Macron au Burkina, comprendre ce qui va se passer

28 novembre par Bruno Jaffré

Les étudiants rebaptisent l’avenue Charles de Gaulle boulevard Thomas Sankara © DR

Emmanuel Macron a choisi de dévoiler sa politique africaine au Burkina Faso, pays sans doute choisi pour le dynamisme et l’exigence de sa jeunesse. La pari est osé pour son image, à tel point qu’on peut se demander s’il est bien informé de la réalité bouillonnante de ce pays. Pour autant les Burkinabè attendent-ils vraiment quelque chose de la France ?

Sankara, François Compaoré, franc CFA, armée française au Sahel, les Burkinabè veulent des réponses

Nous nous sommes déjà étendus précédemment ici sur le contexte de la visite de Macron au Burkina et notamment à propos de deux sujets essentiels pour les Burkinabè sur lesquels il est attendu.

D’abord la réponse à la demande, par la justice burkinabè, d’extradition de François Compaoré interpellé à Paris le 29 octobre et actuellement sous contrôle judiciaire. François Compaoré est inculpé pour « incitation à assassinat » du journaliste Norbert Zongo, un des héros de la jeunesse burkinabè.

D’autre part la réponse de la justice France à la demande de levée du secret défense et de commission rogatoire à savoir la nomination d’un juge en France, pour procéder à des auditions sous la direction du juge François Yaméogo, dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara.

Nous avons écrit dans notre précédente article : « … si la France et la justice française accèdent à ces demandes, il bénéficiera immédiatement d’une très forte sympathie au Burkina ». Rien n’est venu. Il n’y échappera pas durant son séjour, la question viendra d’une façon ou d’une autre, à moins bien sûr que tout soit fait pour qu’aucune question gênante ne puisse émerger. Ce qui nuirait fortement à l’image qu’il a voulu forger avant de venir.

À ces deux sujets, s’ajoutent dans les différents communiqués, publiés par la société civile, la question de la sortie du FCFA, de plus en plus présente dans le débat politique, et la présence de l’armée française sur le territoire burkinabè. Sur ce sujet, le ton diffère entre la dénonciation de l’impérialisme français de la part de l’Organisation démocratique de la jeunesse |1| et le collectif CGTB |2|, ou la dénonciation du G5 G5 Le G5 est né d’une initiative des États-Unis et du Royaume-Uni qui en 1967 ont réuni les ministres des Finances des cinq premiers pays industrialisés (Allemagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon). Le G5 donne le ton au niveau du G7. sous l’impulsion de la France en concurrence avec les instances de la CEDEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) |3| par la coalition Ditanyé regroupée autour du Balai citoyen, en passant par la « défiance envers toute forme de domination, interne et externe, et la France n’est pas en reste » d’organisations de la diaspora |4|.

Appels à manifester

Différentes manifestations sont d’ores et déjà prévues qui reflètent les clivages au sein de la société civile burkinabè.

Ainsi un collectif de 7 organisations de la société civile dont le CGTB, l’ODJ et l’ANEB (association des étudiants du Burkina, le syndicat étudiant) appellent à manifester "contre le pillage des ressources naturelles par les multinationales impérialistes, la présence militaire française au Burkina et le maintien du franc CFA, une monnaie coloniale qui aliène la souveraineté monétaire des États ».

Une autre association, dénommée « deux heures pour Kamita », a entrepris, à la veille de l’arrivée du président français, de débaptiser l’avenue Charles de Gaulle pour la renommer boulevard Thomas Sankara. Plusieurs centaines de jeunes militants ont ainsi peint sur le bitume de cette avenue en très grosses lettres blanches « BOULEVARD THOMAS SANKARA ». L’avenue n’a pas été choisie au hasard puisqu’elle longe l’université où Emmanuel Macron doit prononcer son discours. Il devrait normalement passer par là. L’animateur de cette initiative, Serge Bayala, a déclaré : « Nous ne voulons plus de la France-Afrique. Nous ne voulons plus de relations incestueuses entre la France et l’Afrique », |5|. Pour lui tout commence par la décolonisation des mentalités à travers la décolonisation des édifices.

Sans doute y aura-t-il d’autres manifestations qui n’ont pas été annoncées.

Les craintes du gouvernement

Le bruit a un moment couru que le Président français avait préféré changer le lieu de son discours. J’ai reçu moi-même une telle information il y a quelques jours. Un faux bruit semble-t-il révélateur cependant de la tension qui règne à Ouagadougou. D’ailleurs le gouvernement, par la voie se son ministre de la communication, Rémi Dajndjinou, s’est cru obligé de lancer un appel au calme en ces termes : « Nous avons une pratique culturelle et une pratique de réception de nos hôtes. Ça n’a pas empêché le Président Thomas Sankara d’avoir un discours extrêmement dur à l’encontre de (François) Mitterrand (en 1986). Mais il a été reçu avec tous les égards et je pense qu’aucun de nous ici ne peut se vanter d’être plus révolutionnaire que (Thomas) Sankara » !

Mais ce n’est pas tout. Les écoles, les lycées et les universités ont été déclarés fermés les 27 et 28 novembre, ce qui suscite railleries et courroux comme le montrent les pages facebook de nombre de Burkinabè. Un argument supplémentaire pour ceux qui appellent à manifester.

La communication bien rodée de l’équipe de Macron, loin de la réalité

On lit ça et là, dans différents articles de la presse française sur ce voyage, dans la bouche de diplomates ou de spécialistes du Burkina bien pensants, que l’équipe de conseillers savaient que cette rencontre à l’université ne serait pas facile. Les questions ne seront pas filtrées dit-on. La jeunesse de Macron serait un atout. Et son équipe de conseillers d’une dizaine d’entrepreneurs binationaux ont bien préparé cette rencontre. Avec l’ambassadeur de France sur place ils ont multiplié les rencontres avec les membres de la société civile.

Pourtant les échos de la part du syndicat étudiant sont tout autres. Ainsi, selon un communiqué de l’UGEB, Union générale des étudiants burkinabè, affiliée à l’ANEB, les représentants syndicaux n’auront pas le droit de poser des questions car ils vont faire partie des officiels. Les autres n’auraient sinon, en tout et pour tout, droit qu’à 4 questions. Les médias burkinabè, de leur côté, se sont plaints ces derniers jours dans la presse locale du fait qu’ils n’auraient droit qu’à une seule question.

Par ailleurs, toujours selon l’UGEB, « Il est à noter que les administrations universitaires ont fait preuve d’une certaine opacité. Des listes ont été confiées aux directions d’UFR qui ont désigné « leurs étudiants », sans passer par les Délégués généraux élus d’UFR ou les associations représentatives d’étudiants à caractère syndical » |6|. C’est donc l’administration qui aurait choisi les étudiants.

Pour qui connaît l’université de Ouagadougou, récemment renommée Joseph Ki Zerbo, la partie sera bien difficile pour contenir les étudiants. L’ANEB est bien implantée et connaît parfaitement les lieux. Il existe de nombreux passages pour entrer dans l’enceinte de l’université. Les policiers et gendarmes vont se trouver face à des étudiants qui ont une certaine pratique de l’affrontement avec les forces de l’ordre. Difficile de faire un pronostic tant il s’agit d’une première pour les étudiants de manifester contre le France.

En réalité, les Burkinabè n’attendent plus grand-chose de la France

Bien sûr il reste toujours une part de la population qui souhaite que la France continue d’« aider » le Burkina. Mais cet état d’esprit est en net recul.

Emmanuel Macron compte sur sa jeunesse pour séduire la jeunesse burkinabè. Mais qu’a-t-il à offrir ? Un partenariat économique ? Les étudiants ne sont certainement pas dans l’attente qu’on vienne leur expliquer comment se développer. Il est certes important que la communication de Macron s’empresse d’affirmer qu’il ne sera pas question d’aide au développement. Pour autant, la France est-elle prête à payer ses matières premières au juste prix, à cesser de favoriser par tous les moyens le maintien de ses multinationales en Afrique, à cesser de considérer que la coopération c’est surtout la recherche de marchés pour les sociétés françaises ?

La victoire de l’insurrection n’a pas fini de livrer ses retombées. Elle a produit un choc, le réveil de la dignité et surtout un retour de confiance : la capacité de ce peuple à prendre son destin en main et à cesser de compter sur les autres. Cette jeunesse engagée, qui s’est libérée à mains nues de son dictateur Blaise Compaoré, exfiltré et soustrait à la justice par l’armée française, ne se sent plus liée au destin de la France. Depuis l’insurrection, elle sait que son avenir se joue dans son pays. Et c’est son propre gouvernement qu’elle interpelle désormais. Le spectacle de ses dirigeants qui se sont empressés d’aller en France chercher les financements de son PNDES (Plan national de développement économique et social). Lors de mon dernier séjour, j’ai gardé en mémoire cette réflexion lors d’une conversation entre amis : « Mais on ne nous a pas dit quelle était notre contribution à ce plan ? », une référence directe à Thomas Sankara et à son mot d’ordre « compter sur nos propres forces ». Encore faut-il avoir la confiance de son peuple pour l’appeler à se remonter les manches.

La France est-elle même capable de penser l’Afrique ?

Macron est-il prêt à rompre avec la politique passée ? C’est en tout cas ce qu’il déclare. Mais qu’en est-il ?

Laurent Bigot est devenu célèbre pour avoir été limogé de son poste Afrique de l’ouest au quai d’Orsay après avoir prédit en 2012 la chute de Blaise Compaoré, Voilà ce qu’il déclarait en août 2017 : « …Aujourd’hui, nous pensons l’Afrique depuis des bureaux et des salons de ministères ou de grandes organisations internationales dont la déconnexion avec la réalité est effrayante. Plus grave encore, notre réflexion repose sur des postulats inconscients qui pourraient expliquer notre manque d’humilité. Et si la solution était que nous cessions de vouloir tout gouverner ?… Des milliers d’heures de réunions dans les ministères et organisations internationales pour parler du Sahel, avec, 99 % du temps, aucun représentant de ces pays et, 100 % du temps, sans aucun point de vue des populations concernées, est-ce la bonne méthode ? Ne pourrions-nous pas accepter l’idée que nous ne savons pas ? Ne pourrions-nous pas accepter que le destin du Sahel ne nous appartient pas ? » |7|. Ces réflexions ont-elles été à l’ordre du jour des réunions des conseillers Afrique du Président avant son voyage ?

Achille Mbembé et Felwine Sarr, ont profité de l’imminence de ce voyage pour mettre en mot ce que ressentent aujourd’hui nombre d’Africains, à commencer par les Burkinabè pour qui l’insurrection est aussi une rupture avec la France, dans la mesure où elle démontrait la prise de conscience que les solutions à leurs problèmes étaient à chercher dans leur pays. Voilà un extrait de ce qu’ils écrivent mais je ne peux qu’inciter mes chers lecteurs à lire leur texte en entier. « Elle aura beau régner grâce à la crainte et à la corruption, la France n’a, dans ses ex-colonies d’Afrique, aucune puissance intrinsèque hormis celle que nous lui avons cédée. ... Tant que, dans ce rapport, nous lui permettrons de mettre chaque fois la plus grande part de son côté, rien ne changera. Établir un bon diagnostic suppose finalement de prendre acte d’événements culturels majeurs dont on ne mesure pas encore toutes les implications pour le futur des relations franco-africaines. Et d’abord, à supposer qu’elle se soit jamais retrouvée dans cette position, la majorité des Africains n’attend plus, aujourd’hui, grand-chose de la France. Il reste à faire le pas suivant, c’est-à-dire comprendre qu’il n’y a rien à attendre du reste du monde que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes. » |8|.

Norbert Zongo encore

Difficile de ne pas citer à cette étape Norbert Zongo, le journaliste assassiné en 1998, qui vaut à François Compaoré d’être inculpé pour « incitation à assassinat ». Norbert Zongo a nourri la pensée politique de la jeunesse qui s’est insurgée. Voilà ce qu’il dit à propos des rapports de son pays avec le France, il y a près de 20 ans.

Norbert Zongo apparait encore comme un précurseur de la libération des esprits. Il a déclaré dans une conférence :

« On ne libère pas un homme.
Un homme se libère.
Un esclavagiste ne devient pas libertain du jour au lendemain.
Ce n’est pas vrai.
Ce n’est pas vrai que la France peut dire : allez-y, vous êtes libres.
Ce n’est pas vrai.
Ce n’est pas vrai que la France veut notre bien. Ce n’est pas vrai.
Et elle a raison. C’est humain.
Parce que notre situation actuelle profite à ses intérêts.
Notre bonheur ne peut pas venir de ceux qui ont profité de notre esclavage, de notre état de dépendance. Ce n’est pas vrai.
C’est pourquoi j’ai écrit. Chaque fois que la France dit que quelqu’un est bien. Cette personne est bien pour la France.
Si vous défendez les intérêts de la France. La France vous couronne.
Maintenant est-ce que vous défendez vos propres intérêts à vous ? Ça c’est autre chose.
Est-ce que vous défendez les intérêts de votre peuple, ça c’est autre chose ?
Si vous défendez les intérêts de la France elle est en droit de vous faire académicien, pape, machin-truc. Et c’est comme ça.
Il ne faut pas se leurrer. Il faut être clair. On dit en politique : les amitiés, les relations les plus bonnes se perdent dans les intérêts comme le fleuve se jette dans la mer. C’est comme ça en politique. C’est une question d’intérêt. Ce n’est pas une question d’amitié. On n’aime personne. Nous sommes tous Noirs.
Tu as beau te maquiller, devenir luisant. Ça ne change rien aux yeux des Français. Tu es un noir. Tu es un colonisé. Et si tu défends leurs intérêts, ils te supportent. Point.
C’est pas plus compliqué.
Aujourd’hui elle est là pour dire la Francophonie, la maçonnerie, la machin-truc. C’est des histoires. C’est une question d’intérêts.
Personne ne nous donnera la liberté. Personne ne nous donnera l’indépendance.
Le voleur qui vous vole a raison de vous voler. C’est vous qui avez tord de vous laissez voler. » |9|

Et la Françafrique ?

On lira à ce sujet le rapport que vient de publier l’association SURVIE qui dénonce « la coopération militaire et policière en Françafrique » |10|. Le président français va-t-il annoncer du changement dans ce domaine ? Évidement non ! D’ailleurs les présidents africains du pré-carré en redemandent plutôt.

Mais il pourrait faire en sorte que François Compaoré soit extradé. Il pourrait annoncer de nouveau que la France va répondre aux demandes de la justice burkinabè. Après tout, les promesses de satisfaire les demandes du juge burkinabè sur l’affaire Sankara sont venues d’hommes politiques proches du président précédent.

Quant à la demande de levée du secret défense, il pourrait l’annoncer, puisque les décisions sur ce sujet sont du ressort du ministre de la défense et sont donc bien des décisions politiques. Cela pourrait détendre l’atmosphère. Pour autant nous pensons qu’elle ne serait pas vraiment suivie d’effet. Depuis quelques temps, nous côtoyons, au sein d’un collectif « secret défense », plusieurs victimes qui se sont heurtées dans la recherche de la vérité sur différentes affaires troubles, au blocage des autorités françaises qui se retranchaient derrière le secret défense. Nous y reviendrons.

Mais que nous réserve donc encore le peuple burkinabè pour ce 28 novembre ?

Source : https://blogs.mediapart.fr/bruno-jaffre/blog/281117/macron-au-burkina-comprendre-ce-qui-va-se-passer


Auteur.e

Bruno Jaffré

ingénieur de recherche chez un opérateur de télécommunications, est le président fondateur de l’ONG française Coopération Solidarité Développement dans les Postes et Télécommunications en 1988 dont il a quitté la Présidence en 2005. Il est considéré comme le biographe du président Thomas Sankara. Il participe à l’animation du site qui lui est consacré.

Bruno Jaffré est titulaire d’une maîtrise de mathématiques pures et d’un Diplôme d’études approfondies de recherche comparative sur le développement à l’École des hautes études en sciences sociales.

http://thomassankara.net
http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre