Loi Travail : Une colère légitime, une répression inadmissible

3 juin par CADTM France

Image tirée de la vidéo publiée sur les réseaux sociaux et montrant une femme brutalement malmenée par un policier, en marge de la manifestation anti-loi travail du jeudi 26 mai à Toulouse.

Depuis le 9 mars, des centaines de milliers de jeunes, de salarié-e-s, de chômeurs-euses, de retraité-e-s se sont mobilisées contre le projet de loi Travail et dans le mouvement Nuit Debout. Cette loi, si elle devait être adoptée, profiterait d’abord aux détenteurs de capitaux en leur permettant d’augmenter encore la concurrence entre les travailleurs-euses par le système du moins-disant social et écologique. Alors que ce projet, régressif pour l’ensemble des salarié-e-s et sorti tout droit des cartons du Medef, est contesté par une vaste majorité, le gouvernement Hollande-Valls cherche à l’imposer par la force, que ce soit par l’utilisation de l’article 49-3 à l’Assemblée nationale où les député-e-s favorables au texte sont minoritaires ou par la répression de la contestation sous toutes ses formes.

Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve se félicite d’ailleurs de l’interpellation de plus de 1500 manifestant-e-s depuis le début de la mobilisation, comme si les chiffres de la répression dans les régimes autoritaires représentaient un objectif à atteindre. Prompt à avancer des chiffres précis quant au nombre de policiers et gendarmes blessés, il semble incapable d’évoquer le sort des personnes blessées alors qu’elles exerçaient leur droit de manifester. Il faut dire que personne n’est en mesure, à l’échelle nationale, de recenser les personnes blessées après avoir été victimes de la violence d’État depuis le début de la mobilisation contre la loi Travail. Leur nombre ne peut qu’être effrayant.

Ainsi, dès le début de la mobilisation, le gouvernement, craignant que la mobilisation de la jeunesse n’entraîne un mouvement de masse soutenu par l’ensemble des exploité-e-s, a joué le jeu de l’intimidation en usant d’une violence arbitraire et hors-norme. Son objectif était clair : empêcher que le mouvement social n’atteigne rapidement une masse critique qui imposerait le retrait du projet de loi.

Comme lors de chaque mobilisation sociale d’ampleur, le gouvernement tire profit de la situation pour perfectionner ses stratégies de « maintien de l’ordre » et en développer de nouvelles. Ainsi, dans la mobilisation actuelle, les forces de l’ordre perfectionnent leur utilisation du lanceur de balles de défense (LBD 40, aussi connu sous le terme de « flashball », expérimenté au préalable dans les quartiers populaires), qui a fait perdre l’usage d’un œil à un étudiant rennais lors de la mobilisation du 28 avril dernier. Elles élaborent des stratégies nouvelles telles que l’usage systématique et à outrance des grenades lacrymogènes (parfois lancées en tirs tendus malgré l’interdiction de cette pratique), armes chimiques pourtant interdites en temps de guerre. Mais aussi la généralisation de l’usage de grenades de désencerclement (dont l’utilisation est soumise à des règles strictes, rarement respectées), une arme qui a conduit un jeune photojournaliste indépendant à être plongé dans le coma après la manifestation parisienne du 26 mai, ou encore la multiplication des dispositifs de « nasse » policière.

Le gouvernement veut empêcher que le mouvement social n’atteigne une masse critique qui imposerait le retrait du projet de loi

Ce sont bel et bien les choix politiques d’un exécutif aux abois qui ont fait monter les tensions. La dénonciation des « casseurs » par le gouvernement et les médias dominants (qui reprennent souvent aveuglément la communication des préfectures de police) remplit un triple objectif. Elle vise à dépolitiser l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
des groupes qui ont choisi de s’attaquer directement à des cibles symboliques du système capitaliste, à légitimer l’action violente des forces de l’ordre au nom d’une prétendue protection des personnes et de leurs biens, et à réprimer l’ensemble du mouvement social, quel que soit le mode d’action choisi par les manifestant-e-s. C’est ainsi que la police a pu saccager les locaux syndicaux de la CNT à Lille après en avoir défoncé la porte d’entrée à coups de bélier, perquisitionner les locaux de l’union syndicale Solidaires à Rennes, ou encore pénétrer dans les locaux de la bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). du travail de Fos-sur-Mer et violenter les syndicalistes qui s’y trouvaient.

La mise en place, en de nombreuses villes, de véritables équipes de « street medics » qui se chargent de porter les premiers secours aux manifestant-e-s blessé-e-s, est révélatrice du niveau de violence fixé par le gouvernement et ses forces de l’ordre. Il n’est pas anodin que la quasi-totalité des manifestant-e-s s’équipe désormais de fioles de sérum physiologique ou de lunettes de plongée pour se protéger des gaz lacrymogènes, ou encore que les casques soient de plus en plus nombreux au sein des cortèges afin de se protéger des tirs de LBD 40 et des coups de matraque (coups qui, en théorie, sont interdits au-dessus du bassin). Comble de cette situation insupportable, les forces de l’ordre s’efforcent de fouiller les manifestant-e-s avant que les cortèges ne s’ébranlent afin de leur confisquer ces équipements de protection, au prétexte que ceux-ci constitueraient des armes par destination.

Alors que l’état d’urgence a récemment été prorogé pour la troisième fois, le gouvernement a utilisé contre les manifestant-e-s des mesures permises par cet état d’exception qui pourrait bien devenir permanent, comme il l’avait déjà fait lors de la COP 21 pour museler la parole de celles et ceux qui luttent pour la justice climatique. Ainsi, depuis le 17 mai, des militant-e-s ont été interdit-e-s de séjour dans les quartiers où devaient passer les manifestations. À Rennes, un militant a même été interdit d’accès au centre-ville durant quinze jours à compter du 17 mai. Alors que le tribunal administratif avait annulé cette interdiction le 23 mai et condamné l’État à payer les frais de justice du militant, la préfecture s’est acharnée en lui délivrant de nouvelles interdictions de manifester et d’accéder au centre-ville les 26 et 31 mai.

Enfin, la répression s’abat sur les manifestant-e-s par l’exercice d’une justice de classe aux ordres du gouvernement. À Lille, un syndicaliste a entamé une grève de la faim après avoir été mis en examen arbitrairement et placé en détention provisoire. À Amiens, le procureur de la République a requis une peine de cinq ans de prison ferme à l’encontre d’une étudiante poursuivie pour avoir participé, avec des dizaines d’autres manifestant-e-s, à l’occupation de la mairie de la ville (occupation qui avait été réprimée très violemment par les forces de l’ordre). Plusieurs manifestant-e-s font désormais face à des poursuites pour des motifs fantasmagoriques dont les seuls objectifs sont de discréditer leur mobilisation et de dissuader tou-te-s celles et ceux qui voudraient prendre leurs affaires en main. Ainsi à Rennes, 20 personnes ayant mené une action pour la gratuité du métro sont poursuivies pour « participation à une association de malfaiteurs » tandis que des militants parisiens sont arbitrairement accusés de « tentative d’homicide » suite à l’incendie d’une voiture de police dont les auteurs n’ont pas été identifiés, rien que ça ! Dans le même temps, les casseurs assermentés et en uniforme ne sont nullement inquiétés par la justice.

Dans cette situation, le CADTM France :

  • appelle à continuer la mobilisation de toutes et tous jusqu’au retrait total du projet de loi Travail ;
  • condamne fermement la répression policière dont sont victimes les manifestant-e-s et exprime sa solidarité avec toutes les personnes blessées par les forces de l’ordre depuis le début de la mobilisation ;
  • exige la relaxe de toutes les personnes poursuivies pour avoir manifesté ;
  • exige la levée immédiate de l’état d’urgence, qui vise en premier lieu à criminaliser les classes populaires et les manifestant-e-s.