Luttes de territoires

23 septembre par Amaury Ghijselings , Sébastien Kennes

Le capitalisme est à bout de souffle, la démocratie est bafouée, les êtres humains et les écosystèmes sont détruits sur l’autel de la croissance, de la consommation de masse et de l’accumulation des richesses par une minorité de la population mondiale. Des espaces naturels et des milieux de vie pour les humains, animaux et végétaux - sont de plus en plus menacés par des projets de privatisation en tout genre.

Des brèches dans le vieux monde...

Une minorité d’acteurs politiques et économiques en sont responsables. Aveuglés par l’idéologie d’une croissance sans limites sur une planète aux ressources pourtant limitées, ils imposent leur vision du monde et tiennent peu compte des impacts écologiques et sociaux de ces projets. Ils bafouent souvent au passage ce qu’il reste de démocratie représentative, dont le fonctionnement est remis en cause par une part de plus en plus importante de la population. Partout sur la planète, le système dominant se fissure sous différentes formes et à différents niveaux. Les soulèvements populaires et les mouvements sociaux qui refusent ses diktats se multiplient ces dernières années avec plus ou moins d’impact. Des brèches sont ouvertes et permettent de penser différemment nos existences à travers des luttes locales concrètes, tout en s’inscrivant dans une résistance globale.

Parmi tous ces mouvements, on observe un regain de mobilisation autour des luttes dites « écologistes ». La COP21 devait servir de moment clé de rencontres et de cristallisation pour celles et ceux engagés pour la justice sociale et climatique. Au-delà de la réussite des mobilisations autour de cette COP21, quelques questions stratégiques interrogent l’impact et le succès de nos mouvements.


Tous à la COP21 ou tous à la ZAD ?

Face aux urgences sociales et climatiques, quelle est la priorité ? Rassembler les énergies militantes de quelques dizaines de milliers de personnes à l’occasion d’une messe politique comme les COP (dont on sait que l’agenda est fixé à l’avance par les élites économiques et politiques) ou au contraire encourager et disperser ces énergies dans des luttes locales pour freiner, voire bloquer, les avancées du capitalisme, le vieux monde qui va avec, et construire localement “d’autres mondes” ?

Car on constate un certain succès des nombreuses mobilisations ces 15 dernières années, dont celles qui se sont construites pour combattre des grands projets productivistes d’aménagement divers, signe d’un temps révolu. Pour ne citer que quelques exemples de GPNI GPNI
GPNIS
L’expression « grands projets nuisibles et imposés », qui fait suite à l’expression plus connue de « grands projets inutiles et imposés », désigne également des mégaprojets qui parfois n’ont même pas été terminés ou se sont avérés par la suite inutiles et coûteux. « Inutiles »... vraiment ? Ces projets servent en fait des intérêts bien particuliers, ceux des firmes grassement payées pour leur construction et / ou par l’usage qui en sera fait. Ils sont donc bien utiles pour une poignée de privilégiéEs, même s’ils sont nuisibles pour la majorité de la population et l’environnement. Cette expression est généralement utilisée pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Nord.
 |1| : méga-infrastructures à visée commerciale (usines, industries, immobilier...), projets liés au transport (ports, aéroports, lignes à grande vitesse...), projets extractivistes (mines, gaz de schiste...). Souvent ralentis, parfois bloqués temporairement, quelques fois annulés, ces projets ont différents traits communs dont celui de susciter des mobilisations ancrées dans des territoires, et qui établissent des connections entres elles.

L’exemple du succès de la mobilisation contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en France est sans conteste lié au fait d’en avoir fait une Zone à Défendre (ZAD), ce qui a permis de faire émerger de nouvelles mobilisations autour d’autres mégaprojets.

Face aux urgences sociales et climatiques, quelle priorité : les grand-messes des COP ou au contraire encourager et disperser les énergies dans les luttes locales ?

Face à un pouvoir répressif à la solde de la finance, ralentir la construction d’un nouvel aéroport relève pour les mouvements sociaux d’un début de victoire à la fois sur le plan de la justice sociale mais aussi climatique. La diversité des tactiques et moyens d’action entre diverses composantes de la lutte a beaucoup compté. Si les mobilisations autour de grandes dates comme la COP21 ou contre des accords comme le TTIP sont l’occasion d’avoir des convergences thématiques temporaires de différents mouvements, les mobilisations sur des territoires contre des grands projets nuisibles et imposés cristallisent physiquement les convergences. Elles nous obligent à nous rencontrer dans la diversité de nos existences face à des adversaires prêts à tout.


Les différents territoires, espaces d’expansion du capitalisme

Le développement du système-monde capitaliste passe par la conquête de territoires. La Chine qui intègre le droit à la propriété privée dans sa constitution est un territoire conquis, une baie privatisée pour la construction d’un port est un territoire conquis, un supermarché qui remplace une dizaine de petits commerces est un territoire conquis, la terrasse d’une chaîne de fast food remplaçant un banc public ou une friche détruite pour y construire un méga-complexe sportif sont des territoires conquis.

Articulé à la notion de territoire, celle des infrastructures est donc importante pour comprendre le développement du système-monde actuel. La réalité du pouvoir se trouve aussi bien dans la gestion des territoires et des infrastructures que dans l’exercice classique du pouvoir politique et celui moins visible du financier, ce dernier étant entre les mains d’actionnaires puissants. La force du système n’est donc plus tant dans les assemblées et lieux officiels de décisions publiques que dans ce que certains appellent le système “technicien”. Chaque nouvelle prison, centrale nucléaire ou ligne de chemin de fer à grande vitesse est un territoire entièrement conquis par le corps et l’esprit du système dominant confortant par là son pouvoir sur nos vies.

Avec cette vision, le renforcement ou l’affaiblissement du système-monde élargit considérablement notre champ d’action et notre puissance d’agir. Puisque les conseils d’administration des multinationales et les responsables politiques actuels se sont rendus quasi “inaccessibles aux peuples” et “déconnectés des réalités”, nos lieux de vie sont eux encerclés de territoires bien concrets et visibles, qui nous permettent d’agir autrement.


Les territoires, comme espaces de vie, de résistance, et de création

Chaque territoire peut apparaître soit comme ‘‘menacé’’ par les logiques dominantes, soit comme une “opportunité” d’y construire des alternatives ou alors il peut apparaître comme les deux à la fois.

Pour les forces privées, certaines zones seront vues comme des opportunités d’expansion économique, alors que pour les mouvements sociaux, elles constituent des zones stratégiques où les alternatives peuvent être construites, les luttes renforcées. Par exemple, un projet de partenariat public-privé (PPP) d’aménagement qui prévoit la construction de plusieurs parkings va exacerber la menace permanente de dégradation de la qualité de vie dans une ville, et inversement le développement du mouvement des “Villes en Transition” fait apparaître cette même ville comme une opportunité territoriale pour y construire le monde de demain.

Chaque territoire peut apparaître soit comme “menacé” par les logiques dominantes, soit comme une “opportunité” d’y construire des alternatives. Ou comme les deux à la fois. Ainsi, combattre pour la souveraineté alimentaire n’est plus envisagé uniquement par du plaidoyer pour une autre Politique agricole commune, mais également à travers l’occupation de terres menacées permettant par exemple la création de nouveaux systèmes d’échanges en circuits courts (amap, économie locale, coopératives...). La résistance et la proposition d’alternatives ne se conçoivent donc plus dans des stratégies “hors sol”, elles s’enracinent. Lutter contre l’implantation d’une méga-prison à la périphérie de Bruxelles implique une réflexion politique plus large sur la société. Des thèmes comme la société du contrôle, l’aménagement des zones urbaines, notre capacité collective à préserver les terres agricoles péri-urbaines se relient alors pour construire un vivre ensemble qui tient compte de l’humain et de la nature.


Luttes de territoires, rencontres, convergences et coexistences

Il n’y a pas de définition claire des « luttes de territoires », on entendra ce mot comme “un espace géographique avec ou sans ressources naturelles, menacé par des logiques capitalistes, peuplé de gens qui y vivent et/ou y résistent”. Parmi les points communs de ces luttes, on retrouve d’un côté les mêmes logiques d’imposition non démocratiques et de l’autre des résistances populaires qui s’organisent avec des composantes différentes en fonction des luttes.

Les GPNI sont souvent menés avec des procédures plus ou moins légales mais qui laissent parfois à désirer. Elles ne représentent plus la poursuite du « bien et bonheur commun » qui devrait être l’objectif final de tout gouvernement démocratique et de toute société.

Du coté des résistances, on retrouve souvent des personnes attachées à défendre leur territoire de vie car elles y sont enracinées. C’est souvent le cas par exemple des paysans. Vivre et lutter sur ces zones sont deux notions qui se renforcent car bien souvent à côté des opposants historiques locaux, parfois organisés en associations, des complicités inattendues naissent avec des militants, des activistes ou des personnes qui cherchent simplement à construire d’autres possibles.

À travers ces rencontres, ce sont aussi des échanges sur des pratiques de résistance, de stratégies, de vision politique qui s’opèrent et permettent de construire une résistance plus forte à travers l’union des diversités. Les barricades et occupations illégales de terres ou bâtiments côtoient alors les rassemblements et manifestations autorisées ou tolérées, organisées par les associations reconnues.

Ceux qui s’engagent “contre” le système actuel rencontrent alors ceux qui s’engagent par envie de construire “pour” des alternatives au système dominant.


“Se battre pour la nature” ou “être la nature qui se défend” ?

Ce slogan est celui qui a été utilisé pour les “Climate Games” lors de la COP21 à Paris. Ces deux notions s’articulent dans les luttes de territoires et sont les facettes d’une même conception radicale et systémique de la lutte. Celle-ci se conçoit comme “un tout”, car à travers la destruction d’un écosystème comme une forêt pour y implanter une infrastructure touristique |2|, ce sont aussi les liens entre les humains et la nature qui sont attaqués. Il s’agit de combattre la société qui privatise et détruit le vivant dans son ensemble. Des mouvements qui luttent pour la justice sociale, l’emploi décent, contre le pouvoir des multinationales ou l’exclusion, se retrouvent aux côtés de ceux qui luttent pour préserver les écosystèmes. Les luttes de territoires englobent ainsi un ensemble de mouvements aux buts et aux stratégies différentes. Avec un certain succès, des groupes apprennent à se mobiliser, à résister et à créer ensemble des possibles, sans attendre que le changement vienne d’en haut ou soit imposé par un quelconque pouvoir politique.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Notes

|1| voir http://www.cadtm.org/Elephants-blancs-et-GPNIS-Nous-ne

|2| Voir l’exemple de la destruction de la forêt des Chambarans à Roybon

Auteur.e

Sébastien Kennes

Rencontre des Continents