Le Monde

Les pays pauvres éternelles victimes de la crise

30 novembre 2008 par Jean Merckaert


Depuis trente ans, les pays pauvres subissent de plein fouet les conséquences d’une course au profit effrénée qui a fait perdre la tête à la finance mondiale. A l’heure de refonder le système financier international, ils ne sont même pas conviés à la table des négociations.

La chronique du drame est éclairante. Acte I, l’endettement. Dans les années 1970, à la recherche de débouchés pour leurs liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
, les banquiers occidentaux endettent massivement les pays du Sud à des taux (flottants) défiant toute concurrence. Les Etats leur emboîtent le pas, en faisant crédit à des dictatures féroces comme aux Philippines, au Congo (ex-Zaïre) ou en Argentine, en échange de leur allégeance au bloc de l’Ouest. Acte II, crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. En cause, au-delà des motifs géopolitiques : la remontée en flèche des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
, suite à une décision du Trésor américain, et la dégringolade des revenus d’exportation avec la chute des prix agricoles. Acte III, l’ajustement structurel. A partir des années 1980, les grands argentiers du G7 G7 Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. exigent des pays pauvres qu’ils sacrifient les dépenses de santé, d’éducation ou d’emploi pour rembourser la dette.

Le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), désoeuvré après la sortie du système de change fixe, est chargé d’imposer privatisations bradées, libéralisations commerciale et financière et retrait de l’Etat. Pour le plus grand profit des investisseurs étrangers. L’ouverture des marchés met en péril les cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, sorgho, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, bananes, etc.).
, première source de revenus de la population rurale, et tue dans l’œuf les industries naissantes. Une minorité s’accapare les rentes minière et pétrolière. Les bénéfices colossaux réalisés au Sud fuient vers les places offshore.

Au total, les pays en développement consacrent encore chaque année 456 milliards de dollars (360 milliards d’euros) à rembourser leur dette. La fraude fiscale leur coûte 300 à 500 milliards de dollars par an. En face, les quelque 100 milliards de dollars annuels d’aide au développement et les maigres allégements de dette consentis depuis dix ans (88 milliards de dollars) font office de caution à cette ponction massive des richesses du Sud. Mille fois, nous avons demandé au G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. que la finance mondiale soit mieux régulée et mieux partagée. Mille fois, nous nous sommes heurtés à un mur.

Voilà que la folie de la finance mondialisée menace nos Bourses et nos emplois, et nos gouvernements s’empressent de convoquer, à huis clos, les vingt pays les plus puissants au chevet du capitalisme pour le préserver sans le remettre en question. Les pays pauvres, « ceux qui souffriront le plus de la crise (et) qui en sont le moins responsables », selon le mot du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, attendront.

ZONES DE NON-DROIT

Comme nous, l’objectif affiché de l’Union européenne pour ce sommet à Washington doit les laisser pantois. Comment l’UE peut-elle en effet vouloir confier, sans contrepartie, le rôle de gendarme financier de la planète à une institution, le FMI, qui a laissé exsangues les pays endettés, et oublié sa mission première, la stabilité financière internationale. Malgré son siège dans la capitale des Etats-Unis, le FMI s’est avéré incapable d’anticiper la crise des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
- et la faillite islandaise. Laissant prospérer des zones de non-droit, les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, et mondialisant cette finance dérégulée, il a créé les conditions d’une crise globale. Ce n’est pas sa gestion calamiteuse des crises en Argentine, en Russie et dans le Sud-Est asiatique, au tournant du siècle, qui redorera son blason.

Le FMI est malade. Malade du dogme néolibéral auquel ont été formés 99 % de ses économistes. Malade de la suspicion que suscite son pedigree dans la plupart des pays du Sud. Malade aussi de la mainmise en son sein des pays du G8, que le FMI a renoncé à contrôler, en particulier les Etats-Unis qui disposent d’un droit de veto à son conseil d’administration.

Aussi louable soit-elle, l’ambition européenne d’une reprise en main multilatérale de la finance mondiale restera vaine, si le chantier est confié à une telle institution. A moins d’un traitement de choc. La crise ne trouvera d’issue durable que si la nouvelle régulation internationale est à la fois plus efficace, au service d’une répartition plus juste des richesses, et plus légitime, en associant étroitement les pays pauvres. Bien plus que le G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. , le sommet des Nations unies sur le financement du développement, qui se tient à Doha à la fin du mois, est l’occasion rêvée d’entreprendre ce chantier exigeant.




Jean Merckaert est coordinateur de la plate-forme Dette & Développement.

Source : Le Monde