Mali

Lettre ouverte à François Hollande

8 mars 2013 par Pauline Imbach

Le Mali outragé ! Le Mali brisé ! Le Mali martyrisé ! Mais le Mali libéré ?...

Le 10 janvier 2013, l’armée française, sous votre commandement, envoyait un corps expéditionnaire au Mali pour combattre les djihadistes. Le 2 février, vous vous êtes rendu au Mali pour célébrer l’« immense succès » de l’intervention française. Vous êtes alors devenu, selon la presse malienne, « le héros », « l’icône du libérateur » ou encore « le 334e saint »... A ce titre, sans doute, vous avez semblé vouloir changer les relations franco-africaines. Vous avez parlé de fraternité, de souveraineté, de droits de l’homme et d’une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
historique, dont la France, par cette intervention militaire éclair, se serait acquittée. Mais les mots prononcés à Bamako doivent s’accompagner d’actes pour démontrer que la France en Afrique n’a pas seulement changé de discours.

Le Mali outragé !

A Bamako, vous avez remercié les anciens combattants maliens pour leur engagement au côté de la France lors de la seconde guerre mondiale. Vous avez reconnu qu’à cet égard la France a une dette vis-à-vis des Maliens, ou plutôt « avait » car la récente intervention militaire au Mali aurait permis de « payer » cette dette. Pendant les deux guerres mondiales, 80 000 Maliens se sont battus au côté de la France, 15 à 20 % d’entre eux sont morts |1|. Durant des années, les anciens combattants étrangers n’ont pas reçu de pension et l’histoire de ces soldats a dû attendre la sortie d’un film grand public pour être révélée au grand jour. Certes, vous n’êtes pas responsable des silences et fourberies de vos prédécesseurs. Mais la prudence, l’humilité, la fraternité et le respect dont vous avez parlé auraient pu vous pousser à éviter la formule : « Nous payons aujourd’hui notre dette à votre égard ».

Le Mali brisé !

La France a plus d’une dette à l’égard du Mali. En 1968, la France est le deuxième créancier du Mali. Entre 1968 et 1980, le stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. du Mali augmente de 175 % et le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. de 218 %. Au début des années 1980, le Mali connaît une crise de la dette, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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impose alors un plan d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(PAS) qui consiste à abandonner toute politique publique visant à assurer les droits fondamentaux de la population. La France, en tant que puissance créancière, a une part de responsabilité. La souveraineté du Mali est ainsi bafouée au nom du remboursement d’une dette largement illégitime car n’ayant pas servi les intérêts de la population.

Vous avez affirmé à Bamako, que « la France (...) est aux côtés du Mali pour vous accompagner dans le redressement économique ; dans la renaissance de vos services publics, pour l’éducation, la santé, la sécurité ». Pour que le Mali puisse se « redresser » économiquement, il lui faut retrouver sa souveraineté économique. Pour que le Mali puisse faire renaître des services publics, il lui faut arrêter d’appliquer les politiques néolibérales dictées par les créanciers. Le FMI a d’ailleurs lui-même reconnu récemment s’être trompé, l’austérité engendrant la crise et non la croissance.

Afin de légitimer l’intervention française au Mali, vous avez souligné que celle-ci se faisait dans « le respect de la charte des Nations unies ». La même charte stipule que les droits humains priment sur les autres engagements pris par les États, parmi lesquels le remboursement des dettes et aussi l’application des programmes d’austérité. Ainsi la France peut, en se basant sur le droit international, reconnaître l’illégitimité des dettes réclamées au peuple malien et soutenir le non paiement de celles-ci. Voilà l’aide dont a besoin le Mali aujourd’hui : l’annulation totale de ces créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). illégitimes.

Le Mali martyrisé !

La souveraineté économique du Mali et son « redressement » nécessitent que le pays puisse disposer librement de ses ressources et de ses richesses naturelles. Si vous avez expliqué que la France ne s’est pas rendue au Mali « pour servir je ne sais quel intérêt », vous n’êtes pas sans savoir que les intérêts français y sont nombreux et que la formule est peu convaincante.

Le Sahara est considéré depuis la colonisation comme un espace particulier en raison des nombreuses richesses de son sous-sol. La France y a des intérêts colossaux, notamment pour assurer son « indépendance énergétique » en assurant la sécurité de la région, puisque près de 40% du combustible des centrales françaises proviennent des sites d’Arlit et d’Imouraren (au Niger voisin) exploités par Areva.

Mais le Mali libéré ?...

Monsieur le Président, vous aviez déclaré en 2012 que « le temps de la Françafrique est révolu ». Tant que la dette et le pillage des ressources maintiendront le peuple malien dans l’extrême pauvreté, le privant de ses droits fondamentaux, le Mali ne sera pas libre. Le Mali ne sera pas non plus en paix. Vous avez beau déclarer « ne pas laisser un seul espace territorial du Mali sous le contrôle des terroristes », ils ont un terreau fertile : la pauvreté. C’est bien cela qu’il faut éradiquer et c’est en territoire politique français que cette guerre-là doit être menée.


Notes

|1| Bakari Kamian, Des tranchées de Verdun à l’église Saint Bernard : 80000 Combattants maliens au secours de la France (1914-18 et 1939-45), Karthala, 2001

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