Lettre ouverte à MM. Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy, respectivement Directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)

7 décembre 2010 par Juan Tortosa , Renaud Vivien


Le 8 décembre à Genève, vous débattrez en public de « l’impact de la crise financière sur la gouvernance mondiale ». Les belles phrases feront l’objet de grandes envolées, mais ce sont les actes qui nous intéressent. Si on analyse les politiques que vous menez au sein de ces deux organisations, force est de constater qu’aucun de vous deux ne remet en cause l’ordre capitaliste néolibéral. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
continuent d’imposer aux populations les mêmes recettes frelatées issues des fameux plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(PAS) et des accords de libre-échange. Au Sud comme au Nord, le poison reste le même : libéralisation de l’économie, marchandisation des besoins essentiels comme l’eau, privatisation des entreprises publiques, démantèlement des services publics, augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), etc.

Alors que ces mesures sont en partie responsables des crises alimentaires à répétition dans le Sud et de l’accroissement des inégalités, vous vous obstinez malgré tout à poursuivre ce crédo néolibéral. Vous répondrez sûrement que les pays sont souverains et que ce sont les dirigeants de ces pays qui choissent d’appliquer les politiques de vos institutions. En théorie, oui, mais dans la pratique, les Etats du Sud sont étranglés, depuis la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers-monde de 1982, par une dette en grande partie illégitime qui les place en situation d’extrême faiblesse dans les négociations avec leurs créanciers et le FMI. Sans oublier la corruption et la collusion entre les intérêts des classes dirigeantes du Sud et du Nord qui expliquent aussi la soumission – parfois enthousiaste - de ces dirigeants aux diktats de vos organisations.

Toutefois, vos politiques ont été un fiasco. Fréquemment, des révoltes populaires éclatent, aussi bien au Sud qu’au Nord (Grèce, Roumanie, Irlande...), pour s’y opposer, démontrant ainsi la fracture nette entre les populations et leurs gouvernements. Partout où vos recommandations ont été appliquées à la lettre, les conditions de vie des populations se sont globalement dégradées.

Au Nord, on répète à l’envi que l’austérité est la règle inéluctable à cause du niveau de la dette publique. Or, il existe d’autres mesures que nos gouvernements pourraient mettre immédiatement en place s’ils en avaient la volonté. La première serait de s’attaquer à cette dette publique. D’où vient-elle, à qui profite-t-elle ? Questions essentielles auxquelles seul un audit peut répondre. Cet audit permettrait de fonder une annulation de toutes les dettes illégitimes n’ayant pas profité à la population. Parallèlement à cet audit, il est tout à fait possible de suspendre le remboursement de cette dette et de mettre au pas le secteur financier. Taxer les transactions financières et nationaliser les banques en les plaçant sous le contrôle démocratique des salariés, des citoyens et des pouvoirs publics sont des mesures véritablement nécessaires.

Monsieur Strauss-Kahn, vous prônez tout le contraire : vous tentez d’enterrer cette taxe sur les transactions financières et appelez les Etats à injecter encore de l’argent public pour « aider » les banques tout en préconisant une hausse de la TVA et une réduction des prestations chômage. Enfin, cerise sur le gâteau, vous venez de nommer un ancien dirigeant de la banque Goldman Sachs à la tête du département Europe du FMI.

Messieurs Strauss-Kahn et Lamy, vous défendez bec et ongles le modèle actuel, vous cautionnez les excès de tous ces banquiers sans scrupules, vous demandez de sacrifier les populations sur l’autel du profit des puissants. Pour toutes ces raisons, vous n’êtes pas les bienvenus à Genève. Les deux organisations que vous représentez ont causé des dommages considérables et nous luttons pour qu’un jour, elles rendent des comptes en justice à tous les citoyens.



Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.

Autres articles en français de Renaud Vivien (131)

0 | 10 | 20 | 30 | 40 | 50 | 60 | 70 | 80 | ... | 130