Les pays du G20 financent et organisent l’aggravation du réchauffement climatique

Article publié le 30 novembre 2018

11 décembre 2018 par Maxime Combes


Réunis pour deux jours en Argentine, les chefs d’État ou de gouvernement des vingt pays les plus puissants de la planète sont mis à l’index : le G20, à lui tout seul, est en train d’entériner un réchauffement climatique supérieur à 3,2°C. A quelques jours de la COP24 (ndlr : La COP24 se déroule du 3 au 14 décembre 2018 à Katowice en Pologne), les plus grands criminels du climat sont donc connus : ils sont 20. Et ils sont réunis à Buenos Aires.

Intoxiqués aux énergies fossiles et à la recherche de la croissance économique à tout prix, les pays du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). représentent à eux seuls 80% de la consommation d’énergie dans le monde – et 78% des émissions de C02 – pour à peine 60% de la population mondiale. Le rapport publié par le PNUE en début de semaine est clair : les pays du G20 pris collectivement « ne sont pas sur la bonne voie » pour atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés pour 2030. Parmi les cancres on peut compter les Etats-Unis ou l’Arabie Saoudite, bien sûr, mais également le Canada et l’Union européenne qui se présentent pourtant bien souvent comme les « Champions du climat ».

Dans la réalité, il n’en est rien. Le G20, en matière de lutte contre les dérèglements climatiques, ressemble à une classe de cancres. Mettre à l’index Donald Trump et les Etats-Unis, comme cela est fait habituellement, est donc trompeur. C’est oublier que dans une classe de cancres, même le meilleur d’entre eux, reste un cancre. Ainsi, l’Union européenne, loin de l’image qu’elle souhaite donner d’elle-même, n’est pas en mesure de garantir que ses objectifs pour 2030 seront atteints. Et au sein de l’Union européenne, la France est loin d’être exemplaire, quoiqu’en disent les défenseurs du nucléaire dans le mix électrique du pays : ses émissions n’ont-elles pas augmenté de 3,2 % en 2017 par rapport à 2016 (contre une augmentation de 1,8% pour l’UE) ?


Ils sont 20. Ce sont 20 criminels du climat

Il faut dire que les énergies fossiles représentent toujours 82% du mix énergétique des pays du G20, rappelle un deuxième rapport, publié par Climate Transparency. Des énergies fossiles largement subventionnées puisque les pays du G20 leur ont accordé 147 milliards de dollars en 2016 contre 75 milliards de dollars en 2007. Soit 96% d’augmentation ! La France n’est pas en reste avec 5,8 milliards de dollars. Les pays du G20 financent donc allègrement l’aggravation du réchauffement climatique. Tranquillement. Et en totale contradiction avec l’engagement pris en 2009 lors du 20 de Pittsbrugh, et renouvelé régulièrement depuis, qui consistait à supprimer ces subventions ou aides déguisés. Il n’en est rien. Au contraire.

Selon ce rapport, les émissions de gaz à effet de serre sont donc repartis à la hausse dans 15 des 20 pays du G20, les éloignant progressivement et irrémédiablement d’une trajectoire conforme aux objectifs de 2°C – et idéalement 1,5°C – pris dans le cadre de l’Accord de Paris. Rendons-nous compte : un objectif de réduction de 80% des émissions entre 2005 et 2050 – le minimum requis pour les pays riches – exige une réduction annuelle constante d’environ 3,5% par an durant cette période. Les pays du G20 en sont très éloignés et ils nous conduisent à eux tous seuls, sur un réchauffement climatique supérieur à 3,2°C.


Du théâtre pour sauver les apparences

Alors que les chefs d’Etat des pays du G20 devraient donc TOUS être mis à l’index pour leurs piètres résultats en matière de lutte contre les dérèglements climatiques, les commentateurs et principaux médias devraient nous réserver la mise en scène habituelle : d’un côté, les bons chefs d’Etat, ceux qui veulent que la lutte contre les dérèglements climatiques apparaisse dans le communiqué final et, de l’autre, celui, ou peut-être ceux, qui n’en voudront pas. Une scène identique à celle du G20 d’Hambourg l’année passée, ou à celles des G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. en Italie (2017) et au Canada (2018). Pour quel résultat ? Aucun, puisque les émissions de gaz à effet de serre de la plupart de ces pays ont augmenté en 2017.

Faut-il d’ailleurs faire la liste des G7 et des G20 qui ont pris des engagements en matière de lutte contre les dérèglements climatiques ? Le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. de l’Aquila en 2009 n’avait-il pas annoncé en faire une priorité majeure, quelques mois avant l’échec de la conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique ? Tous ces engagements, répétés année après année, peuvent être repris et analysés : aucun n’a été suivi d’effet et les pays du G20, pris dans leur globalité, sont les principaux responsables de l’aggravation des dérèglements climatiques.

Il y aura pourtant des commentateurs pour se féliciter, qu’en marge du G20 à Buenos Aires, quelques pays, autour de la France et de l’Union européenne, auront réaffirmé leur détermination à lutter contre le réchauffement climatique. Les mêmes commentateurs se féliciteront également d’un communiqué où le G19 (G20 moins Etats-Unis) mettra peut-être à distance Donald Trump sur le commerce international, renouvelant un soutien inconditionnel à la libéralisation du commerce. Sans même se rendre compte de l’incongruité d’une telle prise de position face à l’urgence climatique nourrie par cette libéralisation à outrance menée depuis plus de trente ans.


Un profond schisme de réalité entre urgence climatique et globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
libérale

Relocaliser les circuits de production et de consommation, réduire les transports internationaux de marchandises, taxer le kérosène et le fioul lourd utilisés pour motoriser cette mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
des échanges, supprimer les règles de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
qui aujourd’hui limitent les politiques de transitions énergétique adaptées aux territoires, défendre une agriculture paysanne et bio au détriment des politiques d’agro-exportations, … sont quelques-unes des mesures indispensables du point de vue de l’urgence climatique, mais qui, malheureusement, ne trouveront pas place dans le communiqué final du G20.

Autant de propositions qui sont également bien souvent en contradiction avec les règles de l’OMC et la pratique de son organisme de règlement des différends (ORD) qu’Emmanuel Macron veut pourtant renforcer, plutôt que rénover à l’aune de l’impératif climatique, pour défendre une globalisation des échanges mise à mal par les saillies de Donald Trump. Malheureusement, trop rares sont les commentateurs à mettre en exergue cette contradiction, comme si l’on pouvait résoudre la crise climatique tout en continuant à vouloir approfondir la globalisation néolibérale.

Trop rares seront également les commentateurs pour suggérer une troisième voie qui puisse se positionner, en même temps, contre le repli identitaire de Donald Trump et contre une globalisation désastreuse qu’Emmanuel Macron défend, et en faveur de régulations qui fassent enfin primer l’urgence climatique, les droits sociaux, les droits humains, la protection de la biodiversité, sur le Business as usual. Voilà qui serait révolutionnaire et à la hauteur des enjeux.

Mais ce n’est pas à l’ordre du jour du G20. Ce G20 où siègent 20 criminels du climat, bien trop occupés à préserver les intérêts de leurs multinationales respectives dans la mondialisation néolibérale pour mettre en œuvre des politiques efficaces en matière de lutte contre les réchauffements climatiques.

Le 30 novembre 2018