Madagascar, l’enfer du docu

9 juin 2013 par Nicolas Sersiron

Classe de seconde du lycée de Befotak nord autofiancé par les parents d’élèves. N.Sersiron

Le 3 juin, diffusé sur France 5, « Madagascar, l’enfer du décor », ce jeu de mots douteux comme le film, m’a rempli de rage contre les auteurs d’une telle mascarade.

De belles images et d’énormes mensonges et omissions. Ils ont choisi de parler de Madagascar sous l’angle des désastres produits par le changement du climat, bien ! Quel rapport y a-t-il entre la disparition des poissons et le climat ? Le lagon a été bouché par le sable ! Les files de misérables avec leurs pauvres pelles pourront-ils déplacées des montagnes et des dunes ? Suspense, nous ne verrons pas le résultat. Pourquoi tout ce sable, pourquoi n’y a-t-il plus de bois et de végétation pour le retenir ? Parce que les pauvres coupent les arbres « pour se chauffer », cela tombe sous le sens ! Vous avez bien entendu, là où il fait souvent plus de 40° C. Il faut aussi faire cuire les aliments avec du bois ou du charbon de bois. La désinvolture du commentaire prononcé d’un ton doctoral est effarante.

Ces journalistes se promènent « difficilement » en 4 X4 avec radio et clim. Les pauvres, ils souffrent sur leurs sièges, ils sont secoués avec les employés de l’Unicef et du Pam qui vont sauver les pauvres enfants de la maladie et de la faim. Comme c’est touchant. Soigner les symptômes mais surtout ne jamais parler ni tenter de comprendre les causes, c’est bon pour l’image mais le résultat est désastreux. Je connais l’histoire de fonctionnaires japonaises et danoises de l’Unicef, travaillant à Tana dans un immeuble ultramoderne, climatisé avec gardes armés à l’entrée. Pour se rendre dans le sud de l’île, elles prenaient l’avion et étaient attendus par le 4x4 à l’aéroport de Tuléar par le chauffeur qui était venu lui aussi de Tana, mais par la route. Deux mondes se croisent, l’un plane pendant que l’autre chute.

Rien sur les responsables du réchauffement que sont les occidentaux et leurs émissions dues à l’industrialisation et à la consommation forcenée de toutes les richesses de la terre, rien sur le scandale du pillage des réserves halieutiques par les bateaux usines des pays riches |1| qui fait qu’il n’y a plus de poissons pour les Vezos, ces peuples pêcheurs. Rien sur le scandale du pillage des matières premières dont l’île regorge comme l’ilménite exploitée par Rio Tinto à Fort Dauphin. Un port en eau profonde a été creusé avec 35 millions de dollars empruntés à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, mais aucun retour pour les peuples affamés et des milliers d’hectares de forêts détruits. Pour plus d’infos lire « Madagascar 2012, nouveau commerce triangulaire » |2|

Les causes de la pauvreté sont connues, ce sont elles les véritables responsables de la misère de ces gens, ce n’est que marginalement encore le climat, même si cela deviendra de plus en plus grave. Ces causes sont le colonialisme et le néocolonialisme par la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et la corruption, organisés depuis les pays industriels pour le profit de leurs multinationales. Les plans d’austérité imposés par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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comme en Grèce pour rembourser la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
. Le libre échange imposé et inégal entre des agricultures puissantes et subventionnées du Nord avec de petits paysans qui travaillent à la main sans aucune aide. Et pour couronner le tout, la majorité des banques sont françaises dans ce pays.

Pourtant, avec un peu d’argent, ils pourraient manger et lutter contre le sable, reboiser et ré-alimenter à chaque petite pluie les nappes phréatiques. Ils pourraient faire pousser des plantes aux racines profondes comme sur les dunes de France, faire venir des bulldozers qui relieraient à la mer, en quelques heures, les lagunes refermées. Mais non, la vie qui nous est montrée est pire que celles des Égyptiens au temps des pharaons. Les scènes où l’on voit des malgaches creuser en ligne me donnent une très forte impression de mise en scène destinée à augmenter l’effet dramatique.
 
Depuis des siècles tout leur est volé par les Français en particulier. Notre pays continue à dominer l’économie et la politique malgache. Rien sur le massacre de 1947 qui a vu l’armée française, vaincue par les nazis, venir probablement redorer son blason ternie. Ils ont assassiné près de 100 000 cadres, intellectuels et autres résistants malgaches à la présence coloniale qui n’étaient armés que de sabres et fusils à pierre. Tout cela pour décoloniser l’île une dizaine d’années plus tard. Autant de morts qu’en Syrie. Pas Assad, le nouveau gouvernement de la France issue de la résistance. Pensez-vous qu’un pays peuplé alors de quelques millions de paysans puisse se remettre facilement de la perte de telles forces vives ?
 
Ah oui, et ce pauvre mais courageux hôtelier français à Ste Marie, contraint de reconstruire ses bungalows après les cyclones. Enfin, pas lui, les ouvriers malgaches. Première fois que j’entends dire que les toits en ravenal, ou construits avec d’autres végétaux, résistent mieux que les tôles ondulées. Enfin, on plaint, on pleure presque avec ce pauvre homme qui souffre du changement climatique mais trouve toujours de quoi reconstruire pour accueillir les touristes. Consternant. Ce film va beaucoup lui plaire, les touristes attirés par un pays si serein avec un climat si tranquille et des gens si heureux, vont arriver en masse pour occuper les jolies chambres de son hôtel étoilé dans un si joli décor, « d’enfer ».
 
Le bouquet final sur les massacres faits par Ravalomanana est sidérant. Je ne défends pas cet homme, loin de là, car ce fut un autocrate qui avait pris le pays pour sa propriété privée. Mais quand même, montrer des images de tueries, qui ressemblent à la guerre en Syrie, alors qu’elles n’ont duré que quelques heures, il y a déjà plusieurs années, me laissent une impression étrange. Je ne nie pas la gravité du massacre mais quel rapport avec le changement climatique ? Aucun. Alors pourquoi revenir la dessus dans le patchwork étrange de ce docu ? Cet homme avait commencé à angliciser le pays, donné des droits d’exploitation pétrolière aux chinois et accepté des subsides américains. Le pré carré, la compagnie Total et bien d’autres intérêts français, étaient menacés. De là à penser que la destitution de Ravalomanana et son remplacement par l’ami de la France, Rajoelina, a été téléguidée depuis l’Élysée, pourquoi pas. Preuve pourrait en être que Total et bien d’autres ont retrouvé des couleurs dans ce pays depuis que la HAT (haute autorité de transition), présidée par l’animateur télé, toujours non élu depuis, est au pouvoir.
 
La chute fut grandiose. La voix off, toujours aussi professorale et sûre d’elle : « depuis 50 ans ce pays vit dans l’instabilité politique ». L’auditeur pourra traduire que durant toute la période coloniale précédente de 80 ans, la politique était stable, bien sûr, comme l’a été l’asservissement du peuple malgache et les travaux forcés au service de la France. On se demande encore quel est le rapport avec l’angle choisi, le changement climatique à Madagascar. La responsabilité de la France dans la colonisation, le néocolonialisme, l’instabilité politique, la pauvreté de ce peuple aujourd’hui est énorme. Nous, consommateurs, et matériellement milliardaires en comparaison de ces hommes et femmes, avons une réelle part de responsabilité aussi bien dans la pauvreté de ces gens que dans le changement climatique. Je ne dis pas que nous sommes coupables mais responsables oui, certainement. Cela a dû échapper à ces journalistes qui traversent le monde à bord de beaux vaisseaux, grands responsables du chaos climatique en cours.
 
L’enfer du décor, ce sont les omissions et les présupposés des auteurs de ce texte et de ces images. L’importance des médias de masse dans le bourrage des crânes est énorme, des gens comme les auteurs de ce film, sont de véritables sherpas. Ils n’aident pas de valeureux aventuriers occidentaux à gravir les formidables montagnes de l’Himalaya, non, ils aident les « valeureux » capitalistes à détruire les hommes et la planète. Sans les compromissions et (ou) les ignorances d’hommes et de femmes des médias qui omettent de faire un travail authentique d’investigation, on peut imaginer que les Malgaches du sud de ce pays ne seraient peut-être pas en train de mourir de faim comme ceux qui apparaissent à l’écran.


Auteur.e

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.


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