Les transferts négatifs sont les causes des exils forcés

Le CADTM à l’université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux

22 août par Nicolas Sersiron


Île de Gorée - Sénégal (CC - Flickr - Antonin Rémond)

Intervention de Nicolas Sersiron du CADTM France, lors du module « Migrations : des causes et effets aux mobilisations citoyenne » - Jeudi 23 août.

Trois siècles et demi de transferts coloniaux - 1492 à l’après seconde guerre mondiale

Transférer veut dire porter au-delà. Le premier transfert est celui de la traite négrière africaine réalisée par les européens vers l’Amérique pendant trois siècles et demi. Des dizaines de millions de femmes et d’hommes jeunes sont réduits en esclavage, échangés contre des objets et transférés de l’autre côté de l’océan Atlantique. Le second est le transfert vers l’Europe du travail des esclaves transformé en argent, or, latex, bois précieux, café, cacao, coton, épices, etc. Le troisième est l’exportation des ressources naturelles issues de la dépossession forcée des peuples du continent américain vers l’Europe sans le moindre paiement. Le commerce triangulaire est donc un triple transfert/vol puisque rien ni personne n’est payé ou ne reçoit une compensation quelconque.

Cette colonisation de l’Amérique par les européens s’étendra jusqu’aux années 1 800. Au 19èS c’est l’Afrique et l’Asie qui ont été colonisées jusqu’en 1947-1970. Il y a eu transfert de souveraineté sur les habitants et leurs ressources au profit du colonisateur. C’est ainsi que les produits issus de l’extraction des énergies fossiles, minières et forestières, des monocultures agricoles réalisées par des travailleurs forcés ont été transférés vers l’Europe. Inversement, le transfert culturel de l’Europe vers l’Amérique et l’Afrique, en particulier l’imposition de la langue, de la religion, de l’éducation est une forme d’ethnocide réalisé par les missionnaires, les instituteurs, les fonctionnaires métropolitains et les armées d’occupation. Il déstructurera et appauvrira « durablement » le continent. Pendant les deux guerres mondiales, des africains transférés en Europe serviront de chair à canon. Certains tirailleurs sénégalais revenus au pays ont été fusillés en 1944 par la France à Thiaroye pour avoir réclamé leurs indemnités. Des transferts toujours positifs pour le colonisateur, dans un sens ou dans l’autre, dramatiquement négatifs pour les colonisés.

Enfin, c’est bien le massacre de dizaine millions d’amérindiens (voire 100 selon certains auteurs) au sud et au nord au cours des siècles passés qui a permis le transfert vers les Amériques de très nombreux colons européens. La création du Canada et des États-Unis résulte d’un transfert total des terres et de toutes les ressources naturelles des peuples natifs assassinés au profit des colons blancs.

Pour les populations actuelles de tous les continents colonisés, ces transferts ont grandement activé la disparition de la symbiose qu’elles entretenaient avec leur milieu. Les européens en transférant l’idéologie cartésienne, mettant la nature au service de l’homme, ainsi que leur Dieu unique, ont été des impérialistes massacreurs des cultures, des croyances spirituels locales et de la nature. Les puissants capitalistes de cette période ont ainsi immensément augmenté leur fortune par les ressources du Sud dont ils ont dépossédé le continent et les peuples soumis, cela grâce au travail de ces derniers. La belle et magnifique architecture du Paris Haussmannien ou de la ville de Bordeaux montre encore aujourd’hui les signes de ce fantastique enrichissement construit sur le sang de ces transferts. Les pertes subies par ces pays, la nature et leurs populations durant cette période, sont tellement immenses qu’il faudrait des décennies voire des siècles de tranquillité pour qu’ils puissent eux-mêmes réparer les dégâts. Je pense aux terres désertifiées de Kaolack au Sénégal par les monocultures de l’arachide ou à celles de Cuba par celles de la canne, pour de l’huile et du sucre transféré en Europe. Je pense aux immenses puits de mines à ciel ouvert, aux pollutions pétrolières et à toutes ces richesses disparues. Je pense aux fantastiques traditions et arts africains qui ont été volés et transférés dans les musées du monde industrialisé. La phrase célèbre de Jomo Kenyatta résume tout « Lorsque les premiers missionnaires sont arrivés en Afrique, ils avaient la Bible et nous la terre. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés. Quand nous avons rouvert les yeux, nous avions la Bible et eux la terre. »


70 ans de transferts néocoloniaux : 1950 à aujourd’hui

Après le départ des armées coloniales et la violence de l’occupation, c’est un système de contrainte moins visible qui va assurer la continuité et l’amplification de la grande dépossession des peuples et de la nature : vol et transfert de leurs ressources. Le libre-échange, qu’on peut qualifier de « soft power » comparativement à la violence des siècles précédents, sera imposé tout de même par l’assassinat des décideurs nationalistes élus dès les indépendances. Ceux qui comme Lumumba, Sankara et tant d’autres refusaient le pillage et le transfert de leurs ressources vers les pays industrialisés. Ils ont été remplacés par des décideurs corruptibles. Les prêts du Nord détournés ont été le grand moyen d’acheter les bourgeoisies mises au pouvoir. Ainsi ces dernières, ne travailleront pas pour le « bien-être » de leurs peuples. Elles magouillent, s’enrichissent et surtout favorisent le « mal-avoir » et le « bien être » des populations des pays dits « développés » et surtout l’enrichissement des actionnaires de leurs multinationales.

Comment la société de consommation de plus en plus matérialiste, exportée par les EU d’Amérique et le plan Marshall Plan Marshall Programme de reconstruction économique proposé en 1947 par George C. Marshall, secrétaire d’État des États-Unis. Doté d’un budget de 12,5 milliards de dollars de l’époque (environ 80 milliards de dollars de 2002) sous forme de dons et de prêts à long terme, le plan Marshall permit à 16 pays (notamment la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et les pays scandinaves) de profiter de fonds pour leur reconstruction après la seconde guerre mondiale. dans les années 1950-70, aurait-elle pu se réaliser en Europe sans le pétrole, les ressources minières et agricoles africaines volées et transférées au Nord. Dans ce jeu politico-économique d’asservissement des pays nouvellement « indépendants », le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
par leurs prêts, leurs fortes incitations politiques et multiples chantages, ainsi que l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
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, auront un rôle primordial. Les pays profitant de ces transferts, Japon, EU d’Amérique et Europe, toujours majoritaires dans ces institutions, agissent en sous-main à travers elles, en supplément de leurs prêts conditionnés et influences directes. Les aides au développement sont aujourd’hui majoritairement des prêts. En France ceux de l’AFD (Agence française de développement), ou les fausses aides appelées C2D (contrat de désendettement et de développement) vont, sous forme d’« aides liées » à des entreprises françaises. L’argent de cette « aide » n’est fréquemment qu’un transfert virtuel et ne quitte qu’en partie la France. Par contre les contribuables africains doivent ensuite transférer réellement vers la France les remboursements correspondants aux investissements. Cela sans oublier qu’ils devront aussi rembourser les dessous de table aux pouvoirs locaux et les bénéfices de la multinationale qui ne leur ont pourtant pas profité.

Le grand tournant de cette mainmise sur l’économie des pays faussement « dits en développement », en particulier de l’Afrique, a été la grande crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des années 1980. L’incapacité du remboursement des prêts, illégitimes car en partie détournés, fut l’occasion d’imposer les Plans d’ajustement structurels. Des plans d’austérité très semblables à ceux imposés à la Grèce depuis 2010 avec le résultat socialement et environnementalement dramatique que l’on connaît. Ainsi le libre-échange le plus total possible a été exigé : disparition des barrières douanières, privatisation des ressources minières, fossiles et des grandes entreprises publiques, suppression des dépenses d’éducation, de santé et des aides à l’agriculture. Selon l’idéologie ultra-libérale, le but était de dégager des fonds pour les remboursements.

Avec plus de 30 ans de recul on sait aujourd’hui que les économies des pays soumis à cette austérité radicale ont reculé. Cela comme la Grèce qui après 8 ans de potion ultralibérale, concoctée par l’irresponsable Commission européenne, est socialement et économiquement très mal en point, surendettée et incapable de retrouver son autonomie. En supplément, pour pouvoir rembourser ces prêts illégitimes, les pays endettés ont transféré/exporté encore plus de ressources naturelles, privatisé les mines et les forêts au profit de la finance des pays industrialisés et des bourgeoisies du Sud. Ils ont aussi été contraints de transformer une partie de l’agriculture vivrière en agriculture de rente, donc d’exportation. De la même manière les ressources halieutiques des mers africaines sont volées par les bateaux-usines asiatiques et d’autres - ou achetées pour des prix dérisoires - et transférées dans les pays industrialisés. Résultat : une cause supplémentaire d’appauvrissement pour les pécheurs locaux, de migration et de faim pour les peuples. La biopiraterie, le vol des ressources génétiques, sont aussi des transferts – réalisé par et pour les laboratoires du Nord - des principes actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
d’une plante, son gène, ou encore des savoirs pharmacologiques d’un chamane. Après le dépôt d’un brevet au Nord, le médicament pourra être vendu avec profit pour le voleur, y compris dans le pays d’origine du gène, et … des larmes pour le volé.

Quand on fait le total des prêts, dons, aides financières et investissements étrangers reçus par l’Afrique au cours des trente dernières années et que l’on fait la balance avec le total des sommes remboursées à l’étranger, que l’on y rajoute celui du rapatriement des capitaux et profits des multinationales, on s’aperçoit que ces transferts sont largement au désavantage de l’Afrique. De plus, on estime que 50 milliards de dollars, fourchette basse, sont transférés illégalement (paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et corruption) à l’étranger chaque année. L’ampleur de ce dernier chiffre doit être comparé aux 50 voire 100 milliards annuels nécessaires pour que les peuples de ce continent accèdent à une vie digne : services de santé, d’éducation, d’eau, d’assainissement, aides à l’agriculture vivrière et alimentation suffisante.

Un des sommets de l’appauvrissement produit par ces mesures libre-échangistes et coercitives sont les transferts/exportations des produits agricoles subventionnés du Nord vers l’Afrique, détruisant toujours plus l’autonomie des peuples majoritairement agriculteurs. Ils sont contraints de chercher refuge dans les bidonvilles des grandes agglomérations. Ces populations déracinées n’y trouvent pas de travail, car il n’existe volontairement pas d’industrie pour les employer. La Banque mondiale n’a jamais financé la moindre usine au Sud ou alors sous forme « d’éléphants blancs Éléphant blanc
éléphants blancs
L’expression « éléphant blanc » désigne un mégaprojet, souvent d’infrastructure, qui amène plus de coûts que de bénéfices à la collectivité.

Pour la petite histoire, la métaphore de l’éléphant blanc provient de la tradition des princes indiens qui s’offraient ce cadeau somptueux. Cadeau empoisonné, puisqu’il entraînait de nombreux coûts et qu’il était proscrit de le faire travailler. Ce terme est généralement utilisé pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Sud.
 » inadaptés. Les pays industrialisés qui ont la mainmise sur l’économie des pays du Sud ont tout fait pour les empêcher d’entrer en concurrence avec eux. Ceux du continent africain, surtout ceux de l’Afrique subsaharienne ont été contraints de rester dans une économie primaire, une économie de transfert extractiviste, soumise au pouvoir des multinationales et aux fluctuations des bourses du Nord. La baisse du cours des matières premières depuis quelques années et la remontée des taux états-uniens préparent une nouvelle crise de la dette, les emprunts se faisant en dollars. Elle a déjà commencé pour plusieurs pays du Sud et peut éclater à tout moment d’une manière disproportionnée par rapport à celle de 2007-2008.

Dans le même temps les accaparements de terres africaines (beaucoup plus que la superficie agricole de la France) sont toujours accompagnés d’accaparement de l’eau. Les transferts financiers spéculatifs en provenance des pays industrialisés sont facilités par cet appauvrissement des peuples de la campagne. Ensuite ce sont les produits issus de la transformation des terres en machine à profits qui sont transférés du Sud vers le Nord comme par exemple les agrocarburants à base d’huile de palme produits par des entreprises transnationales. Transferts qui impliquent virtuellement, l’exportation de l’eau et de la fertilité des terres accaparées. Les sols sont le plus souvent vierge de pesticides et d’engrais. Les accaparements de terres aboutiront à la destruction des sols agricoles tropicaux, plus fragiles que ceux du Nord et une utilisation et pollution de l’eau, ressources naturelles de plus en plus rares, au détriment des populations locales et pour le plus grand profit des spéculateurs du Nord. D’immenses pertes pour les peuples dépossédés. Catastrophique pour le climat parce que souvent ces cultures se font sur des déforestations. Et surtout parce que les agro-diesel produits avec cette huile ou à partir du soja sont considérés comme trois fois plus réchauffant pour le premier, et deux fois plus pour le second, que le diesel fossile.

Parmi ces transferts négatifs pour les africains, il ne faut pas oublier celui des semences brevetées et des OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
, qu’avec la bénédiction de Bill Gates, il faut racheter chaque année aux multinationales des semences. Et celui des engrais chimiques et des pesticides indispensables pour ces plantes industrielles. Cela menant nécessairement à la destruction de l’agriculture familiale et de la vie paysanne de ces pays.

Pour finir, plus grave, plus dramatique encore, si c’est possible, il y a le transfert des déchets de la combustion au Nord des énergies fossiles extraites et volées au Sud, le CO2. L’Afrique, 20 % de la population mondiale et bientôt beaucoup plus, ne produit que 4 % des GES (gaz à effet de serre) mondiaux. Par contre elle en subit très gravement les conséquences avec des sécheresses ou des pluies diluviennes et par endroits, des températures si élevées que la culture y est devenue impossible, en particulier dans les régions sahéliennes.

Un autre vol, mal connu, est celui réalisé par le biais des « prix de transfert », une perle sémantique, qui relèvent du pur banditisme. Ce sont les moyens financiers qu’utilise un groupe multinational pour éviter taxes et impôts, au Sud comme au Nord. Ainsi des minerais, des énergies fossiles ou d’autres biens, y compris des denrées alimentaires extraites dans un pays, seront transférées dans un paradis fiscal et judiciaire puis ensuite retransférées vers le pays utilisateur. Selon les chiffres, l’île anglo-normande de Jersey est le premier exportateur de bananes du monde. L’ensemble de ces deux opérations est totalement virtuel, un simple jeu d’écritures comptables. Le prix des biens exportés dans la filiale « paradisiaque » du groupe est minimisé au maximum, ce qui permet de verser moins de taxes déjà très faibles au pays extracté, cela en plus des mensonges minimisant les quantités exportées. Ensuite les biens sont réexportés vers une filiale du groupe dans le pays consommateur à des prix très élevés, donc avec très peu de plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
à la revente, donc de taxes. Ainsi la très grosse majorité du bénéfice est réalisé dans le paradis fiscal, et ne subit aucun impôt. Il restera impossible de faire fonctionner des services publics, santé, éducation, infrastructures, dans une Afrique surendettée tant que les multinationales ne paieront pas ou très peu de taxes.

Autre horreur sémantique, quand l’administration française refuse l’accueil à des migrants sous le prétexte qu’ils sont venus pour des raisons économiques, plutôt que de parler d’expulsion, elle dit qu’elle les transferts dans le premier pays où ils ont laissé les empreintes de leurs doigts. Application zélée de la directive Dublin. Les afghans, les darfouriens, et les soudanais du Sud « dublinisés » dans les pays scandinaves, souvent leur pays de première entrée, risquent d’être tués quand ils sont renvoyés dans le pays qu’ils ont fui.

L’ensemble des transferts négatifs du « Sud Global » et de l’Afrique en particulier, vers le « Nord Global », eau, fertilité, ressources fossiles, minières, forestières, agricoles, génétiques, humaines (dans le sens d’exploitation du travail), financières (remboursements des prêts illégitimes), évasion fiscale et sommes issues de la corruption, ne peut que créer un appauvrissement généralisé d’un côté et un enrichissement phénoménal de l’autre.

A cela il faut rajouter les transferts négatifs du « Nord Global » (pays industrialisés) vers le continent africain, et les autres pays asservis, sous forme de déchets, pollutions, réchauffement, sécheresses, pluies torrentielles, produits agricoles subventionnées, semences brevetées, engrais et pesticides. L’Europe en imposant des accords de libre-échange à l’Afrique accentue encore l’inégalité de ces transferts. Les exils forcés augmenteront. En fermant la soupape de l’immigration, symptôme de la pauvreté, du réchauffement climatique et des inégalités croissantes, par des stratégies d’enfermement toujours plus dures, l’Europe croit-elle pouvoir faire de l’Afrique une prison à ciel ouvert comme les décideurs israéliens le font à Gaza depuis 10 ans ? Alors que c’est l’ouverture des frontières avec des échanges égalitaires qui permettraient de créer un monde vivable pour tous et ferait disparaître les crimes et les vies brisées ou disparues, conséquences de ces exils forcés.



Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.