Madagascar 2012, nouveau commerce triangulaire

13 décembre 2012 par Nicolas Sersiron

75% de la population vit avec moins de 160 dollars par an, soit moins de 33 centimes d’euro par jour et 50% des enfants sont en carence alimentaire selon Olivier de Schutter, représentant de la FAO. Le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de Madagascar, 8 Mds$, est extrêmement faible. Il représente la moitié du bénéfice de la société Total en 2011, et le 30e du chiffre d’affaires de cette compagnie qui emploie seulement 100.000 personnes et a de grands projets d’extraction pétroliers sur l’île. Plus grand que la France, peuplé de 22 millions d’habitants, ce pays recèle encore 2% de la biodiversité mondiale malgré la déforestation catastrophique, les incendies volontaires continuels, les extractions minières aux impacts environnementaux dramatiques et les accaparements de terres qui se multiplient.

Le remboursement des intérêts de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure publique, soit 60 millions de dollars par an, est relativement faible. Le stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. est évalué à 20% du PIB en 2011. Dans l’état de manque de la population, ces intérêts payés sont encore beaucoup trop importants. Le budget de l’Etat n’atteint pas un milliard de dollars. En comparaison, celui de la France, hors sécurité sociale est 300 fois plus élevé. Si on le rajoute, il l’est 700 fois plus.

Madagascar est un des premiers exportateurs de saphir, de rubis et de vanille. Il existe à Ambatovy, à l’est d’Antananarivo, un gisement de nickel et de cobalt colossal. C’est un des plus grands projets d’extraction de l’Afrique subsaharienne. Il est soutenu par la BEI (banque européenne d’investissement) pour le compte de l’entreprise canadienne Sherrit qui a le feu vert pour démarrer l’exploitation. Selon les Amis de la Terre |1|, cette mine rapporterait au cours des 27 ans à venir, à Madagascar seulement 2.5 Mds$ au titre des divers impôts et redevances. Par contre elle offrirait aux banques du nord, 1.5 Mds$ au titre des intérêts de leurs prêts et aux actionnaires privés un pactole de 10 Mds$ en dividendes, plus que le PIB d’une année de ce pays. Imaginez la découverte d’une nappe de pétrole ou d’un autre minerai en France. Aux même conditions cette découverte rapporterait sur 27 ans, près de 3.000 milliards d’euros aux actionnaires privés, presque le double de la dette publique et seulement 400 milliards au gouvernement de notre pays ! D’autres pays plus démocratiques et beaucoup moins corrompus ont su faire autrement. « Pauvre et sous-développée jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Norvège a su gérer sans gaspillage inutile les richesses accumulées grâce au pétrole et au gaz naturel découverts, depuis trois décennies, sur la plate-forme norvégienne de la Mer du Nord. » |2| « Grâce à des mesures qui permettent à l’État de récupérer plus de 75 % des revenus pétroliers et à l’investissement de ceux-ci dans des placements à long terme, les hydrocarbures continueront de soutenir encore longtemps les généreux programmes sociaux qui profitent à tous les Norvégiens. » |3|

Les investissements miniers se multiplient. Au nord l’exploitation des terres rares sur la presqu’île d’Ampasindava, proche de l’île de Nossy be, est un projet avancé. Au sud, jouxtant l’ancien comptoir français de Fort Dauphin, QMM-Rio Tinto extrait l’ilménite depuis près de trois ans avec comme à Ambatovy des désastres environnementaux irréparables, des pertes de territoire pour les populations et des pollutions graves. Les projets sur les pétroles conventionnels off shore en eaux profondes ou les huiles lourdes de schistes, on shore, foisonnent tout le long du canal du Mozambique avec des permis accordés qui couvrent toute la côte ouest. Français, australiens canadiens, chinois, etc. se pressent pour se partager ce fabuleux butin. Madagascar est une illustration dramatiquement saisissante du nouveau livre canadien : Paradis sous terre. |4|

Par ailleurs, si le projet d’accaparement de 1,3 millions d’hectares de terres cultivables par Daewoo a échoué, il y a quelques années, en accélérant la chute du dernier président élu, Marc Ravalomanana en mars 2009, l’indien Varun et bien d’autres intérêts financiers internationaux continuent les accaparements de terres sur la grande île.

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un paysan Sakalava, nord ouest, 2012 - Photo N.Sersiron

Alors que 70 % de la population vit dans les campagnes, privés des moyens de base pour cultiver avec une certaine efficacité. Ainsi en est-il de l’absence de formation et des connaissances en agroécologie qui évitent l’achat d’engrais, de pesticides et de semences brevetés tout en offrant de très bons rendements, bien supérieurs à ceux actuels. Le SRI (système de riziculture intensif), inventé à Madagascar il y a 30 ans, fait partie de cette nouvelle agriculture. Il est pourtant peu utilisé sur place et très répandu en Asie. Il manque à ces hommes, et surtout à ces femmes courageuses, des petits outils essentiels comme des brouettes, des râteaux, des sarcloirs, etc, des animaux de traits et des charrettes, mais aussi, des maisons de semences citoyennes, des prêts bancaires à bas taux, des infrastructures telles que routes et stockages publics et bien sûr de la formation scolaire. Alors dans un pays, ou les ruraux sont extrêmement pauvres, de nombreux éleveurs nomadisent leurs troupeaux à travers la brousse malgache à la recherche de nourriture. Dans ce pays ou le Zébu-viande est une des grandes richesses négociables, les bêtes sont de plus en plus nombreuses. Les bergers brulent fréquemment les broussailles et les arbres sur les surfaces immenses des parcours, pour que leurs bêtes trouvent de nouveaux espaces et, après la saison des pluies, de l’herbe tendre. Double catastrophe environnementale. D’une part l’humus fertile, sans racines pour le retenir ni couvert végétal, est lavé par les pluies torrentielles de l’été austral et vient rougir la mer et, de l’autre, les accapareurs des pays riches en profitent pour prétendre que ces terres ne sont pas ou mal exploitées, et n’appartiennent à personne. Alors qu’évidemment, il y a partout des communautés villageoises qui vivent sur ces terres, bien sûr sans certificat de propriété officiel, car très difficile à obtenir.

Comment en est-on arrivé à ce qu’un pays si riche, par ses sols et ses sous-sols, ses mers poissonneuses dont les ressources halieutiques sont bradées aux étrangers et sa biodiversité exceptionnelle, ait une des populations les plus pauvres de la planète dont une partie dans le sud meurt de faim ? Seul un petit retour en arrière historique peut aider à comprendre ce paradoxe que certains appellent la « malédiction des matières premières ». Si le passé coloniale n’est pas exactement le même que celui du Congo RDC ou de la Zambie voisine, leurs sous-sols richissimes en métaux convoités par tous les extractivistes de la planète, et leurs peuples très pauvres et maltraités, montrent beaucoup de ressemblances.

Depuis le milieu du 17e sous Louis XIV, Madagascar subit l’influence française et la traite des esclaves. Ce pays est alors la base avancée de la compagnie des Indes. Deux siècles plus tard, la colonisation totale de l’île sera faite en 1895 par l’armée de Gallieni. Après l’indépendance en 1959, et malgré le massacre de plus 80.000 malgaches demandant leur autonomie en 1947, la France conservera une influence très importante sur la grande île. Ce qui lui permettra de continuer à en extraire les richesses naturelles sans les payer réellement. Une instabilité politique, presque chronique, en résultera jusqu’à aujourd’hui. Même si la France n’est plus la seule puissance aux manettes de ce pays, Rajoelina, l’actuel président de la HAT (haute autorité de transition) est un très bon ami de notre pays. Il n’aurait pu se maintenir au pouvoir en l’absence d’élections, depuis trois ans, sans le soutien de son protecteur du nord, premier partenaire de l’île encore aujourd’hui.

Dette et corruption organisées de l’extérieur depuis plus de 20 ans ont participé à l’affaiblissement de ce pays et de son peuple magnifique. Les remboursements de la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
ou odieuse ont atteint certaines années 50% du budget. Les plans d’ajustement structurels imposés par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, au nom des remboursements (impossibles) depuis des décennies, ont abouti à une libéralisation forcée de l’économie, aujourd’hui totalement livrée aux prédateurs des pays industrialisés. Cela s’est traduit par : la mise en concurrence faussée des petits paysans avec l’agriculture du nord productiviste et subventionnée, l’instauration de la TVA tellement injuste pour les plus pauvres, la liberté de mouvements de capitaux - libre investissement et rapatriement des bénéfices - la privatisation à marche forcée de toutes les entreprises publiques pour des sommes dérisoires, l’établissement d’un code minier très favorable aux investisseurs étrangers. Tout cela s’est fait par les conditionnalités des nouveaux prêts de secours, avec l’ingérence de la Banque mondiale et du FMI dans les affaires de ce pays. La redevance minière est de 2% de la production vendue, ou de 1% seulement, dans le cas où une partie de la transformation est faite sur place. Mais n’oublions pas que les prix de transfert, grâce aux paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, permettent aux transnationales extractivistes de minimiser les prix des produits vendus et donc les sommes versées au gouvernement malgache.

En Novembre 2012, les Amis de la terre dans une étude titrée, « Madagascar : nouvel eldorado des compagnies minières et pétrolières » |5| se demandent pourquoi les experts de la Banque mondiale qui prônent la bonne gouvernance publique pour les ressources issues des mines « …n’évoquent-t-ils jamais la transparence sur les profits réalisés par les sociétés transnationales (…) que la très ‘libérale’ législation malgache permet aux multinationales de rapatrier hors de Madagascar. » Plus loin ils écrivent « … comme dans les autres pays du Sud, l’activité extractiviste est finalement entièrement tournée vers les pays du Nord. »

La dette publique illégitime et la corruption sont les deux leviers de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. postcolonial. Ils ont permis d’assurer la continuité du pillage des ressources approvisionnant les industries du nord en matières premières depuis l’indépendance. Il semble que la dette ne soit plus le pilier du néocolonialisme en 2012 à Madagascar. Comment le serait-elle dans un pays si pauvre ? Par contre, l’autre levier de l’asservissement, la corruption, atteint des niveaux extrêmes selon la Banque mondiale.

Les accaparements de terre, cet autre extractivisme, là de la fertilité des sols et de l’eau virtuelle, ne peuvent exister, contre la volonté des peuples, que grâce à la corruption, la pauvreté et le faible niveau d’éducation. Madagascar, avec ses 36 hab. par km2, reste donc un espace très recherché par les spéculateurs étrangers voire autochtones, pour toutes ces raisons. L’ONG Grain, une des plus fiables, avance le chiffre des accaparements pour le monde autour de 200 millions d’hectares, soit 6 fois la SAU |6| de la France, dont plus de la moitié se font en Afrique.

S’ils sont si pauvres c’est bien parce que ceux du nord qui les asservissent et les volent depuis des siècles, sont si riches. Le système de vase communiquant entre ces deux mondes ne fonctionne-t-il pas comme un nouveau commerce triangulaire |7|. Les transnationales aux comptabilités opaques ne payent qu’un prix dérisoire à Madagascar pour les matières premières extraites, ce que l’on peut assimiler au pillage des pays d’Amérique du sud dans le passé. Ne peut-on comparer la dette illégitime, les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. , la corruption et les paradis fiscaux aux fers des esclaves, au fouet du maître et aux armées coloniales munis d’armures, de chevaux et de fusils à poudre au 16-17e S, face aux indigènes munis d’arcs et de javelots inefficaces. Si la comparaison ne semble pas évidente au premier abord, les résultats en sont bien les mêmes. Les bourgeoisies de ce pays ne se comporte-elles pas avec leur peuple comme les colons blancs du temps de l’esclavage et des colonies, et les transnationales extractivistes ne se comportent-elles pas comme des armées d’occupation. N’en va-t-il pas de même pour les terres accaparées par la finance internationale. Les prix de location officiel ne dépassent souvent pas 1 euro par ha. et par an alors que les productions sont exportées vers les pays riches sans offrir de travail aux populations locales ou si peu. Car elles sont remplacées par de la mécanisation agricole venue du nord.

La majorité des matières premières minérales ou fossiles sorties de Madagascar ou d’Afrique par des transnationales extractivistes traverseront les océans sur des vraquiers pour rejoindre les pays d’Asie, la Chine surtout. Ensuite, cette dernière, les transformera en biens de consommation puis les réexportera. Ces matières premières transformées retraverseront les océans sur des porte-conteneurs vers les pays les plus riches : Europe, EU d’Amérique, Japon où elles seront définitivement consumées (consommées). Pour finir, ou plutôt pour recommencer, les profits que les transnationales auront tirés de cette « chaîne » pourront alors traverser librement les océans en tous sens, à la vitesse de la lumière des ordinateurs, des paradis fiscaux situées sur le plus souvent sur des îles à ceux des bourses de New York, Toronto ou Londres. Ils pourront alors, à la différence des matières premières non renouvelables, être ensuite recyclés dans de nouveaux accaparements et de nouvelles aventures extractivistes. Quant aux peuples du sud, ils géreront les déchets et toutes les autres externalités telles que le réchauffement dont les effets seront beaucoup plus dramatiques non seulement à long terme mais dès aujourd’hui sous les tropiques. Des choses que les actionnaires ne veulent pas reconnaitre ni surtout prendre en charge, malgré les énormes bénéfices qu’ils retirent de ces extractions.

J’ai acheté en octobre 2012, chez un producteur d’Ambanja, au nord du pays, un kilo de vanille de la meilleure qualité, au prix de 30 euros. Dans le réseau Biocoop, trois brins de vanille de qualité égale, n’ayant subi comme seule transformation que d’avoir été introduits dans un tube de verre, sont vendus sur la base de 1060 euros le kg. Le producteur malgache reçoit donc moins de 3% du prix final. Entre les productions agricoles et minières, avec des opérations aussi désavantageuses pour le pays et son peuple, faudra-t-il encore 50 ans pour que l’économie malgache puisse décoller alors qu’il y a maintenant un demi-siècle que René Dumont à publier « l’Afrique noire est mal partie ». |8|

Ce continent a déjà perdu ses forces vives pendant plusieurs siècles. Des dizaines de millions d’hommes et de femmes jeunes, transformés en esclaves ont été expédiés et vendus aux Amériques dans des conditions abominables pour devenir la force de travail du pillage occidental. Ces pays et ces peuples n’ont jamais reçu la moindre compensation ou la moindre excuse, bien au contraire. Ce que l’on appelle la « malédiction des matières premières » n’est-elle pas simplement la continuité modernisé de l’asservissement du passé, avec son abominable commerce triangulaire ? L’histoire risque de bégayer encore longtemps avec cet extractivisme des ressources naturelles et des terres qui, d’un côté, privent ces peuples d’Afrique, de l’accès à l’égalité, à la justice et au bonheur et, de l’autre, transforment notre planète en bouilloire-poubelle ? Si nous ne voyons pas ce que nous pouvons faire individuellement pour changer cette exploitation, nous pouvons au moins la dénoncer en étant actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
au sein d’associations comme Survie, le Cadtm, les Amis de la Terre et bien d’autres encore.


Notes

|1| http://www.amisdelaterre.org/rappor...

|2| http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/Econ...

|3| http://www.sciencepresse.qc.ca/blog...

|4| Alain Deneault et William Sacher, Paradis sous terre, ed Rue de l’échiquier-Ecosociété 2012

|5| Etude citée plus haut

|6| Surface agricole utile

|7| Le commerce triangulaire, 16 -19e, a duré plus de trois siècles. Des bateaux partaient des grands ports européens chargés de fusils, lingerie fine et autres verroteries vers certains ports africains, comme l’île de Gorée au Sénégal. Ils échangeaient-achetaient des esclaves africains qu’ils transportaient vers les caraïbes et toute la côte d’Amérique du sud dans des conditions abominables. Le « bois d’ébène » survivant était alors vendu comme force de travail à des colons blancs, pour exploiter les terres et les mines. Les voiliers rentraient alors dans leur port d’origine chargés de coton, tabac, sucre, or et argent, épices, etc. qu’ils vendaient en Europe. Les fortunes accumulées par ces nouveaux capitalistes ont financé la continuité de ce commerce transatlantique, des guerres de conquête coloniale et la révolution industrielle du 19 ème.

|8| René Dumont, L’Afrique noire est mal partie, Le seuil 1962

Auteur.e

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.


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