Les peuples se mobilisent contre les multinationales

1er décembre par Juan Tortosa , Monica Vargas

La 3e session du Groupe intergouvernemental de l’ONU chargé de préparer le Traité des Nations unies sur les multinationales et les droits humains s’est déroulée à Genève fin octobre. Parallèlement, la Semaine de mobilisation des peuples visait, par des actions, des débats et des rencontres, à pousser l’ONU à adopter un traité à caractère contraignant. Pari réussi, avec de nombreuses échéances menées à bien. Rencontre avec Mónica Vargas, co-organisatrice de l’événement et membre du Transnational Institute.

Juan Tortosa (JT) : Peux-tu présenter en quelques mots le mouvement et la campagne internationale auxquels tu participes ?

Mónica Vargas (MV) : La Campagne globale pour revendiquer la souveraineté des peuples, démanteler le pouvoir des multinationales et mettre fin à l’impunité (Campagne globale) est un réseau de plus de 200 mouvements sociaux, organisations et communautés affectées pas la rapacité des multinationales. Elle offre une plateforme de résistance à l’accaparement des terres, aux industries extractives, à l’exploitation et la destruction de l’environnement, en particulier en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elle est une réponse des peuples face à l’impunité des multinationales, via le dialogue et l’échange d’informations et d’expériences de résistances.

Ce réseau militant et citoyen propose un Traité international des peuples comme cadre politique des mouvements et communautés aux niveaux local, national et international, pour faire face au pouvoir des multinationales et au modèle économique dominant. L’objectif est la ratification d’un traité contraignant pour les multinationales en matière de droits humains, afin de mettre fin à leur impunité et d’assurer un accès à la justice pour les communautés touchées.

La particularité de la Campagne globale est qu’elle s’attaque à l’ensemble de l’architecture qui assure l’impunité des multinationales au niveau global. Elle se situe dans un paradigme très distinct des codes volontaires et de la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE), en mettant sur la table le besoin urgent de normes contraignantes.


JT : En quoi a consisté cette semaine de mobilisation pour le réseau Campagne globale ?

MV : La Semaine de mobilisation des peuples coïncidait avec la 3e session du groupe chargé de préparer le Traité des Nations unies sur les multinationales (IGWG). Dans ce cadre, nous sommes venu·e·s à Genève pour faire pression sur les gouvernements. En 2015 et 2016 nous formulions à l’ONU des propositions sur le traité en discussion. Cette année, nous avons présenté notre propre « Traité sur les sociétés transnationales et leur chaîne de valeur en matière de droits humains ». Il se compose d’éléments contraignants visant à enrayer l’impunité des multinationales.

Durant la semaine de mobilisation, nous avons assuré une présence soutenue à l’intérieur de l’ONU. Plus de 100 Etats et près de 200 représentant·e·s de mouvements sociaux, syndicats et organisations de la société civile se sont mobilisés à Genève. Leurs représentant·e·s ont participé à la plénière de l’IGWG et aux événements parallèles. Nous nous sommes aussi coordonné·e·s avec l’Alliance pour un traité, réseau d’ONG actives dans le domaine des droits humains et dont la Campagne globale est co-fondatrice.

Nous avons tissé des liens avec des parlementaires d’Asie, d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Europe, signataires de « l’Appel international de parlementaires pour un traité contraignant sur les entreprises multinationales et les droits humains ». En Suisse, parmi les premiers signataires se trouvent : Jean Batou, Carlo Sommaruga, Silva Semandeni, Ursula Schneider Schüttel, Claudia Friedl, Beat Jans et Martina Munz.

Le troisième pilier de notre mobilisation a été l’action de rue, avec deux axes : la dénonciation des politiques sécuritaires et la justice climatique. Nous avons installé un dôme sur la place des Nations unies. Il a hébergé neuf ateliers sur des thématiques comme le droit du travail, la santé, le négoce des murs et de la sécurité, les femmes en lutte ou la justice climatique. Nous avons également eu l’occasion de collaborer avec des organisations locales comme le syndicat Uniterre ou la Coordination genevoise d’action syndicale (CGAS). Enfin, nous avons participé à des actions pour le désinvestissement des énergies fossiles et contre l’évasion fiscale pratiquée par les entreprises transnationales.

La Campagne globale se prépare désormais aux prochaines échéances : la « Jornada Continental de Lucha por la Democracia y el Neoliberalismo » et le Contre-Sommet face à l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
(OMC), en Argentine. C’est en favorisant la collaboration et la solidarité des peuples que nous pourrons atteindre notre but : démanteler le pouvoir des multinationales et mettre fin à leur impunité.

Propos recueillis par Juan Tortosa
Edition : Pierre Conscience

http://stopcorporateimpunity.org/



Marathon d’actions

Les militant·e·s de solidaritéS n’ont pas chômé durant cette semaine de lutte. Lundi 23 octobre, nous avons participé à une action symbolique dénonçant la construction de murs dans le monde, séparant les populations et bloquant les réfugié·e·s. Mercredi 25, nous étions devant le siège de Crédit Suisse pour dénoncer sa politique d’investissement dans les énergies fossiles. Vendredi 27, nous coorganisions une grande visite guidée de la Genève des multinationales. A cette occasion, des militant·e·s du Zimbabwe, de France, des Etats-Unis et de Suisse se sont exprimé·e·s devant les sièges d’entreprises comme Viterra (racheté par Glencore), BNP Paribas, HSBC, H&M, Apple ou encore Swisscom. Dénonçant tantôt leur politique d’évasion et de fraude fiscale, tantôt leur politique extractiviste affamant les populations du Sud, tantôt l’exploitation infâme prévalant dans leurs unités de production. Cette balade a conclu une semaine d’action et de partage d’expériences importante.

youtu.be/nnDBDV-YI4o


Source : SolidariteS