Les insurrections révolutionnaires dans la région Maghreb-Machrek. Cinq premières leçons

17 mai 2011 par Gustave Massiah


Les révolutions arabes, au-delà de leurs différentes appellations, nous ont déjà beaucoup apporté. Elles constituent un événement, au sens fort du terme, difficilement prévisible, sauf à posteriori, et qui ouvre de nouveaux avenirs. Proposons de mettre en évidence cinq leçons que nous pouvons déjà en tirer.

La première leçon est que la situation peut-être qualifiée de révolutionnaire. Nous savions déjà que nous étions en situation de crise : crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste ; crise des fondements du système capitaliste ; crise de la civilisation occidentale et de son hégémonie. Les insurrections des peuples de la région du Maghreb et du Machrek montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’une crise. Au sens que donnaient Lénine et Gramcsi à la définition d’une situation révolutionnaire ; « quand ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés et quand ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner ».

La deuxième leçon est l’affirmation des revendications majeures : la question sociale ; le refus de la corruption ; les libertés ; l’indépendance . Il s’agit d’une confirmation des contradictions de la situation actuelle : la prédominance des contradictions sociales entre les couches populaires et les oligarchies, l’explosion des inégalités sociales et de la corruption ; les contradictions idéologiques autour de la question primordiale des libertés ; les contradictions géopolitiques liées à l’hégémonie occidentale. Les contradictions écologiques ne sont pas absentes, notamment autour des questions des matières premières, de la terre et de l’eau, mais elles sont moins explicitement présentes que dans d’autres mouvements en Amérique Latine ou en Asie.

Les insurrections mettent en lumière l’évolution des contradictions sociales. Elles révèlent que les oligarchies ont divisé les classes dominantes. Dans la région, elles se sont réduites à des clans affairistes qui se sont appuyées sur les polices, les milices et les services secrets pour s’autonomiser par rapport aux armées qui les avaient mis au pouvoir. Elles soulignent que la corruption, résultat de la concentration de montants fabuleux dans les mains de l’oligarchie, est la résultante structurelle du néolibéralisme et qu’elle gangrène l’économie et la politique mondiale.

La troisième leçon est qu’en se révoltant à sa manière, une nouvelle génération a repris le flambeau révolutionnaire . Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la démographie scolaire qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes.

Cette nouvelle génération construit une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, les tentatives d’auto-organisation et d’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Par ses exigences et son inventivité, elle nous rappelle la forte phrase de Frantz Fanon : « chaque génération doit découvrir sa mission, pour la remplir ou pour la trahir ».

La quatrième leçon est que l’enjeu est celui de la démocratisation à l’échelle de la région Maghreb-Machrek. A partir des situations nationales, du détonateur tunisien et de la conflagration égyptienne, l’insurrection s’est déployée avec ses spécificités sur la Région. Il faut essayer de comprendre comment, à un moment donné, un peuple n’a plus peur de se révolter. C’est à l’échelle de la Région que les peuples se sont révoltés. Ils ont dévoilé la nature des dictatures en remettant en question le rôle qui leur était dévolu par l’hégémonie occidentale. Ils ont montré la réalité des quatre fonctions que remplissaient ces dictatures : la garantie de l’accès aux matières premières ; la garantie des accords militaires et notamment des traités avec Israël ; le « containment » de l’islamisme ; le contrôle des flux migratoires. La révolte des peuples se traduit par un dévoilement et une prise de conscience, elle participe de l’abolition des impossibilités. Une nouvelle approche est indispensable et devient possible.

La démocratisation se déploie à l’échelle des régions géoculturelles comme on a pu le voir dans d’autres régions. Les situations spécifiques sont nationales et ne sont pas abolies par l’échelle de la Région. C’est à l’échelle nationale que se définissent les rapports aux Etats et aux institutions et aux instances politiques, que se nouent les alliances et que se dénouent les situations, que se construisent les transitions. Pour autant, l’échelle de la Région est d’un grand intérêt. Comme un peuple se construit par l’histoire de ses luttes, une région se construit aussi à partir de ses transformations et de la convergence de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de ses peuples. C’est la construction d’une région Maghreb Machrek qui est en cours.

Il n’est pas inintéressant de se référer à l’exemple de l’Amérique Latine qui était il y a encore trente ans un continent couvert de dictatures. Les révolutions populaires les ont renversés. Des démocraties leur ont succédés. Elles ont été contrôlées par des bourgeoisies qui ont mis en place des régimes de croissance néolibérale, correspondant à la logique dominante de la période. Il en est résulté un peu de démocratisation et beaucoup de luttes sociales. Les Etats-Unis ont fait évoluer leur domination en apprenant à passer du contrôle des dictatures au contrôle des démocraties. Mais, dans ce processus, de nouveaux mouvements sociaux et citoyens se sont développés en Amérique Latine, modifiant la situation dans de nombreux pays et dans la Région. L’évolution n’est pas à envisager sur quelques mois, mais à l’échelle d’une génération. Dans la Région Maghreb Machrek, quels sont les nouveaux mouvements sociaux et citoyens qui vont émerger ?

La cinquième leçon est que la nouvelle période ouvre la possibilité d’une nouvelle phase de la décolonisation . Le néolibéralisme a commencé par une offensive contre la première phase de la décolonisation ; une entreprise de recolonisation construite par le G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. , qui était alors un G5 G5 Le G5 est né d’une initiative des États-Unis et du Royaume-Uni qui en 1967 ont réuni les ministres des Finances des cinq premiers pays industrialisés (Allemagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon). Le G5 donne le ton au niveau du G7. , club des anciennes puissances coloniales, arcboutées sur le contrôle des matières premières et la domination du marché mondial. Cette offensive a été construite autour de la gestion de la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, des plans d’ajustement structurels, des interventions du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
, sans compter les interventions militaires. Cette recolonisation s’est appuyée sur les régimes répressifs et oligarchiques des pays décolonisés, nés de la rupture des alliances de libération nationale entre les peuples et les élites. Cette remise au pas des peuples du Sud a précédé l’ajustement au marché mondial des capitaux des travailleurs des pays du Nord autour des politiques de chômage, de précarisation et de remise en cause des protections sociales et des services publics.

La nouvelle phase de la décolonisation correspondrait au passage de l’indépendance des Etats à l’autodétermination des peuples. Comme le précisait dès 1976 la Charte des droits des peuples, chaque peuple a droit à l’autodétermination externe contre toute forme de dépendance extérieure. Il a droit aussi à l’autodétermination interne, c’est-à-dire à un régime démocratique, au sens d’un régime qui garantisse les libertés individuelles et collectives. Cette nouvelle phase de la décolonisation nécessite une nouvelle avancée de la solidarité internationale. Cette solidarité se construit dans la convergence vers un autre monde possible. Elle commence par la convergence des mouvements Il s’agit des mouvements ouvriers, de salariés, paysans, des femmes, pour les droits humains, de jeunes, des peuples indigènes, écologistes, des peuples sans états, des migrants et des diasporas, des habitants, etc. Cette convergence a progressé dans l’espace des Forums sociaux mondiaux autour d’une orientation stratégique : inventer l’égalité des droits pour tous à l’échelle mondiale et affirmer l’impératif démocratique. De nombreux mouvements de la Région Maghreb Machrek participent activement à ces convergences. Ce qu’apportent de nouveau les révolutions de la Région, c’est l’actualité et l’importance de la convergence des peuples en mouvement.

Intervention au Meeting de Solidarité avec les Révolutions dans le monde arabe, le 2 Mai 2011 - Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). du travail - Paris
diffusé par l’Agence im-média sur la page Facebook de l’Inter-collectif de Solidarité avec les luttes des peuples du monde arabe et sur http://egyptesolidarite.org/



Gustave Massiah

est une des personnalités centrales du mouvement altermondialiste. Ingénieur et économiste, né en 1938 au Caire, a présidé le CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), galaxie d’associations d’aide au développement et de soutien aux luttes des pays du Sud, et a été vice-président d’Attac-France de 2003 à 2006.