Leurre de vérité

2 avril 2009 par Benito Pérez


Rarement réunion internationale n’aura été autant attendue, annoncée, prédite. L’effervescence autour du Sommet du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. élargi (ou G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). ) qui se tient aujourd’hui à Londres témoigne du traumatisme subi par le petit monde des décideurs politiques et économiques et autres « leaders d’opinion », d’habitude si pétris de certitudes.

Certes, depuis que le système capitaliste s’est imposé au monde dans le sillage du colonialisme et du commerce triangulaire, production et consommation des richesses sont rythmées par des crises périodiques. Les précédents historiques finissant parfois dans des conflits armés suffisamment destructeurs pour « relancer la machine économique » ou « rétablir les taux de profit », selon l’école interprétative.

Reste qu’après nous avoir annoncé que le bonheur planétaire était au coin de la rue, les propagandistes libéraux ont des raisons d’être inquiets. La récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. s’annonce particulièrement brutale. Les licenciements massifs vont engendrer une baisse durable des revenus salariaux, histoire de rétablir la « confiance des investisseurs » ou leur profitabilité, ce qui est la même chose. Avec le risque que l’inévitable cortège de drames sociaux finisse par saper la légitimité du modèle qui a fait la gloire et la fortune de ses fidèles zélateurs.

Et c’est là qu’intervient le G20 : le ballet diplomatique londonien doit « rétablir la confiance ». Celle des détenteurs de capitaux, d’abord, en coordonnant les cadeaux des contribuables aux entreprises défaillantes. Mais aussi, et surtout, celle des électeurs-consommateurs-travailleurs, sommés de constater la mobilisation internationale anti-crise. Mais pour quoi faire ?

A voir les décisions en gestation, on en vient à se demander si l’économie mondiale s’enfonce dans sa pire récession à cause des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et des salaires des managers ! Bien entendu, combattre l’opacité des premiers et la voracité des seconds est une tâche ô combien importante. Mais les pointer comme principaux fauteurs de crise est une pure escroquerie. Quant à se mobiliser pour sauver des institutions financières, responsables de l’effondrement actuel, on nage en pleine absurdité.

A moins que le but de ces gesticulations ne soit d’occulter les vraies causes de la bulle spéculative et de son éclatement : la toute-puissance des détenteurs de capital et leur folle course aux rendements à deux chiffres, la marchandisation de biens de première nécessité (logement, école, santé, etc.) qui dope le crédit privé, et accessoirement ces marchés de « produits dérivés Produits dérivés
Produit dérivé
Famille de produits financiers qui regroupe principalement les options, les futures, les swaps et leurs combinaisons, qui sont tous liés à d’autres actifs (actions, obligations, matières premières, taux d’intérêt, indices...) dont ils sont par construction inséparables : option sur une action, contrat à terme sur un indice, etc. Leur valeur dépend et dérive de celle de ces autres actifs. Il existe des produits dérivés d’engagement ferme (change à terme, swap de taux ou de change) et des produits dérivés d’engagement conditionnel (options, warrants…).
 » qui favorisent une spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
aussi dangereuse qu’aveugle.

Sans toucher à ces vaches sacrées de l’ère néolibérale, les appels à la « réforme du capitalisme » demeureront de simples leurres. Le refus des grandes puissances de négocier un nouveau système financier multilatéral au sein de l’ONU, au profit de ce G8 déguisé en G20, est symptomatique de la volonté de statu quo. A l’instar de ces vibrants appels contre le protectionnisme –comme s’il était aujourd’hui le pire danger de l’humanité– qui montrent à quel point le logiciel qui nous mène dans le mur demeure intact.

Finalement, ce sommet n’aura qu’une utilité, celle d’avoir quelque peu ranimé le mouvement social. Depuis samedi, plus de 100000 citoyens ont clamé à travers le monde qu’ils n’étaient pas dupes de ce « petit coup de peinture sur un monde en ruine » [<1.> « Un G20 pour rien », Damien Millet, Eric Toussaint, CADTM]



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