Rencontres d’été du CADTM (8 et 9 septembre 2018)

Les grèves féministes racontées à nos Rencontres d’été

25 septembre par Chiara Filoni


La plénière de clôture de nos rencontres d’été a été entièrement dédiée aux récentes mobilisations féministes qui ont traversé la planète, de l’Argentine à la Pologne en passant par l’Espagne et l’Italie et qui ont changé le visage des mouvements sociaux. La force de ces femmes, leurs revendications musclées et la volonté de mettre fin aux injustices sexistes marqueront les discours politiques à différents niveaux, bien que beaucoup reste encore à faire pour atteindre les résultats espérés.

Le féminisme aujourd’hui est dans certains cas devenu mainstream, dénaturé de sa radicalité naturelle et utilisé pour légitimer des discours racistes (si on pense par exemple à la manipulation médiatique des cas de violences commis par des personnes étrangères ou sans papiers) alors que ,comme nous l’ont montré les intervenantes, sexisme et racisme sont bien imbriqués !

Le féminisme que le CADTM et les femmes qui sont intervenues dans la plénière défendent est au contraire un féminisme anticapitaliste, antiraciste, populaire et intersectionnel. Comme le rappelle Georgina Monge du collectif Justa Revolta de l’État espagnol, le capitalisme sert le patriarcat et le patriarcat sert le capitalisme.

Autrement dit, le capitalisme a accentué l’exploitation et la subordination des femmes dans les sociétés structurées par le patriarcat qui à son tour se sert du capitalisme pour s’ancrer encore plus dans la société. Noëmie Cravatte évoque bien tous ces liens dans son introduction mentionnant par exemple le travail pionnier de Silvia Federici ancré sur le rôle des femmes des classes populaires dans les révoltes de tous les temps et de la répression infligée contre celles-ci par l’avènement du capitalisme. Dans ce sens, le rôle des sorcières, démonisées par l’histoire, est à réévaluer ainsi que leur chasse, considérée par Federici et beaucoup d’autres féministes d’aujourd’hui, comme une des principales formes de sanction de la résistance féministe au capitalisme naissant.

Dans le travail de soin, pendant les études, dans la consommation, dans le secteur associatif : le patriarcat s’exprime à tous les niveaux

Pour revenir à nos jours, la première grève féministe dans l’État espagnol a eu lieu en 2017 pour ensuite se répandre en 2018 dans tout le territoire avec 5,3 millions de femmes défilant dans plus de 130 villes [1]. Les objectifs de cette grève étaient clairs : dénoncer les inégalités vis-à-vis des femmes, transcender la sphère productive afin de considérer dans la grève toutes les sphères de la vie des femmes au delà des inégalités sur le lieu du travail.

Dans le travail de soin, pendant les études, dans la consommation, dans le secteur associatif : le patriarcat s’exprime à tous les niveaux.

La conscience que, lorsque les femmes font grève, tout s’arrête était bien présente et c’est cette conscience qui constitue un des plus importants points forts du mouvement.

Le mouvement féministe espagnol est un mouvement politiquement hétérogène, décentralisé, intersectionnel, transversal et intergénérationnel. Il a été soutenu par les partis de la gauche radicale espagnole (Podemos, Isquierda Unida) et par les syndicats de base mais pas par le PSOE ou les syndicats majoritaires effrayés par les mots d’ordre anticapitalistes présents dans le manifeste pour la grève.

Au delà de la grève du 8 mars, le mouvement Ni una menos (Pas une de moins) de l’État espagnol a été porteur de mobilisations massives contre les violences de genre.

Un de cas exemplaires mis en lumière par le mouvement est le cas Manada, un des trop fréquents épisodes d’abus sexuel envers les femmes, qui malgré les évidences, n’avait été jugé tel par la justice espagnole par manque de deux éléments essentiels pour la qualification de viol selon la jurisprudence de l’État espagnol, soit la violence et l’intimidation.

C’est à Maria Elena Saludas, membre d’ATTAC-CADTM Argentine, qu’est revenue la difficile tâche de résumer les avancements du mouvement féministe latino-américain des dernières années. Elle a tenu à préciser qu’en Amérique Latine, le continent le plus inégalitaire au monde, le modèle le développement envisagé par les Institutions internationales et les gouvernements est un modèle lié à l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. et à l’ « endettement perpétuel ». Ces caractéristiques impactent en premier lieu les femmes, premières victimes des politiques d’austérité et du néoliberalisme [2].

Lorsque les femmes font grève tout s’arrête

Au Mexique, le mouvement Ni Una Menos tire son nom de la poétesse mexicaine Susana Chávez, qui a fait de l’art l’instrument principal de la dénonciation des violences faites aux femmes dans les années 1990. Aujourd’hui le mouvement fait l’étendard de ses vers : « Ni una muera mas, ni una menos » (« pas une morte de plus, pas une de moins »).

C’est en Argentine, qu’a eu lieu la première grève des femmes de l’Amérique Latine, organisée de manière tout à fait spontanée suite à la 31e « Rencontre Nationale des femmes » en octobre 2016 à Rosario à laquelle ont participé 70000 femmes. De la même manière que dans l’État espagnol, la première grève en Argentine, comme celles qui suivront, avait des caractéristiques spécifiques et cohérentes avec les principes du mouvement féministe : auto-convoquée, horizontale, fédérale, autofinancée, plurielle et profondément démocratique.

Et maintenant que nous sommes ensemble / Et maintenant qu’ils nous voient/ à bas le patriarcat, qui tombera, tombera.../ Et vive le féminisme qui vaincra ! [slogan argentin]

À partir d’avril de cette année, le Chili est touché par une grande mobilisation que beaucoup considèrent comme la plus importante depuis les années 1970. Suite à des dénonciations d’abus sexuels dans différentes universités du pays, les étudiantes ont suspendu les activités et commencé les occupations.

Ce mouvement féministe, appelé la Ola feminista, existait sous une forme embryonnaire depuis 2011 alors que les étudiantes avaient commencé à revendiquer l’importance d’une éducation féministe et anti-sexiste. Aujourd’hui le féminisme chilien nous offre une réflexion nouvelle contre le patriarcat et le capitalisme : pour ces femmes un changement fondamental est nécessaire dans les sphères de la reproduction, des soins de santé, de la mercantilisation de la nature et de la vie, de la privatisation de biens publics et de l’endettement privé imposés par le système.

La Ola feminista est composée par différentes organisations de gauche radicale et de forces sociales pour le changement et revendique la fin de toute violence de genre. Et cela ne peut advenir que grâce à une éducation non sexiste et féministe ! Ce qui a tout son sens puisque la formation et l’éducation sont les éléments essentiels pour construire des sociétés démocratiques et critiques qui ne se plient pas aux jeux de pouvoir, à l’autoritarisme et aux injustices.

Selon Lucia Amorosi, les récentes mobilisations féministes et le mouvement Non una di Meno (Pas une de moins) en Italie prennent inspiration des grandes agitations féministes en Amérique Latine et particulièrement en Argentine. L’Italie a une tradition importante de féminismes : la loi sur le divorce en 1975 et celle sur l’avortement en 1978 sont le fruit de ces combats.

Depuis, le mouvement a été affaibli et l’avènement de Non una di Meno a redonné de l’énergie et des nouveaux espoirs pour contrer l’offensive patriarcale et capitaliste qui aujourd’hui remet en question tous les acquis féministes du passé.

Le premier rendez-vous de Non una di Meno était le 25 novembre 2016 lorsque des milliers de personnes ont envahi les rues de Rome pour revendiquer la fin des violences de genre. Depuis, plusieurs assemblées se sont succédé afin d’élaborer un « Plan anti-violence par le bas » en réponse à l’incapacité du gouvernement de faire face aux féminicides et à la violence de genre.

Tout comme en Espagne, le deuxième rendez-vous, la grève du 8 mars 2017, a été conçue comme une grève du travail productif (de tout type), mais aussi reproductif et de soin.

Suite au 8 mars dernier, le plan anti-violence ne s’est pas arrêté, au contraire : différents groupes thématiques (santé, immigration, langage, communication) ont été crées afin d’analyser la situation au niveau national et local et proposer des activités dans ces domaines. Il existe également des groupes territoriaux (très actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans leur régions respectives) qui se réunissent régulièrement au niveau national.

Non Una di Meno Italie (comme pour les autres pays) est un mouvement très hétérogène : cela constitue un point fort puisque différentes subjectivités de genre ont pu se réunir pour atteindre des objectifs communs mais aussi un potentiel point de faiblesse si les différentes opinions et pratiques politiques ne sont pas reconnues comme légitimes. C’est un point auquel les militantes présentes à la plénière sont très attentives.

On peut donc conclure qu’au niveau mondial les nouvelles mobilisations féministes qui surgissent au quatre coins de la planète et qui, très souvent, sont portées par le mouvement Pas une de moins ont des caractéristiques très enthousiasmantes : le premier est l’inclusivité, leur structure et leur organisation par le bas, autrement dit leur horizontalité et leur caractère démocratique.

En deuxième lieu, la force politique des propositions mises en avant : les grèves féministes et les manifestations massives de femmes ont eu le mérite de faire entrer dans le débat politique (national comme international) des propositions alternatives concrètes aux violences et à la soumission subies par les femmes sous le système capitaliste et patriarcal. Les femmes font parler d’elles, à nouveau, et elles ne lâcheront pas !

Les femmes font parler d’elles, à nouveau, et elles ne lâcheront pas !

Des défis se présentent devant nous également : comment maintenir l’enthousiasme qui caractérisait la première période de ces mouvements pour continuer à mettre en avant ces revendications radicales ? Comment faire face au racisme de l’extrême droite qui monte ? Comment maintenir cette hétérogénéité qui les caractérise sans qu’aucun groupe marche sur un autre  (blanche comme noire, étudiante comme travailleuse, académique comme femme de ménage) tout en essayant d’inclure toujours plus les femmes de milieux populaires ?

Ce débat a été entrecoupé par les chants de notre super chorale : « À tantôt en vélo »... Les féministes liégeoises nous ont donné de l’énergie, c’est le moins qu’on puisse dire !



Merci à Noëmie Cravatte pour sa relecture

Chiara Filoni

Permanente au CADTM Belgique