Les routes de l’esclavage

1er septembre par Michèle Vilard


Durant l’été 2020, la chaine télévisée Arte a rediffusé une série documentaire intitulée « Les routes de l’esclavage ». Retraçant cette histoire du 5e au 19e siècle, nous vous en proposons un résumé.

C’est l’histoire d’un monde où l’esclavage a dessiné ses territoires et ses propres frontières.
Un monde où la violence, la domination et le profit ont imposé leurs routes.
L’esclavage n’a pas commencé dans les champs de coton. C’est une tragédie beaucoup plus ancienne qui se joue depuis l’aube de l’humanité.
A partir du 7e siècle et pendant plus de 1000 ans, l’Afrique fut l’épicentre d’un trafic global.
Plus de vingt millions d’Africains ont été vendus, déportés et réduits en esclavage.
Ce système criminel a façonné notre monde et notre histoire.
L’ampleur de ce trafic est telle qu’il a longtemps été impossible d’en expliquer les mécanismes.

 476–1375 : Au-delà du désert

D’où vient la demande ?

Jusqu’à la fin de l’antiquité les besoins se trouvent chez les grecs, les romains, pour accomplir les tâches jugées indignes. Les esclaves viennent d’un peu partout : steppes d’Asie Centrale, Russie, Europe de l’Est, pays slaves (d’où le nom d’esclave) soit des esclaves blancs.

Vers 476, plusieurs peuples se disputent l’héritage de l’empire romain qui s’effondre sous la poussée des invasions barbares : wisigoths, ostrogoths, empire byzantin, tribus berbères, tribus arabes.

Ces dernières s’imposent petit à petit et prospèrent dans toute la région.

En pleine expansion, les Arabes, au 7e siècle, gagnent la bataille de Fustat en Égypte (qui deviendra Le Caire). Ils établissent ainsi un point de jonction entre l’Afrique et le Moyen Orient, liant leur destin.

Cette conquête bouleversera toute l’économie du continent et intensifiera la demande en esclaves pour le maintien et la poursuite de leur expansion.

A partir du Caire, un immense trafic s’impose peu à peu sur le seul continent africain.

En 769 les Arabes établissent un pacte avec les Nubiens (extrême Sud de l’Égypte) : arrêt des hostilités contre échange d’esclaves. Ce marché, imposé, exige 360 esclaves par an, des deux sexes, choisis parmi les meilleurs du pays. Les arabes organisent les premières déportations entre Afrique et Moyen Orient.

Les captifs convergent vers Bagdad, nouveau centre du monde, se mélangeant aux esclaves du Caucase, Balkans…

Après deux siècles d’expansion les Abbassides (9e) décident de transformer les marécages autour de Bassora (actuelle Irak) en vergers luxuriants. Cette entreprise nécessitant une énorme main d’œuvre, l’empire fait venir des milliers d’esclaves, non musulmans : éthiopiens, nubiens, somaliens et chez les Zandj (mot persan signifiant noir).

Les Zandj se regroupent en une sorte d’armée pour se révolter. D’autres peuples s’y adjoignent, mais tout cela finit dans un bain de sang. Il y eut entre 500.000 et 1.000.000 de morts d’esclaves.

Cette bataille précipite cependant le déclin de Bagdad au profit du Caire, nouvelle capital de l’empire.

Le Caire, au 10e, marché le plus important de toute la méditerranée, devient de centre de gravité de l’empire en Afrique. C’est une nouvelle situation géopolitique qui rebat toutes les cartes.

Les routes de l’esclavage se déploient à l’intérieur du continent en direction du Caire.

Les usages changent. La position de l’esclave dans la société se transforme.

Une forte demande de main d’œuvre domestique apparait. Les gens achètent des esclaves pour les faire travailler mais aussi comme valeur symbolique dans la sphère privée. Les esclaves reflètent le statut social de leur propriétaire et augmente leur prestige à l’intérieur de leur communauté.

On a pu retrouver une grande partie des actes de possession d’esclaves que des juifs avaient consignés dans une synagogue.


Le piège se referme sur l’Afrique

Au 11e 12e 13e, le Caucasien, le Slave est remplacé par l’Africain. 52 % des esclaves domestiques proviennent d’Afrique noire : Éthiopiens, Nubiens, Soudanais… les femmes esclaves sont des biens de consommation, même si parfois des relations plus personnelles s’installent. Ils ont quitté les champs pour se cantonner dans les maisons des maîtres, devenant des produits de luxe pour certains.

De plus en plus d’esclaves se soumettent à l’Islam espérant échapper aux rapports de domination qui représentent une contradiction pour les Arabes.

Devenus musulmans, les Berbères se rangent du côté des dominants et les aident à aller chercher des captifs au-delà de l’empire et ainsi créer un réseau subsaharien.

Le Sahara est un obstacle à l’extension du commerce, mais les Berbères connaissent bien le désert et sont une aide précieuse, grâce notamment à l’utilisation des dromadaires.

En 1235, le commerce se développe et de nouvelles routes voient le jour entre le Nord et le Sud du Sahara.

Un grand réseau commercial s’installe le long des rives du fleuve Niger. Arabes et Berbères créent un comptoir à Tombouctou au Mali où abondent marchandises, vente d’esclaves, métaux précieux...

Cette ville devient une place stratégique dans le commerce transsaharien.

L’empire du Mali, avec lesquels commerçaient déjà les Berbères, regorge de richesses et des plus importantes réserves d’or du monde.

Tombouctou possède également la plus grande bibliothèque du désert : 360.000 manuscrits du Moyen Âge tenus dans des lieux secrets.

La culture musulmane se transmet par les routes marchandes.

L’islam devient la religion d’État de l’empire du Mali. Cette communauté profite de l’empire islamique.

Avec les conversions, on a besoin de davantage d’esclaves. La traite s’étend donc au sud, chez les animistes qui étaient considérés comme des « presque animaux ».

De grandes razzias d’esclaves s’organisent dans toute l’Afrique subsaharienne en vue d’ouvrir des marchés au Caire. La remontée dans cette capitale dure plus de six mois sur 4.500 kms de marche dans le désert, ce qui occasionne de grandes pertes pendant les traversées, davantage que par la mer.

En 1324, Moussa Empereur du Mali, se rend à la Mecque, remontant les routes caravanières. C’est un voyage de grande envergure avec beaucoup d’or à la clé et un long échange commercial entre Tombouctou et Le Caire.

Ce déploiement de richesses commence à arriver aux oreilles des Européens…

S’élabore alors une carte catalane qui fait état d’une première représentation du monde dans son ensemble, avec les potentialités géopolitiques et économiques connues à l’époque.

A la fin du moyen-âge, six grandes routes de traite remontent vers des grands ports : Alger, Tunis, Tripoli, Le Caire en direction des marchés du sud de l’Europe : Marseille, Gêne, Grenade, Venise… Certains esclaves sont déportés en Chine, au Japon.

L’approvisionnement en esclaves d’Europe ou d’Asie Centrales n’a cependant jamais cessé au fil du temps et des besoins de l’expansion islamique, notamment sous l’empire ottoman.

Une autre source, moins abondante mais plus constante d’esclaves européens, est l’attaque des navires chrétiens en Méditerranée et les razzias dans les pays européens par les corsaires barbaresques et les Turcs, qui durent jusqu’au début du XIXe siècle. Ces esclaves sont principalement espagnols, catalans, occitans, provençaux, italiens, croates, serbes, albanais ou grecs.

Mais cette servitude, si ignoble soit-elle, ne s’est jamais érigée en un système strictement économique implacable comme il le fut à partir de l’arrivée des Européens en Afrique.

Pour donner un sentiment d’esclave, il faut construire « un autre », une autre peau, une autre religion, lui montrer qu’il est différent. On le persuade qu’il est esclave par « nature » et non pas par un acte de domination. Il intériorise sa condition, est esclave sans avoir eu recours à une violence physique, comme une fatalité d’où il est impossible de sortir.
On observe encore des marques profondes de ces faits aujourd’hui : Deux millions de Bellas, descendants d’esclaves, vivent entre Niger, Lybie, Mauritanie, Mali.
Des sociétés de castes existent encore de nos jours. Au sommet, les Touaregs au teint clair qui dominent, tout en bas, les Bellas, descendants d’esclaves qui n’ont rien. La guerre récente du Sahel a permis aux « teints clairs » de réaffirmer leur autorité sur les Bellas. Beaucoup ont dû fuir vers Bamako. L’esclavage se perpétue…

 1375 – 1620 : Pour tout l’or du monde

Ce système criminel a façonné notre histoire et fondé les plus grands empires à travers le monde.
A cette époque, les esclaves étaient la force motrice des empires qui se mettaient en place. Au 14e siècle, l’Europe s’ouvre au monde et découvre qu’elle est en marge de la plus importante zone de production de richesses et d’échanges de la planète qui se situe en Afrique.
Un petit royaume s’élance le premier à l’assaut des côtes africaines : le Portugal.
Dans son sillage se dessinent de nouvelles routes de l’esclavage.

Au début c’est un projet portugais.

Revenant des croisades les Portugais se lancent dans l’aventure. Ils avaient réussi à bouter les arabes hors de leur territoire et eurent alors les coudées franches pour aller à la conquête du monde.
A leur tête, le prince Henri, dit Henri Le Navigateur, architecte d’un projet périlleux : ouvrir par l’atlantique une nouvelle route commerciale pour contourner les musulmans en méditerranée et aller chercher l’or d’Afrique.

En effet, avec la chute de Constantinople en 1453 et la victoire des musulmans, les routes du commerce se sont trouvées coupées, bloquant également la circulation d’esclaves en provenance des Balkans.

A cette époque, le commerce des humains est courant sur tout le pourtour méditerranéen : Portugal, Sud de la France, Espagne, Italie, Sicile. L’essentiel des captifs vient des Balkans et passe par les ports de Chypre, Constantinople, Crête.

L’Afrique s’est trouvée associée à l’esclavage à cause de ces évènements.

Les Portugais avaient mis au point la caravelle, bateau capable d’affronter les fortes tempêtes en haute mer. Cet engin révolutionnaire leur permettra d’arriver sur la côte ouest de l’Afrique.

Bien que décrit comme dévot, Henri le Navigateur convainc toute sa noblesse de le suivre dans l’aventure commerciale. Il s’entoure d’une bande de pirates pour assurer les razzias et faire des captifs.

A cette époque, on est dans une économie de la prédation. Armes à la main, les mercenaires du prince Henri capturent « au filet » les pêcheurs des côtes de Mauritanie, Sénégal… les embarquent dans les navires en route vers le Portugal, mais souvent aussi les déchargent dans le premier port du chemin du retour : Lagos actuel Nigeria. Là, les déportés sont vendus au plus offrant : séparations déchirantes, cris, arrachements des familles, tout cela sous les coups de fouet.

Pour l’Europe chrétienne, poursuivre la conquête de l’atlantique est une nécessité.

La papauté favorise l’expansion portugaise : apportant sa caution morale, le pape accorde des « droits à coloniser » et va même jusqu’à autoriser un « esclavage perpétuel ». Les razzias peuvent donc se poursuivre dans un cadre légal. Des droits de propriété sont accordés pour l’appropriation de territoires africains découverts le long de la côte africaine.
Les grands navigateurs construisent leur fortune sur la traite d’esclaves.

En un siècle, Lisbonne devient la ville la plus riche d’Europe, devant Paris, Londres ou Amsterdam

Le nombre d’esclaves noirs y augmentant de plus en plus, un ghetto leur est réservé.

La rue « du puits des nègres » en témoigne encore aujourd’hui. Les esclaves n’ayant pas droit à une sépulture, le roi Manuel règle la question en faisant creuser un puits très profond et en y jetant les cadavres recouverts ensuite de chaux vive.

Certains d’esclaves peuvent vivre chez leurs maîtres. S’ils sont parfois « intégrés », cela n’enlève en rien la cruauté de leur condition ni n’empêchent certains maîtres de vendre les jeunes esclaves nés sous leur toit…

L’esclave est l’objet d’une comptabilité comme n’importe quelle marchandise. La « pièce » sert d’étalon.

On dénombrait environ 10 % de la population noire à Lisbonne.

Les Portugais s’aventurent plus loin encore sur les côtes sud et prennent possession d’une île inhabitée, vierge et fertile, port sûr et base idéale : São Tomé.

Ils peuvent s’y installer sans conflit avec les africains et deviennent l’État le plus puissant de la région.

En 1483, à 10 jours de mer de l’île, s’étend le royaume Kongo avec lequel les Portugais entrent en relations sur un pied pratiquement d’égalité. Ce royaume, deux fois plus grand que le Portugal, est un pays riche et organisé, avec lequel les musulmans n’ont pas encore été en contact. Il n’y a pas de tension religieuse.

Le roi, Alfonso 1er décide même de se convertir au christianisme, ouvrant son pays aux missionnaires portugais.

Mais la fièvre de l’or pousse les conquérants portugais à poursuivre leur expansion. Ils se dirigent vers Elmina (les mines) dans le royaume voisin des Akans, et vont devenir les négriers de ce royaume.

La production d’or existait depuis des siècles en Afrique : Kongo, Guinée, Mali, une partie du Sénégal, Ghana… Entre São Tomé, le royaume Kongo et Elmina, le premier commerce triangulaire se met en place : marchandises européennes contre esclaves à Kongo, esclaves contre or à Elmina.

Grâce à ce troc, les Portugais créent un espace commercial autonome.

Un système s’expérimente, qui deviendra un nouveau chapitre de l’histoire de l’esclavage…

A São Tomé les Portugais créent la première plate-forme de déportation massive de captifs. Ils vont passer d’un simple commerce d’esclaves à l’invention d’un système de production de plantation sucrière, à rentabilité inégalée.

São Tomé devient une île uniquement dédiée à la plantation de sucre. C’est un laboratoire, le « mariage de l’homme noir avec la canne à sucre » et cela marche… D’une colonie de noirs, on passe à une société esclavagiste.

En arrivant sur l’île, les captifs ont apporté avec eux leur connaissance du travail de la terre sous les tropiques.

Lorsque les marins débarquent à São Tomé, beaucoup regardent avec curiosité les nouvelles pratiques qui se mettent en place dans cette île du bout du monde. Les 2/3 de l’île ne sont pas encore déboisés et utilisés pour la culture de la canne à sucre. Alors, quand un commerçant vient y habiter, l’agent du roi lui attribue autant de terrain qu’il lui semble pouvoir cultiver, avec les esclaves-ouvriers qui vont avec.

Le patron ne fournit rien aux esclaves qui font tout : travail de la terre, construction de cases…

Plus tard, la canne à sucre fut remplacée par le café, puis encore par le cacao.

La route de l’or reste une obsession. Après Christophe Colomb, Pedro Cabral ouvre une nouvelle voie maritime dégagée vers l’ouest et finit par arriver au Brésil.

A partir de 1516, le laboratoire de la première grande expérimentation du genre sous les tropiques exportera son modèle dans ce nouveau pays, puis, plus tard, vers les Caraïbes.

Entre le royaume Kongo, São Tomé, le Brésil et le Portugal se dessinent les premières routes des traites transatlantiques.

Au 16e, le monopole du Portugal et de l’Espagne ne tarde pas à être contesté par d’autres pays qui se joignent à eux pour faire main-basse sur l’or et les esclaves d’Afrique : Flamands, Allemands, Génois, Anglais, Vénitiens Français…

En Europe, des centaines de captifs arrivent par des navires portugais. Une économie se joue entre les élites politiques, (qu’elles viennent des sociétés européennes ou africaines), et les marchands. Toutes s’enrichissent grâce au commerce des esclaves. Certains souverains africains se convertissent au christianisme, envoient leurs enfants étudier au Portugal.
La traite négrière africaine est la principale source de revenus pour la couronne portugaise et l’aristocratie.

L’État se construit sur les revenus d’Outre-mer. Les richesses sont immenses.
Le musée des Hiéronymites à Lisbonne est financé par la traite des esclaves et le sucre.

Le trafic des humains se resserre presque exclusivement sur l’Afrique équatoriale. Les razzias se multiplient et on atteint un niveau de déportations encore inégalée jusque-là.

Les Portugais se revendiquent également maîtres de l’Angola, par droit de découverte.

Luanda, la capitale, devient le plus important port de déportation en direction du Brésil. On signe des contrats sur des têtes d’esclaves : un marchand devra introduire 20.000 esclaves/an… on change de vocabulaire en parlant de lots, de pièces. Ce n’est plus du troc mais de la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
dans les transactions entre les côtes africaines et le Brésil.

Mais, à São Tomé, joyau de l’empire portugais, l’édifice sucrier commence à se fissurer.

Il devient difficile de contrôler les révoltes qui voient le jour. Au cœur de la forêt, des fugitifs s’organisent en communautés armées. La distance entre Lisbonne et l’île joue contre la couronne portugaise et le Kongo ne veut pas intervenir dans ces affaires.

Les Portugais vont donc inventer leurs propres armes en créant des mulâtres, croisements avec des femmes noires pour obtenir une population métisse qui transmettra des valeurs portugaises à ses enfants métisses, créant un groupe social capable de défendre l’île.

Ces enfants mulâtres sont devenus les « bâtards » de l’empire. Certains sont rendus libres « pour le service de Dieu et votre Altesse ». Ils sont appelés « fils de la terre » pour défendre la couronne portugaise mais n’ont pas de position dans le pays. Avec l’explosion de la demande de main-d’œuvre, ils doivent kidnapper des citoyens du royaume Kongo ce qui met à mal les liens privilégiés entretenus jusqu’ici avec le Kongo.

En 1595 São Tomé s’embrase. Un captif, Amador, prend la tête d’un soulèvement d’esclaves que les autorités n’arrivent pas à contenir. Plus tard, ce chef aura beaucoup d’importance dans l’écriture de l’histoire de l’île, face à l’oppression portugaise.

Qu’importe… un modèle a fait ses preuves et peut s’exporter.

Les Portugais démontent toutes les usines à sucre pour les reconstruire au Brésil.

Les tentacules de la traite vont se déployer sur l’Atlantique et frapper un nouveau continent proche de l’Europe : les Caraïbes, emportant avec elles les esclaves qui détiennent la connaissance agricole pour faire marcher le système ailleurs.

En 1620 les Portugais sont les maîtres incontestés de la traite négrière.

A Lisbonne le « monument aux découvertes » érigé en 1960, célèbre fièrement la conquête des pionniers qui apportèrent tant de richesses au pays.

Qu’est-il arrivé à ces cohortes d’esclaves devenus citoyens libres, restées au Portugal ?
Durant des siècles, des milliers d’Africains et d’Afro-Brésiliens ont vécu au Portugal et on observe à ce jour une présence presque totalement effacée des mémoires…
A Lisbonne, cette histoire est tombée dans l’oubli, comme une image refoulée. Les traces de leur présence ont été détruites lors du grand tremblement de terre de 1755. Des historiens commencent à travailler sur cette population qui semble s’être « diluée » dans la population. Histoire oubliée dans les familles… souci de gommer les ascendances africaines… refus de la mettre en avant…
On estime que 50 à 60 % de la population portugaise, italienne, espagnole et provençale aurait des ascendances africaines.
La traite et l’esclavage sont une partie tellement dégradante de notre histoire qu’on préfère l’oublier. La prospérité de l’Europe occidentale s’est constituée en grande partie sur ce système (Fanny Glissant).
C’est une sorte de blanchiment comme cela se passera au Brésil au 19e.
De même, le « français de souche » est une construction identitaire et politique. Que voit-on sur le drapeau corse : une tête de Maure
L’archéologie de l’esclavage (fouilles dans le quartier de l’Alfama en rénovation) exhume parfois des morceaux de cette histoire silencieuse.
Le « carrefour » lisboète est révélateur des ambiguïtés et de la complexité des mutations qui accompagnèrent la première modernité européenne. « Esclaves et race au Portugal » par Antonio de Almeida Mendes, Historien et Universitaire à Nantes https://books.openedition.org/oep/1495?lang=fr

Dans d’autres lieux, on se cherche encore et encore : Angola… São Tomé où une danse procession se pratique chaque année pour exorciser la tragédie passée. Une partie de la population est en manque d’identité, qui est-on ?

 1620 – 1789 : du sucre à la révolte

Sur l’île de São Tomé, les Portugais ont inventé un modèle économique à la rentabilité inégalée : la plantation sucrière. Pour la première fois on peut parler d’une société esclavagiste.
Au 16e toute l’Europe cherche à les imiter.
Une quête de profits qui va plonger dans le chaos tout un continent où Anglais, Français, Espagnols et Irlandais espèrent devenir riches, immensément riches…

Les autres pays d’Europe arrivent… tout ce monde convergeant vers les Caraïbes.
La découverte du Nouveau Monde sera la période la plus terrible de l’esclavage.
Le continent africain est mis à sac pour assouvir la cupidité des Européens.

Au 16e siècle, 13 millions d’Africains sont jetés sur les routes de l’esclavage.

Les Caraïbes offrent les mêmes critères géographique et climatique que São Tomé.

Les esclaves sont les cobayes de la guerre du sucre. A partir du 17e en Europe, le sucre devient plus addictif que d’autres épices et la consommation augmente considérablement.

Les nouveaux entrepreneurs : marchands, armateurs, flibustiers… sont prêts à tout. L’Atlantique devient un champ de bataille de la guerre du sucre. La Hollande, l’Angleterre, le Danemark et la France veulent briser l’hégémonie du Portugal et de l’Espagne. Tous ces pays colonisent les Caraïbes. Les Hollandais prennent possession de St Martin, St Eustache,
Les Anglais des Bahamas, Jamaïque, Dominique, Antigua et la Barbade. Les Français de St Domingue, Martinique, Guadeloupe et la Grenade. Seuls, Cuba et Porto Rico restent sous bannière espagnole.

Après l’extermination des Indiens Arawak, ces terres fertiles voient fleurir les premières colonies de canne à sucre. Les Caraïbes sont un lieu idéal pour les maîtres des lieux qui créent un lieu adapté à leurs besoins.

Dans cet univers concentrationnaire, l’homme est un outil comme un autre, un corps mécanisé, décharné, consumé par le travail. Le taux de mortalité infantile y est très élevé : 90 % des enfants de femmes jamaïcaines mourraient avant l’âge d’un an.

Dans de telles conditions il est impossible de reproduire les plantations… qui sont gérées par des économes.

Le taux de vie chez les esclaves est très faible : entre 8 et 10 ans sur une exploitation.
Il faut donc une disponibilité absolue de main-d’œuvre car plus le sucre s’exporte, plus il faut d’esclaves.

Sur les cahiers de comptes, les listes d’esclaves sont notées au même titre que le cheptel ou matériel.

Le prix d’un esclave, amorti en 4 ans, est inclus au bilan comptable.

Monter une expédition négrière coûte très cher. L’Angleterre a pris avantage sur ses concurrents grâce à son système bancaire. Pour soutenir cette guerre du sucre, la City prête sans compter. Il faut aussi des assurances car les bateaux risquent gros : éventuelles pertes en mer, rencontre de pirates… dommages divers… La Lloyd’s est là.

Les États tirent un très gros profit de ces expéditions et ont grand avantage à favoriser ces projets.

Louis XIV l’a bien compris et s’y engage, favorisant l’augmentation du nombre d’esclaves

Sur les mers se croisent armateurs, navires de guerre, des milliers de navires militaires, l’armada anglaise…

Les ports européens s’adaptent : embarcadères spécialisés dans le déchargement des différentes marchandises, complexes portuaires… une ville dans la ville où se vendent et s’achètent les marchandises entièrement dédiées à ce nouveau commerce.

Londres, Lorient, Copenhague, Bristol, Nantes, La Rochelle, Liverpool, Bordeaux, Anvers… et de très nombreux autres petits ports qui irriguent l’intérieur des terres en remontant les fleuves : Rouen, Orléans, Angoulême…

Afin de protéger les comptoirs installés par les compagnies de commerce européennes pour implanter leurs colonies, il s’avère indispensable de construire des forts militaires sur la « côte d’or » africaine atlantique. Ils servent aussi à enfermer les captifs avant le départ en mer.

En 80 ans, 43 forts sont construits, du Sénégal à delta du Niger sur la côte occidentale, puis plus tard, une douzaine sur la côte orientale. Chaque pierre, pièce de maçonnerie, poutre est transportée par bateaux depuis l’Europe, financés par les États.

L’Afrique équatoriale devient le principal vivier de captifs au monde.


Comment se procurer les esclaves ?

Les européens « poussent » leurs partenaires africains pour organiser et rationaliser cette déportation de masse. Les trafiquants locaux profitent des guerres tribales pour s’approvisionner en marchandise humaine. Parfois les blancs négociaient eux-mêmes.

Les bateaux arrivent d’Europe avec des richesses : armes, poudre, étoffes, faïences, tabac, eau de vie, pièces en métal…transmises à des courtiers Courtier
Courtiers
Une société de courtage ou courtier est une entreprise ou une personne qui sert d’intermédiaire pour une opération, le plus souvent financière, entre deux parties.
africains qui les proposent aux marchands locaux à l’intérieur des terres… puis, achat d’esclaves.

Ces derniers sont conduits vers les côtes du golfe de Guinée.

D’étape en étape, ils gagnent les comptoirs mis en place par les Européens d’où ils sont parfois soumis à des rites destinés à faciliter leur départ.

Aujourd’hui encore, on garde au Bénin le souvenir de l’Arbre de l’oubli et de l’Arbre du retour, autour desquels tournaient les esclaves, qui étaient alors censés oublier leur passé et assurer le retour de leur âme au pays.

De nouveaux hommes forts émergent, des caïds qui assassinent des noirs pour bien montrer qui est le chef, dans le but de terroriser la population… sorte d’organisation mafieuse.

Le commerce repose sur les marchands africains et les négriers.

Toute l’économie continentale est bouleversée.

Sur les Caraïbes, les noirs débarquent dans un monde dominé par les blancs.

Le terme de blanc n’existe pas avant la société esclavagiste. Cette catégorie raciale se construit dans les Antilles.
La race, arme de soumission, sert à graver dans la chair la prétendue infériorité des uns et supériorité des autres.
Coupés de leur famille, leurs racines, les noirs sont une masse servile, sans nom, sans repères. La plantation dévore sa main d’œuvre qu’il faut renouveler sans arrêt, avec fouet, tortures, cris, terreur, chairs brûlées et autorité absolue du maître.

1685 : code noir sous Louis XIV/Colbert. Les esclaves sont des biens meubles et peuvent être maltraités, torturés ou tués en toute légalité.

Résistance : Dans toutes les Caraïbes, des fugitifs se réfugient dans les forêts et au cœur des montagnes : ce sont les nègres-marrons. La résistance s’organise et, en se révoltant, les insurgés retrouvent un nom et une identité. Ils apprennent à se battre, font de nouvelles recrues, renforcent leur communauté, attaquent les plantations…

Les révoltes s’étendent. Le système sucrier arrive en surchauffe. Les populations européennes commencent à se poser des questions.

La crise n’épargne pas la France. Dans les ports négriers métropolitains, tout le monde sait ce qu’il se passe.

Fin 1780 les informations circulent plus ouvertement et des abolitionnistes militent.

En 1783, un premier procès retentissant se déroule en Angleterre, dénonçant les pratiques barbares des négriers.

Entre 1633 et 1807, date de l’arrêt de la traite en Grande Bretagne mais pas encore de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques, il y eu dans ce pays 2.756.000 captifs africains.

L’esclavage semble à présent devenir « immoral ». Les Anglais le comprennent avant les autres et se préparent à dominer le monde.

A l’aube du 19e, on condamne la traite transatlantique. Mais comment accepter de perdre les Caraïbes, poule aux œufs d’or si chère au capitalisme mondial ?

En France, l’arrêt officiel de la traite date de 1815. Celle de l’arrêt réel date de 1832 et celle de l’abolition de l’esclavage en 1848.

 1789 – 1889 : les nouvelles frontières de l’esclavage

En 1789 l’esclavage a engendré la plus grande accumulation de richesses jamais vues à l’époque.
100.000 captifs sont déportés par an.
A l’aube du 19e siècle, la violence des négriers accélère la condamnation de la traite transatlantique.
Désormais, l’Europe doit trouver un moyen de s’enrichir sans avoir recours à ce trafic devenu immoral.
Dans les années qui suivent l’interdiction de la traite, les Européens vont repousser les frontières de l’esclavage…

Le Brésil porte en lui l’héritage des dernières années de l’esclavage.

Au moment où le commerce des esclaves est interdit, une 2e vague de déportation de captifs frappe la baie de Rio de Janeiro.

Avec plus de 2 millions d’esclaves débarqués au 19e , Rio est devenu le plus grand port de traite au monde. Il devient le 2e pays africain au Brésil.

Aujourd’hui le Brésil est le champion du monde de la répression policière contre la population noire, principalement concentrée dans les favelas. Les noirs sont particulièrement discriminés. 130 ans après l’abolition de l’esclavage, les Afro-Brésiliens restent la population la plus pauvre du pays, citoyens de 2e zone dans un monde clivé entre noirs et blancs.

L’histoire des Amériques est souvent relatée à tort comme une implantation essentiellement européenne.

Vers 1820, quatre africains pour un européen font la traversée de l’Atlantique.

Fin 18e les noirs créoles et africains forment l’écrasante majorité de la population du Brésil, du Venezuela et des Caraïbes. Les Africains sont omniprésents, les blancs minoritaires. La peur commence à s’installer chez ces derniers.

En 1791, dans ce continent noir du nouveau monde, ce que redoutent les blancs est en train de se produire : un soulèvement mobilisant la totalité des esclaves se produit.

Saint Domingue devient une véritable poudrière. L’île est prête à faire exploser tout le système esclavagiste des Amériques jusqu’en Europe.

Cette colonie française, peuplée à 90 % d’esclaves, voit débarquer sur ses côtes 45.000 nouveaux captifs africains chaque année. Au lendemain de la révolution française de 1789, la liberté chantée dans la déclaration des droits de l’homme sonne comme un cri de ralliement pour ces nouveaux débarqués.

Ils voient que le pouvoir des blancs s’effondre : plus assez de troupes, de contremaîtres… C’est le moment de lancer une révolte.

Le 22 août 1791 est la date retenue de la première nuit d’insurrection. Elle marque le départ du vent révolutionnaire qui balaya tout le système de plantations.

Le Vaudou a été très présent tout au long de la contestation du système esclavagiste, comme pour y puiser les forces nécessaires.
C’est la religion Vaudou qui va réunir l’ensemble de ces esclaves en lutte.

Cette guerre de libération va durer 12 ans, conduite principalement par Toussaint Louverture. Il infligera à Napoléon sa première défaite militaire. L’expédition du Général Leclerc ne parvient pas à reconquérir l’île

En 1804, Haïti devient la première république noire, sur les cendres de St Domingue.

Notons au passage que le pays a dû rétrocéder une somme colossale aux planteurs de canne à sucre en dédommagement de leurs pertes ! En 1825, le gouvernement du roi Charles X impose à son ancienne colonie de régler 150 millions de francs pour compenser les pertes des planteurs chassés du pays qui ne cessaient de pleurer leur splendeur perdue.
Les colons ayant perdu près de 250 000 travailleurs, ils reçoivent en retour 123 784 426 francs, soit l’équivalent de près de 5 milliards d’euros d’aujourd’hui. Le pays n’a fini de payer cette illégitime dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
qu’en 1947.

La victoire de ces esclaves fait résonner le mot liberté à travers le monde et transmet aux blancs la peur que l’idée révolutionnaire se propage à toutes les plantations.

Cette révolution eut des répercussions historiques mondiales qui conduisirent la colonie la plus rentable au monde vers son effondrement. La moitié de la production mondiale des marchandises est soudainement retirée du monde, ce qui a comme conséquence de totalement reconfigurer l’économie atlantique.

Quand l’Europe se réveille du traumatisme d’Haïti, 10.000 blancs ont déjà pris la fuite…
Les planteurs de l’île trouvent vite de nouvelles terres où se reconvertir. Partout on veut profiter de leur expérience de la culture intensive : à Cuba dans l’industrie du sucre, Aux États-Unis dans le coton, au Brésil pour le café.

Mais la liberté arrachée par les esclaves d’Haïti a une conséquence paradoxale : le renforcement de l’esclavage sur tout le continent américain.

L’arrière-pays de Rio, dans la vallée du Paraíba, a longtemps été recouvert de forêts primaires impénétrables.

Au début du 19e, les arbres ont été arrachés pour laisser place à la culture intensive du café, nouvelle source de richesses. Aujourd’hui ce ne sont plus que des montagnes pelées.

Les grands propriétaires de cette vallée comptaient près de 90 % d’esclaves africains de première génération.

Pendant une période très courte, toute une région, qui était pratiquement vide, s’est peuplée très rapidement d’exploitations agricoles et d’esclaves.

Certains maîtres possédaient jusqu’à 1000 esclaves.

Tous appliquent une organisation scientifique du travail, avec une comptabilité stricte tenue chaque jour.

Tout est concentré autour de la zone du séchage du café. Dans les grandes plantations, les esclaves sont rassemblés dans des baraquements, avec une seule entrée. L’espace détermine l’organisation du travail.

Le lieu ressemble à une prison d’où il est pratiquement impossible de s’échapper. Tout est organisé de telle sorte qu’il devient inutile de surveiller les esclaves parce qu’on sait où les trouver.

On assiste à une métamorphose de la production de matières premières pour les usines britanniques et les nouveaux marchés européens de consommation de masse.
Le rendement, stable, est dix fois supérieur à ce qu’il était au 18e siècle.

A 900 kms de l’Europe, ces hommes, femmes et enfants sont la face cachée de la révolution industrielle.

Capoeira : entre art, danse et lutte

Le Brésil est l’un des derniers pays à interdire l’esclavage après 450 années d’esclavage pour les Afro-Brésiliens (1888).

Le mouvement abolitionniste était un mouvement conservateur, mené par des blancs, avec l’idée que le pays devait progresser et devenir civilisé en éradiquant la barbarie pratiquée avec l’esclavage.

Mais ce mouvement voulait aussi éliminer les noirs de l’histoire du Brésil parce qu’ils étaient considérés comme barbares d’une certaine manière.

Le gouvernement, comme les planteurs, veulent « blanchir » la population : les premiers pour effacer les traces de l’esclavage, les seconds pour réduire leur dépendance à ces ouvriers désormais libres.

Dans cette optique, 215.000 européens arrivent au Brésil en 1891, soit 3 fois plus de personnes que pendant l’année la plus noire de la traite.

Le commerce d’êtres humains est remplacé par l’immigration de millions d’Européens pauvres.

Londres : le monde est en train de changer.

Au début du 19e l’Europe s’urbanise, s’enrichit. L’argent coule à flots… et Londres est plus que jamais le centre économique mondial.

Dans la capitale britannique, une nouvelle classe moyenne se rue dans les grands magasins en oubliant que ces robes en satin de coton, ces peignes, ces ombrelles en ivoire et ces confiseries sont le fruit du travail des esclaves.

Un grand décalage existe entre ce qui se vit dans les capitales européennes et les sociétés coloniales.

En métropole, les décideurs commencent à désapprouver ce qui se passe dans les colonies. Ils ne se reconnaissent plus dans cette violence.

Cela amène les Britanniques à condamner l’idéologie de l’esclavage. Les milieux d’affaires se mettent à rechercher des placements plus surs et moins dangereux.

Investir dans des filatures de coton en Grande-Bretagne a l’avantage d’être beaucoup moins compromettant.

Les nouvelles machines construites par les industriels nécessitant beaucoup plus de coton, l’approvisionnement en matières premières devient le nerf de la guerre dans cette nouvelle société industrielle. Les Britanniques en trouvent en grande quantité et encore moins chère aux Amériques.

Mais la traite négrière n’est plus une nécessité économique pour la première puissance financière au monde.

En 1807 elle interdit la traite transatlantique (qu’elle n’abolira officiellement qu’en 1833 dans ses colonies) et impose en 1815 la fin de la traite à la France et à ses autres concurrents commerciaux, forte de sa suprématie sur les mers.

Cependant sa motivation n’est pas que basée sur de l’altruisme. Dans les faits, les Britanniques ne veulent pas que leurs concurrents profitent d’une main-d’œuvre à laquelle ils ont renoncé.

Cette décision de la première puissance négrière européenne ferme progressivement les routes négrières au nord de l’Atlantique.

Le Brésil doit opter pour d’autres stratégies pour obtenir des esclaves, continuer la traite, mais cette fois-ci en contournant la nouvelle règle.

Dans le même temps, la décision britannique va déclencher une nouvelle déportation à l’intérieur des pays esclavagistes…

Après le Brésil, les États-Unis deviennent les nouvelles terres de l’esclavage industriel.
En regroupant les esclaves nés sur leur sol, eux aussi vont entrer dans une nouvelle ère de l’esclavage…

Dans les années 1800-25-30, le plus fort pourcentage d’esclaves se trouve aux États-Unis du fait de la croissance démographique naturelle.

1820 la culture du coton draine toutes les forces serviles du pays vers les rives du Mississipi. Un million d’esclaves en provenance de New-York, Baltimore, Washington ou St Louis sont déportés vers les terres du Sud.

La Nouvelle-Orléans et Natchez se transforment en gigantesques marchés aux esclaves.

La plupart des esclaves avaient entre 14 et 22 ans, vendus à l’unité, autant d’hommes que de femmes.

Arrachés à leur famille, leurs communautés et envoyés à 10.000 kms pour être terriblement exploités, ils ont dû recréer des communautés, refonder des familles à partir de rien parce que tout ce qui constituait leur vie antérieure leur avait été dérobé.

Les planteurs trouvent le moyen de faire grossir leur cheptel d’esclaves en achetant des enfants des deux sexes et en encourageant les unions pour qu’ils se reproduisent.

Le ventre des femmes est inclus dans le système de production. Les maîtres en ont l’entière jouissance et le viol est une pratique courante.

1815-50
Malgré la lutte des Britanniques pour stopper la traite, le commerce explose dans l’hémisphère Sud.

Les captifs d’Afrique de l’Ouest sont rejoints par ceux d’Afrique de l’Est sur la côte orientale, dont le principal marché se trouve à Zanzibar, pour rejoindre les plantations du monde entier.
Durant cette période, et alors qu’elle était censée s’arrêter, la traite a été plus importante qu’à n’importe quel moment de son histoire.

Zanzibar : l’océan indien est l’une des plus anciennes zones d’échanges du globe.

L’Afrique et l’Orient y commercent depuis plus de deux millénaires.

Différentes traites d’esclaves y ont sévi : traite des swahilis au 14e siècle à partir de Madagascar en direction des îles Comores, du Yémen, de la péninsule Arabique, celle des arabes sur les mêmes lieux, celle d’Oman au 17e siècle.

Au 18e c’est au tour des européens et de l’impulsion hollandaise puis française vers les îles Mascareignes (Maurice, La Réunion, Rodrigues).

Sur ces routes circulent de l’ivoire, des produits alimentaires, des clous de girofle mais aussi des captifs africains.

Sous la poussée de la demande occidentale, Zanzibar devient un carrefour stratégique.
C’est ici que va se développer un des derniers ports de la traite au monde.

Au 19e siècle, Zanzibar est le centre d’un vaste empire commercial et le plus grand marché aux esclaves.

Le Sultan de Zanzibar contrôle, non seulement l’île, mais aussi toute la côte.

Vers 1860, environ 20.000 esclaves passent par ce lieu. Les marchands de Zanzibar vont capturer leurs esclaves sur le continent, notamment chez les Yao, population bantoue d’Afrique australe.

L’infamie des Européens devient maintenant celle des autres : celle des marchands arabo-swahilis à Zanzibar.

A cette époque, une hiérarchie des valeurs mondiales se faisait jour : les pays d’Amériques étaient « inférieurs » parce qu’ils toléraient l’esclavage, de même que le Brésil et Cuba à qui les horreurs de l’esclavage ne posaient aucun problème. Une carte du monde se dessine entre puissances éclairées : pays civilisés, royaumes barbares et contrées sauvages.
Religions, régimes politiques et degrés de civilisation constituent une échelle de valeurs pour hiérarchiser les peuples entre eux.

Ces standards de civilisation font de l’esclavage une pratique rétrograde, indigne d’une civilisation évoluée.

Combattre la traite ne suffit plus, il faut éradiquer l’esclavage.


Louisiane

L’esclavage devient une question épineuse pour les États-Unis. Comment renoncer à l’esclavage quand les planteurs du Sud tiennent toute l’économie américaine ?
Ces derniers, élites fortunées, revendiquent leur filiation avec les gréco-romains qui recouraient à l’esclavage.

Pour eux, l’esclavage est un pilier de l’ordre social.

Toutes ces questions aboutissent à une guerre civile dévastatrice.

En 1861, les États-Unis s’embrasent.

200.000 afro-américains s’engagent dans les armées nordistes. Pour eux, c’est une guerre d’abolition, aussi bien pour les esclaves que pour les afro-américains libres.

Vers 1824, l’esclavage recule face à la grande vague des abolitions qui déferlent sur le monde. Mais il faut encore beaucoup de temps pour qu’elle se mette réellement en place.
Cela va de la prise de conscience progressive à la promulgation de lois et décrets.

  • Angleterre : de 1807 à 1833
  • France : de 1794 à 1848, loi portée par le député Victor Schœlcher
  • Irlande : aboutissement en 1863
  • Espagne : de 1833 à 1880
  • Portugal : aboutissement en 1869
  • Brésil : aboutissement en 1888
  • États-Unis : 1865 après quatre années de combats ravageurs. Ces derniers peuvent alors confirmer leur position au rang des pays les plus éclairés de la planète.

Quatre millions d’esclaves acquièrent leur liberté.

Les ouvriers retrouvent leur liberté mais celle-ci est très limitée. Les employeurs du Sud restent très répressifs et réservent aux noirs les métiers du bas de l’échelle. « La liberté et rien de plus ».

L’idée de créer une colonie pour accueillir les esclaves libérés ou affranchis est mise en pratique en 1790 en Sierra Leone où 96.000 s’y installeront, puis en 1822 au Liberia. Ce dernier pays proclamera son indépendance en 1847.

Aux États-Unis, comme en France ou en Jamaïque, des lois sont promulguées interdisant toute forme d’égalité aux affranchis : droits de vote, de légitime défense et liberté de mouvements leur sont refusés.

Ceux qui protestent sont tués. Ceux qui refusent de travailler sont emprisonnés ou condamnés aux travaux forcés.

Les noirs deviennent une population bon marché, soumise à la discipline et au contrôle social.

1860-70 : les Européens cherchent à s’approvisionner en coton. Ils commencent à chercher du côté du continent africain qui a une vieille tradition de cette culture.

Mais l’abolition de la traite à des répercussions inattendues en Afrique : Bloquée sur toutes les côtes, cette population servile ne cesse d’augmenter. Aux États-Unis, 4 millions d’esclaves acquièrent leur liberté en 1865. La libération de cette masse d’esclaves donne aux européens une raison pour imposer leurs armées au nom du progrès et de l’humanité.

D’anciens esclaves sont incorporés dans les armées de conquête.

Les Belges puis les Français s’installent à l’ouest du Continent. Les Britanniques : au Nigeria et côte Est.

La lutte contre la traite à partir de Zanzibar conduit au contrôle et à l’occupation coloniale, même si ce n’était pas l’intention de départ.

Le modèle impérialiste européen continue ainsi à opérer.

Le processus de lutte contre la traite conduit presque fatalement à l’occupation coloniale !


Tanzanie

Partout où elle s’impose, la Grande Bretagne fait pression pour mettre un terme à la vente d’esclaves.

En 1873 elle négocie l’abolition de la traite avec le Sultan de Zanzibar.

L’attitude de la Grande Bretagne a alors poussé à se dire : Si l’on ne peut plus exporter d’esclaves, alors on va faire produire les marchandises sur place et on les exportera.

Galvanisés par ces grands principes moraux, des dizaines d’Européens partent à l’aventure, prêts à investir dans les matières premières dont l’Europe a besoin. C’est de la traite déguisée.

On a glissé vers la colonisation.

Les missionnaires n’ont pas été neutres dans les nouvelles pratiques mises au point.

Certains explorateurs profitent des conseils de marchands locaux et de leur appui logistique.

Grâce à l’un de ces derniers, Henri Stanley, émissaire belge, remonte le fleuve Congo et fait signer au Congo une gigantesque dépossession de terres au profit de Léopold II roi des Belges.

En 1874 il s’enfonce dans l’Afrique intérieure et se comporte déjà en maître.

Il est bientôt rejoint par des explorateurs français, allemands, britanniques, qui, eux, partent de la côte ouest.

Armés, Français, Belges et Britanniques s’enfoncent de plus en plus loin dans la forêt équatoriale.

Les Européens obligent les communautés paysannes placées sous leur contrôle militaire à produire huile de palme, cacao, caoutchouc, café, coton.

Sur ces exploitations agricoles, aucune différence n’est faite entre les anciens esclaves et les paysans expropriés.

En distribuant 3 piécettes et 3 g de sel, les Européens se pensent progressistes.

Les anciennes routes de traite deviennent celles de travaux forcés…

Tous les États ont procédé au travail forcé, pas éloigné de l’esclavage.

Les Belges pratiquent violence et cruauté dans les villages. Les armées, à leur solde, terrorisent et matent les révoltes : mains coupées… Les missionnaires sont des témoins impuissants.

C’est la mission civilisatrice de l’Europe…
Celle-ci se sert de la race pour justifier sa domination. Médecins, anatomistes et cadres coloniaux se concertent pour reléguer l’Afrique au bas de l’échelle de l’humanité.
La race fixe l’ancien esclave à un territoire donné, le confine dans des ghettos sans espoir d’en sortir.
La hiérarchie raciale persiste après l’abolition parce qu’elle reste le mode de pensée des abolitionnistes.

Après avoir pénétré à l’intérieur du Continent, les Européens construisent des voies ferrées qui rejoignent les côtes.

A chaque terminus poussent des capitales des nouvelles colonies : Dakar, Lagos, Douala, Luanda, le Cap, Dar es Salam.

Acheminées vers ces ports, coton, caoutchouc, huile de palme, ivoire, cacao, et minerais sont ensuite réexpédiés vers le monde entier.

A l’heure de la conquête coloniale, les pouvoirs politiques africains avec lesquels commercent les Européens depuis 5 siècles, ont perdu tout droit de cité.

On estime entre 9 et 12 millions de captifs africains qui ont circulé en douze siècles sur les routes transsahariennes et orientales.

Entre les razzias, famines, guerres, épidémies et enfer des traversées, cette mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
de la violence aurait causé la mort de 50 millions d’Africains, victimes directes ou indirectes des désirs d’expansion des grands empires.

C’est un drame humain inégalé et souvent encore relégué au fond des cales.

Deux siècles après la disparition de la traite négrière comme institution légale et encouragée, l’opulence n’a pas changé de camp et la distance entre les mondes africain et européen s’accroît : le premier, étranglé par une dette colossale à l’étranger va mal, tandis que le second, même en crise, poursuit un développement qu’aucune dette à l’Afrique ne freine (Éric Saugera, historien).

La loi Taubira , du nom de Christiane Taubira, députée de Guyane, est une loi française concernant la reconnaissance comme crime contre l’humanité des traites et des esclavages pratiqués à partir du XV siècle sur les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. Adoptée par le parlement le 10 mai 2001, elle est promulguée le 21 mai 2001.

Mais cette avancée n’a pas encore permis le réel travail de mémoire, voire de compensation (mais quelle compensation possible ?) qui s’impose.

Aujourd’hui, on aura progressé quand on reconnaitra l’esclavage comme une partie de notre histoire commune. Nous sommes des héritiers et des descendants de maîtres et d’esclaves.

Même si l’esclavage tel que décrit, à savoir un droit de propriété exercé par un individu sur un autre, a été aboli et condamné par le droit international, d’autres formes révoltantes de coercition, d’asservissement et d’exclusion subsistent.

Elles sont le plus souvent exercées dans le cadre du travail et concernent des millions de personnes dans le monde, y compris d’enfants.

Les colonisations qui ont pris le relais furent tout aussi meurtrières durant environ 150 ans.

Les indépendances à partir des années 1950-60 ont vu se mettre en place une autre méthode d’asservissement, toute aussi puissante, par le biais de l’installation de dictateurs, de corruption et le système de la dette.

L’État français s’est particulièrement illustré dans ces pratiques efficaces pour maintenir des peuples sous tutelle, et ainsi, continuer à profiter des richesses indispensables à son économie.

Dans ce sens, l’instauration du franc CFA est une arme qui continue à faire ses preuves en privant l’autonomie des économies africaines. https://survie.org/billets-d-afrique/2020/293-janvier-2020/article/du-franc-cfa-a-l-eco-tout-changer-pour-que-rien-ne-change

Le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes s’est créé en 1990 en Belgique.

« Il invite toutes les forces populaires du monde à s’unir pour l’annulation immédiate et inconditionnelle de la dette des pays dits « en développement ». Cette dette, écrasante, ainsi que les réformes macro-économiques néolibérales imposées au Sud à partir de la crise de la dette de 1982, ont provoqué l’explosion des inégalités, une pauvreté de masse, des injustices criantes et la destruction de l’environnement.

Aujourd’hui, le CADTM International est un réseau constitué d’une trentaine d’organisations actives dans plus de 25 pays répartis sur 4 continents. Son travail principal, axé sur la problématique de la dette, consiste en la réalisation d’actions et l’élaboration d’alternatives radicales visant l’émergence d’un monde basé sur la souveraineté, la solidarité et la coopération entre les peuples, le respect de la nature, l’égalité, la justice sociale et la paix ».
http://cadtm.org/Charte-politique-10352

Texte de Pauline Imbach sur la dette africaine :
https://www.cadtm.org/Non-Macron-n-a-jamais-eu-l-intention-d-annuler-la-dette-africaine


Grenoble, 10 mai 2020
Journée nationale contre l’abolition de l’esclavage
Michèle Vilard


Sources de ce travail :

  • Documentaire de Juan Gélas, Fanny Glissant et Daniel Cattier (2017) : les routes de l’esclavage
  • Esclaves et négriers de Max Guérout
  • Recherches sur internet



Michèle Vilard

Membre du CADTM France à Grenoble