Lettre ouverte de Boaventura Soussa Santos à l’attention de Rafael Correa, Président équatorien

26 décembre 2014 par Boaventura de Sousa Santos


Boaventura de Sousa Santos

Boaventura de Sousa Santos est un sociologue portugais particulièrement actif dans le domaine des sciences sociales. Il est souvent présenté comme étant proche du mouvement altermondialiste en raison de sa participation au Forum social mondial de Porto Alegre, et de sa conviction que les mouvements sociaux sont essentiels au contrôle démocratique de la société. Spécialiste du droit face à la globalisation, ses recherches portent notamment sur la réinvention d’une démocratie plus participative.

Monsieur le Président,

J’ai passé toute la journée du 30 septembre 2010 [1] à siéger à la CONAIE [2] aux côtés de plusieurs amis, parmi eux, Alberto Acosta et Humberto Cholango. Une rébellion policière alors en cours vous a retenu. Ce furent de longues heures de doute et de débat. Certains ont avancé que votre politique hostile envers la cause indigène ne stimulait aucunement le mouvement en sa défense. D’autres pensaient - comme moi, mes deux amis mentionnés et beaucoup d’autres personnes - que ce qui était en jeu était la survie de la démocratie et que, actuellement, vous étiez son garant. La discussion fût longue mais la décision finale était très claire : il fallait défendre la démocratie et tout faire pour que le Président retourne à Carondelet [3]. Voilà comment cela s’est passé et vous êtes retourné fatigué mais récompensé de tous les risques pris ce jour-là.

Je suis sorti satisfait des locaux de la CONAIE. En cette occasion, comme en tant d’autres par le passé, cet édifice a été le gardien de la démocratie équatorienne. Pour ceux qui pensent, comme moi, que les sociétés valent ce que valent les luttes collectives de ses citoyens et citoyennes pour une société plus inclusive et plus démocratique, les mémoires de ces luttes font partie du patrimoine du pays et ne s’effacent jamais. Ceux qui imaginent le contraire, finissent par payer le prix fort : ce sont eux qui sont effacés de la mémoire du peuple.

Indépendamment des justifications légales, expulser la CONAIE de son édifice [4] est un acte injuste et politiquement insensé. Ayant été solidaire avec vous de nombreuses fois, je me demande, collectivement : "pourquoi gaspiller de façon si absurde une opportunité unique de transformer l’équateur en une société plus juste, interculturelle et plurinationale ? Comment est-il possible de ne pas remarquer qu’une opportunité comme celle-là ne se reproduira pas d’ici des décennies ? Comment est-il possible de tourner le dos à une conquête des peuples comme l’est le SumaKKawsay ? Comment pouvons-nous transformer si facilement des adversaires avec qui nous devrions débattre en ennemis qu’il faut abattre ? Comment est-il possible que le code génétique raciste de la gauche latino-américaine nous renverse quand nous nous y attendions le moins ? Monsieur le Président, sachez que, expulser la CONAIE de votre maison expulse beaucoup de gens, y compris ceux qui étaient en désaccord avec certains choix de la CONAIE par le passé. Et sachez surtout que les sans-abris sont aujourd’hui un mouvement très fort au sein de notre continent. Les sans-abris de la CONAIE feront parler d’eux et continueront à écrire l’histoire.

Boaventura de Sousa Santos

12 décembre 2014

Traduction : Hélène Capocci



Notes

[1Le 30 septembre 2010 le président Rafael Correa a été malmené puis séquestré par des policiers équatoriens. Il a été libéré en fin de journée suite aux protestations populaires et à l’intervention de l’armée.

[2La CONAIE est un acronyme désignant la Confédération des nationalités indigènes de l’équateur. Cette organisation fût créée en 1986 avec l’objectif de donner une visibilité aux communautés indigènes équatoriennes et ainsi de leur permettre de peser sur la scène politique nationale.

[3Le palais de Carondelet est le siège du gouvernement et la résidence officielle du président de la République équatorienne.

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