Les stratégies de la Chine à l’étranger

22 juin par Alice Jetin Duceux


(CC - Wikimedia)

La brochure intitulée China’s Overseas Expansion: An Introduction to its One Belt, One Road and BRICS Strategies (« L’expansion de la Chine à l’étranger : Une introduction aux stratégies des « nouvelles routes de la soie » et des BRICS ») a été publiée en 2017 par un groupe d’organisations non-gouvernementales principalement basées à Hong Kong. Cette brochure se propose d’expliquer les stratégies chinoises au sein des BRICS et dans le cadre de l’initiative des nouvelles routes de la soie (« One Belt, One Road » ou « Belt and Road initiative »), afin de permettre aux mouvements sociaux de se saisir et de débattre de la question.

La brochure a été publiée en 2017 par un groupe d’organisations non-gouvernementales principalement basées à Hong Kong et rééditée en 2018, agrémentée de discours délivrés par Robin Lee, Mung Siu-tat, Au Loong-yu, Chaminda Perrera et Fahmi Panimbang au Forum des Peuples sur l’initiative des nouvelles routes de la soie et des BRICS.

L’auteure principale de l’ouvrage, Robin Lee, part du constat que la Chine est maintenant une force majeure du capitalisme mondial. Depuis l’annonce de la politique d’ouverture et de réforme en 1979 (c’est-à-dire l’introduction de réformes ouvrant la voie à l’économie de marché), la Chine a en effet connu une croissance exponentielle, attirant de nombreux investissements directs étrangers (IDE Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
) via ses zones économiques spéciales (comme Shenzhen), et bénéficiant ensuite de son intégration à l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC) en 2001. Selon Lee, le Parti communiste chinois (PCC) a en revanche revu ses priorités : si autrefois l’attraction des IDE en Chine était le principal objectif, le gouvernement cherche maintenant à déployer la puissance économique chinoise en encourageant les entreprises chinoises à investir à l’étranger. Pour ce faire, la Chine emploie deux stratégies, resserrant d’une part ses liens économiques avec les BRICS, et se positionnant d’autre part sur de nouveaux marchés asiatiques, africains et européens à travers l’ambitieuse initiative des nouvelles routes de la soie.

Le gouvernement chinois cherche maintenant à déployer sa puissance économique en encourageant les entreprises chinoises à investir à l’étranger

Cette brochure se propose d’expliquer les conséquences des politiques menées par les BRICS et des nouvelles routes de la soie afin de permettre aux mouvements sociaux de se saisir et de débattre de la question.


Les BRICS, une première aubaine pour la Chine

Les BRICS sont des pays très dissemblables mais unis par leur croissance rapide et leur prépondérance dans les affaires régionales. Depuis 2009, leurs gouvernements se réunissent régulièrement avec le but affiché de « servir les intérêts communs des marchés émergents, mais aussi de construire un monde harmonieux, paisible et prospère ». Leur coopération a abouti à la création de la Nouvelle banque de développement et à un fonds de réserve en devises, le Contingent Reserve Arrangement. Les BRICS représentent-ils pour autant une alternative viable au néolibéralisme et à l’impérialisme occidental ? Aucunement, selon Robin Lee.

Les institutions financières développées par les BRICS ont des liens substantiels avec le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Un exemple : le fonds de réserve impose aux pays membres qui ont atteint 30% de leurs quotas d’emprunts autorisés d’introduire une demande de prêt conditionné à l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
auprès FMI. Selon l’auteure, à travers la création de nouvelles institutions financières, les BRICS ne cherchent en réalité qu’à exploiter à leur propre profit le fonctionnement néolibéral établi par les puissances occidentales. Cette analyse est tout à fait cohérente avec la rapacité dont les BRICS font preuve sur le continent africain, la Chine en particulier.

Les BRICS représentent-ils une alternative viable au néolibéralisme et à l’impérialisme occidental ? Aucunement, selon Robin Lee

La Chine est la principale contributrice financière des BRICS, et aussi celle qui a le plus à gagner de leur coopération. Entre 2008 et 2013, son taux de croissance était deux fois plus élevé que ceux des autres membres. Beijing participe à plus de 85 % des échanges commerciaux intra-BRICS. Elle est l’une des trois principales destinations d’export de chacun des autres membres. Ce n’est pas un hasard si le siège de la Nouvelle banque de développement se trouve à Shanghai et non à New Delhi.

Pour Robin Lee, les stratégies économiques et commerciales de la Chine au sein des BRICS sont nocives pour l’environnement et portent atteinte aux droits des travailleurs-euses. Beijing cherche par exemple à instaurer une zone de libre-échange entre les BRICS, ce qui conduirait à une concurrence préjudiciable pour les travailleurs-euses en particulier dans les économies les plus faibles du groupe. Selon l’auteure, l’appropriation des ressources naturelles africaines par les entreprises chinoises est la manifestation d’une nouvelle forme d’impérialisme chinois. Cette appropriation se retrouve aussi dans le cadre de l’initiative des nouvelles routes de la soie, développée par le gouvernement chinois depuis 2013.


Les nouvelles routes de la soie manifestent l’avènement d’un nouvel impérialisme chinois

Dévoilée en 2013 par le président Xi Jinping, l’initiative des nouvelles routes de la soie (NRS) est un projet titanesque de restauration et d’expansion de l’ancienne route de la soie, qui s’était surtout développée sous la dynastie Han (221 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.). Elle se compose en premier lieu d’une « ceinture » terrestre, la route de la soie économique terrestre (« Silk Road Economic Belt », SREB), qui couvrira la Birmanie, l’Asie centrale et l’Asie de l’Ouest, arrivant en Europe via la Russie. Son second volet est une « route » maritime, la route de la soie maritime du 21e siècle (« 21st Century Maritime Silk Road », MSR), qui s’étendra de l’Asie du Sud-Est jusqu’à l’Europe en passant par l’Inde, le Sri Lanka et le Kenya. L’initiative a pour but officiel de faciliter l’intégration financière et le commerce entre les parties prenantes et se dit opposée à « toute forme de protectionnisme ». En termes concrets, cette intégration financière et commerciale se fait par la construction de ports en eau profonde, de lignes de chemins de fer, de routes et d’autoroutes, de réseaux électriques, mais aussi d’oléoducs, de gazoducs, de centrales nucléaires et à charbon, réalisés grâce à des investissements et des prêts chinois massifs. En mai 2017, 68 pays et organisations internationales avaient signé des accords de coopérations avec la Chine dans le cadre des NRS.

Pour financer le nombre impressionnant de projets tombant sous l’égide des NRS, Beijing a dû mobiliser ses réserves financières à un niveau sans précédent. En 2013, la Banque de développement de Chine prévoyait déjà de réserver plus de 890 milliards de dollars US pour le développement de plus de 900 projets de par le monde. Les NRS ont aussi bénéficié de 50 milliards de dollars US d’un fonds ad hoc, le Fonds de développement de la route de la soie, ainsi que de 100 milliards de dollars US de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB).

L’initiative va affirmer le rôle du yuan comme monnaie à stature internationale et permettre à la Chine de se positionner comme une puissance régionale et mondiale

La Chine peut retirer énormément de bénéfices de ce plan ambitieux. L’initiative va affirmer le rôle du yuan comme monnaie à stature internationale et permettre à la Chine de se positionner comme une puissance régionale et mondiale, ce qui pourrait l’amener à contester aux États-Unis le rôle de première puissance en Asie (voire au-delà). Les accords vont ouvrir de nouveaux marchés à la Chine et améliorer le potentiel d’investissement de ses entreprises. Ceci lui permettra de résoudre les problèmes de surproduction industrielle auxquels elle a été confrontée récemment, ainsi que d’envoyer une partie de ses nombreux travailleurs à l’étranger. Les NRS sont ainsi vues comme une aubaine par certaines régions pauvres de la Chine, qui ont intégré l’initiative dans leur stratégie de développement. Mais Robin Lee prévoit de nombreux effets néfastes conséquemment à cette initiative.


Conséquences économiques et environnementales des NRS

Les projets des NRS vont en effet renforcer un système néolibéral dont on connait déjà les conséquences catastrophiques pour l’environnement, les économies locales et les droits des travailleurs-euses. Un grand nombre d’investissements vont contribuer à l’épuisement des ressources naturelles et à la destruction de la biodiversité locale, aggravant dans le même temps la pollution de l’air, de la terre et de l’eau. On peut citer comme exemple les investissements chinois dans la création de nouvelles centrales à charbon au Pakistan. Certains projets s’accompagnent de l’expulsion forcée de communautés locales, comme c’est le cas au Cambodge, où la Chine contrôle un quart de la terre agricole.

De nombreuses violations des droits des travailleurs-euses ont par ailleurs été constatées : travail informel ou sans contrat, heures de travail excessives, salaire en-dessous du minimum local, manquements généraux aux codes du travail locaux et chinois, violation des conventions de l’OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
, etc. Il est souvent difficile pour les travailleurs-euses de lutter collectivement pour faire valoir leurs droits. Quand des conflits éclatent, les entreprises chinoises n’hésitent pas à payer les syndicalistes ou la police pour échapper à des sanctions.

L’endettement des pays partenaires est l’une des conséquences les plus dramatiques de l’initiative des nouvelles routes de la soie

L’endettement des pays partenaires est l’une des conséquences les plus dramatiques de l’initiative des nouvelles routes de la soie. Certains des prêts proposés par Beijing créent une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
insoutenable pour des pays plus petits ou plus pauvres, à la fois parce que les sommes d’argent mobilisées sont énormes et parce que certains projets sont inadaptés aux besoins économiques locaux. Il arrive en effet aux banques chinoises de prêter sans égard pour la faisabilité des projets. À ce titre, la brochure de Robin Lee rappelle qu’en 2017, les banques chinoises sont exposées à un volume très élevé de prêts concernant des investissements non-performants. Depuis 1997, seuls 60 % des projets bénéficiant d’investissements de capitaux chinois ont été réalisés comme prévus. Les prêts se dirigent vers des mégaprojets dont la rentabilité n’est pas avérée. Ces éléphants blancs Éléphant blanc
éléphants blancs
L’expression « éléphant blanc » désigne un mégaprojet, souvent d’infrastructure, qui amène plus de coûts que de bénéfices à la collectivité.

Pour la petite histoire, la métaphore de l’éléphant blanc provient de la tradition des princes indiens qui s’offraient ce cadeau somptueux. Cadeau empoisonné, puisqu’il entraînait de nombreux coûts et qu’il était proscrit de le faire travailler. Ce terme est généralement utilisé pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Sud.
, tels que l’aéroport d’Hambantota au Sri Lanka, qui a été renommé « l’aéroport le plus vide du monde », ont en réalité pour but d’absorber la surcapacité de production chinoise et de mettre la main sur des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
étrangers. Ainsi, en 2017, le gouvernement sri lankais, incapable de faire face à son endettement, a dû céder à la Chine 70% des droits d’exploitation du port en eau profonde d’Hambantota.

Ces concessions se font sans consultation démocratique, les conditions des prêts étant totalement opaques. Les entreprises chinoises entrent parfois en collusion avec les gouvernements partenaires, se voyant attribuer des projets de construction sans les autorisations nécessaires. Cet état de fait a mené à des protestations dans certains pays, parfois violemment réprimées par les autorités. Les gouvernements des pays partenaires soutiennent en effet bien souvent la Chine contre leurs propres populations, comme c’est le cas au Pakistan. Pour faciliter la construction de centrales électriques au charbon, le gouvernement y a exempté les centrales énergétiques labellisées NRS d’une restriction datant de 2016 sur l’usage de charbon importé.


Quel pourra être l’impact des NRS sur la population chinoise ?

Les NRS visent à apporter des solutions à certains enjeux domestiques, comme le problème de surproduction chinois, et, selon le discours des autorités, devrait entraîner des transferts de fonds vers les régions pauvres de la Chine, aidant ainsi à leur développement et favorisant une certaine libéralisation économique. Le Xinjiang, une région désertique du Nord-Ouest de la Chine, qui connait des difficultés économiques et des conflits ethniques, serait amené à devenir un « hub » financier. Dans les régions pauvres du centre de la Chine, comme le Ningxia, il est prévu de mobiliser les terres arables pour des projets d’exportations dans la cadre des NRS. Dans le même temps, toujours selon les autorités, les régions plus riches de l’Est de la Chine pourraient profiter de l’ouverture de nouveaux marchés pour développer leurs secteurs tertiaires et financiers, et se spécialiser dans des technologies plus avancées.

Il est plus que probable que les NRS soient une nouvelle initiative qui donne la priorité aux profits des élites et au renforcement du règne du Parti communiste chinois

Cependant, l’initiative des NRS aura aussi certainement des conséquences négatives en Chine. Si le désert du Xinjiang doit devenir la « fenêtre vers l’ouest » de Beijing, tous les projets initiés sont pilotés par le gouvernement central sans égard à la minorité Uyghur de la région, qui fait déjà face à des discriminations très graves. À ce titre, la brochure cite le chercheur Michael Clarke, qui explique que « l’intensification des oppositions uyghur et tibétaine au règne central a mené Beijing à accélérer le développement et la modernisation économique de ces régions dans le but d’achever leur intégration dans l’état chinois moderne ». D’une manière plus large, les NRS ne peuvent que contribuer à l’intensification des tensions sociales, car l’initiative suppose un développement rapide au mépris de l’assainissement de l’air, de l’eau et de la terre demandé par les populations chinoises. Les NRS vont aussi aggraver les inégalités économiques, déjà extrêmes en Chine, dont le coefficient de GINI a été évalué à 0,73 en 2012, ce qui signifie que le 1 % des plus riches détenait déjà un tiers de la richesse totale. Robin Lee conclut qu’à « l’échelle nationale, il est plus que probable que les NRS soient une nouvelle initiative qui donne la priorité aux profits des élites et au renforcement du règne du Parti communiste chinois, au détriment d’améliorations du quotidien des gens ordinaires et de la protection de l’environnement ».


Conclusion

Cet ouvrage passe en revue les stratégies expansionnistes chinoises réalisées via les BRICS et les NRS, critiquant l’idée que le développement de la puissance et de l’influence chinoises pourrait présenter une alternative bénéfique au monde néolibéral pour les gens ordinaires. Il encourage l’organisation d’une résistance vigoureuse en réponse aux politiques des BRICS et à la mise en œuvre des NRS, sans quoi les prochains investissements de la Chine porteront atteinte à la vie de millions de personnes de par le monde.



Alice Jetin Duceux

stagiaire au CADTM Belgique