres pour prendre en charge les intérêts de toute la société. Les mouvements sociaux sont fondés à défendre leurs intérêts spécifiques et directs. Ces intérêts restent catégoriels et sont peu susceptibles de convaincre, de regrouper et de gagner s’ils ne rencontrent pas des intérêts sociétaux et sont partagés par d’autres groupes sociaux. De même, les pauvres et les exclus ont raison de se révolter, mais leur révolte ne peut gagner que lorsqu’elle dépasse la jacquerie et concerne les autres couches de la société.

Il s’agit donc de nouer des alliances sans subordonner les intérêts des uns à ceux des autres, en construisant des intérêts communs qui dépassent et englobent les intérêts particuliers, qui préparent un intérêt général. C’est bien ce qui était présent dans les manifestations des NO-VOX, dans et en marge des forums sociaux. Quand Droit Au Logement revendique de prendre en compte les sans-logis et les mal-logés. Quand AC ! et l’APEIS mettent en avant les droits des salariés et ceux des chômeurs. Quand les associations de soutien aux étrangers rapprochent les réfugiés, les immigrés et les sans-papiers. Quand les Marches Européennes revendiquent la dignité. Quand les Dalits, venus de l’Inde, rencontrent les « sans-terre » brésiliens et les rejetés japonais.

Les forums sociaux peuvent être un lieu privilégié pour les « sans-droits ». En mettant en avant l’égalité des droits, la lutte contre les discriminations, la démocratie, ils créent un espace de reconnaissance et de dignité pour les pauvres et les exclus.

Il appartient aux « sans-droits » de revendiquer leur place et de l’occuper. Les forums sociaux ne sont pas des espaces et des moments de fusion indifférenciés. Ce sont des lieux et des temps d’alliances multiples. Ils sont à l’image des sociétés et du monde ; ils sont contradictoires. Les projets d’unité sont des objectifs, ils ne sont pas donnés au départ, ils sont espérés à l’arrivée. Les forums sociaux se construisent à la rencontre des résistances et des luttes, des pratiques sociales et citoyennes, des débats et des propositions. A l’intérieur et à l’extérieur des forums sociaux, les « sans-droits » rappellent par leur existence que parmi tous les mondes possibles, beaucoup ne sont pas acceptables.



Source : Alternatives (http://www.alternatives.ca), Québec.