Les peuples, les gouvernements progressistes et les politiques sociales

23 février par Maria Elena Saludas , Guillermo Berganza

La portée des politiques de protection sociale mises en oeuvre en Amérique latine depuis le début du XXIe siècle par une série de gouvernements est déterminée par deux faits fondamentaux : d’une part, les rébellions populaires de la fin du XXe siècle et d’autre part la crise capitaliste mondiale qui a commencé en 2007/2008.

À la fin du XXe a commencé un cycle de rébellions populaires qui trouve son origine au moins 25 ans auparavant lorsque, par le biais du terrorisme d’État, ont été établies les bases pour une restructuration néolibérale des économies. Après la fin des dictatures, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
externe a remplacé le terrorisme comme moyen de coercition utilisé par les organismes financiers internationaux comme le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
et d’autres, pour imposer l’agenda de libéralisation voulu par le capital transnational. Nos pays, surendettés de manière délibérée et frauduleuse au cours des années 70 et étranglés financièrement par les échéances de remboursement du capital et des intérêts, ont reçu une assistance financière pour pouvoir faire face aux remboursements à condition d’appliquer strictement les mesures du consensus de Washington.

Ainsi, la dette publique est devenue ce qui a conditionné le développement des pays d’Amérique latine, pays qui à partir des années 80 ont dû consacrer des montants considérables au remboursement de la dette, montants qui n’étaient plus disponibles pour les budgets publics. C’est ainsi que la dette organise le transfert de sommes considérables en imposant des coupes extrêmement brutales dans les dépenses sociales. L’objectif des politiques sociales n’est plus le développement humain mais, dans les moments d’agitation sociale, de concéder quelques miettes aux secteurs sociaux les plus pauvres.

On a l’habitude de dire que la seule limite aux mesures d’austérité est la résistance des peuples qui en sont victimes. Ce moment est venu en Amérique latine à la fin des années 1990. La lutte populaire, dans un contexte de crise profonde, a inauguré une série de gouvernements progressistes dans la région, gouvernements qui ont chacun à leur manière mis en question le néolibéralisme. Personne ne peut douter qu’au cours de la première décennie du XXIe siècle, les peuples d’Amérique latine ont été à l’avant-garde mondiale dans la lutte contre le néolibéralisme.

Quant aux politiques sociales, au cours de la période « progressiste », on a assisté à un renforcement des droits sociaux et une augmentation des dépenses sociales pour une redistribution relative de la richesse. Ceci dit, il ne s’agit pas de concessions gratuites de la part des États mais de conquêtes sociales arrachées par la lutte, cela n’aurait pu avoir lieu sans de puissantes mobilisations sociales. Cela est pourtant fréquemment éludé à dessein dans l’analyse qui est faite de ces gouvernements progressistes.

Des facteurs externes ont également favorisé des politiques sociales. En effet, depuis le début du siècle, les gouvernements de la région ont bénéficié d’une augmentation sans précédent de leurs recettes d’exportation, en raison d’une très forte hausse des prix des matières premières et l’approfondissement du modèle extractiviste.

Au-delà de ses effets environnementaux dévastateurs, le modèle extractiviste donne également lieu à des conséquences sociales négatives

Dans ce contexte, on peut affirmer que les politiques sociales mises en oeuvre n’ont guère eu d’impact sur l’inégalité caractéristique de la distribution de la richesse dans la région. La raison en est le rôle dans le marché mondial des pays latino-américains en tant que producteurs de matières premières. Ce modèle productif autorise la mise en oeuvre de « politiques compensatoires » mais est intrinsèquement vecteur de très grande concentration de la richesse d’un côté et de très forte exclusion sociale de l’autre.

Ainsi, au-delà de ses effets environnementaux dévastateurs évidents, ce modèle donne également lieu à des conséquences sociales négatives. En effet, il s’agit d’activités qui déplacent des communautés locales, qui génèrent très peu d’emplois, qui donnent lieu à une violence croissante et s’accompagnent de violations des droits humains. Il y a de ce fait une contradiction fondamentale entre l’idée d’améliorer la redistribution de la richesse et le modèle extractiviste.

On ne peut justifier l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. au motif que les ressources provenant de la rente extractive financent le développement et particulièrement les subsides aux secteurs sociaux vulnérables ainsi que les dépenses sociales en matière de santé et d’éducation. Or, cela a donné lieu à tout un imaginaire qui lie rente extractive et dépenses sociales en matière de santé, d’éducation, subsides aux pauvres et investissements publics. Bien que ce rapport ne soit pas démontré on insiste là-dessus dans ce discours.

Le danger de celui-ci est qu’il donne lieu à un consensus sur l’extractivisme comme besoin inéluctable pour le développement et davantage de justice. Avec ce discours, alors qu’au cours de la période néolibérale la rente extractive était privatisée parce qu’on considérait les marchés plus efficaces que l’État, aujourd’hui, avec les nouveaux gouvernements progressistes, la récupération de la rente extractive de la part de l’État permettrait de financer le développement national et serait de ce fait acceptable.

Il faudrait se poser les questions suivantes : la rente extractive est-elle nécessaire au financement du développement et à quel type de développement les industries extractives donnent-elles lieu ? Quels en sont les principaux acteurs ? Est-il acceptable que les entreprises transnationales soient protégées par un réseau juridique de protection des investissements liés aux Traités de libre-échange qui leur donne une sécurité juridique absolue ? Quel est le rapport entre la rente extractive et les dépenses sociales ? Les arguments qui mettent en avant la rente extractive comme alternative pour financer le développement sont-ils corrects ? À quelles dynamiques réelles ce discours, qui promeut l’extractivisme au nom du développement, de l’équité et de la justice sociale, donne-t-il lieu ? Une vision alternative ne peut être mise en place pays par pays, de manière isolée. Il faut, bien au contraire, développer l’intégration régionale sur base de la solidarité, la coopération, la complémentarité.


Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Les effets récessifs de la crise capitaliste n’ont pas tardé à affecter fortement l’Amérique latine. Aujourd’hui, la dépréciation Dépréciation Dans un régime de taux de changes flottants, une dépréciation consiste en une diminution de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies due à une contraction de la demande par les marchés de cette monnaie nationale. des matières premières, la contraction des exportations, la spirale ascendante de la dette publique, la fuite de capitaux et le rôle assigné à la région dans la division internationale du travail, tout cela dans le cadre des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. , font que l’Amérique latine est entrée en récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. , qu’on assiste à une augmentation du chômage et à la fin de la croissance et réduction de la pauvreté qui avait prédominé au cours des dernières années.

Cette situation marque la limite des politiques progressistes, limite dont le dépassement nécessite une radicalisation pour mettre fin, en premier lieu, à l’intégration subordonnée de l’Amérique latine dans le système capitaliste mondial. Malheureusement, après plus d’une décennie de valorisation des matières premières, les gouvernements, loin de réduire la vulnérabilité et la dépendance, ont renforcé leur profil d’exportateurs primaires.

Le cas argentin est paradigmatique. Avec l’arrivée au gouvernement d’une coalition de droite classique, le capital, presque sans intermédiaire, parvient à décharger tout le poids de la crise sur les travailleurs et couches moyennes par le biais de mesures d’austérité drastiques. Nous donnons brièvement quelques exemples de la rapide détérioration des conditions de vie des classes populaires.

D’après les données officielles, le chômage a augmenté au cours des neuf mois qui ont suivi l’accession au pouvoir de Macri à 9,3 % et la sous-occupation à 11,2 %. Le taux de pauvreté est passé de 29 % en décembre 2015 à 32,6 % en mars 2016, ce qui a fait augmenter le nombre de pauvres de 1,4 million, portant le nombre de pauvres à 13 millions sur une population de 43 millions.

L’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. augmente jour après jour ce qui contraste avec les revenus des catégories populaires qui sont dans leur majorité gelés ou qui augmentent moins que l’augmentation des prix. À cela il faut ajouter un chômage en augmentation résultant des pertes d’emploi du fait de la récession économique.

En ce qui concerne les prévisions de revenus, ils augmentent deux fois par an dans une proportion de 30 % alors que l’inflation augmente de l’ordre de 45 % et qu’on prévoit que l’année devrait se terminer sur une inflation moyenne de 40 %, ce qui veut dire une baisse de pouvoir d’achat de minimum 10 %. Le salaire minimum lui se montera à 8 000 pesos (534 dollars) en janvier 2007 alors qu’il faut au moins 19 000 pesos pour mener une vie digne (1270 dollars).

La région est à la croisée des chemins, marquée par un ralentissement (ou recul dans bien des cas) des forces progressistes et un renforcement institutionnel de la droite décomplexée. Sommes-nous ou non à la fin d’un cycle et face au début d’une restauration conservatrice ? C’est comme toujours la capacité ou non des peuples à se mobiliser autour d’un projet émancipateur, dans un cadre d’intégration régionale et de dépassement des expériences intervenues jusqu’à présent, qui en décidera.


Traduction : Virginie de Romanet


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Auteur.e

Maria Elena Saludas

ATTAC/CADTM Argentina


Auteur.e

Guillermo Berganza

ATTAC-CADTM Argentine