Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen

7 décembre 2020 par Christine Pagnoulle


Une thèse universitaire, oui, avec plus de 650 références (sans bibliographie ni index, l’éditeur a-t-il trouvé cet appareil trop lourd ?), mais rien de pesant, tout au contraire, un livre beau et passionné comme un tableau de Turner, un livre où la réflexion socio-politique se nourrit de lectures littéraires, qui file la métaphore du navire, entre Arche de Noé, bateau négrier et navire-monde. Chaque chapitre commence d’ailleurs par un paragraphe qui décrit le rôle joué par seize navires dans le transbordement de « bois d’ébène », de ces Africains capturés, vendus, dépossédés de tout, transformés en matière première sous le terme générique de nègres. Les chiffres (distances parcourues, nombre de personnes à l’embarquement et au débarquement) proviennent de sources historiques avérées ; le texte, lui, est une dénonciation portée par le nom de l’embarcation.

La thèse, énoncée à plusieurs reprises et déjà présente dans le titre, est simple et évidente : la lutte écologique pour « sauver notre planète » (contre la déforestation, les pollutions diverses, les changements climatiques) n’a de sens que si elle s’inscrit dans une lutte politique contre l’économie de Plantation, un système aujourd’hui étendu à l’ensemble de la planète, plus souvent nommé capitalisme financiarisé ou globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
néo-libérale, un système qui, dans un même mouvement d’asservissement et d’exploitation des humains et du monde non humain dans une totale « rupture métabolique », détruit depuis des siècles, au nom du profit de quelques-uns, la possibilité de rapports de réciprocité et de justice : « l’antiracisme et la critique décoloniale sont les clés de la lutte écologique » (299) [1]. La traite négrière a été abolie, mais les ‘Nègres’ existent toujours : des êtres humains qui n’ont d’autre droit que de se tuer à la tâche, qu’elles travaillent dans les sweat shops ou maquiladoras, qu’ils soient faux indépendants sur une plateforme ubérisée et/ou prisonniers à vie de dettes impayables, sans oublier l’oppression patriarcale qui pèse encore sur les femmes dans bien des circonstances.

Depuis plus d’un siècle, dans le sillage de John Muir, un courant environnementaliste rêve d’une Arche de Noé, de sauver une biodiversité hors-sol au prix de l’abandon de tous ceux qui ne pourraient embarquer [2]. C’est une fuite dans l’exclusion de l’autre, qui non seulement occulte toute une histoire d’exploitation mais la perpétue au 21e siècle comme en témoignent l’installation d’un refuge de la vie sauvage sur l’île portoricaine de Vièques au départ de l’armée US qui en avait fait un champ d’expérimentation, ceci aux dépens des populations locales, l’expulsion de paysans haïtiens pour assurer la reforestation d’une partie de l’île, sans reconnaître le rôle des puissances coloniales dans la coupe massive de la forêt primaire, ou l’utilisation prolongée de chlordécone dans les Antilles, un puissant pesticide proche du DDT qui protège les bananeraies mais détruit les sols, les nappes phréatiques et la santé des habitants. Au nom de la limitation des GES, certains font même l’apologie du nucléaire, en feignant d’ignorer les conditions d’extraction de l’uranium, les risques que représentent les centrales, les effets à long terme des essais nucléaires et la permanence des déchets atomiques.

Face à l’« habiter colonial », il faut tisser les liens de l’« habiter ensemble », rencontrer l’autre et s’inspirer des jardins créoles pour construire une « écologie décoloniale ». Ces pages sur les compagnons de bord sur le pont du navire-monde dessinent une belle utopie, dans les pas d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant et de biens d’autres penseurs-poètes.



Voir également :

  • Rencontre avec Malcom Ferdinand - une écologie décoloniale

Source : PAC TV




Source : Attac Liège

Notes

[1L’abolition a d’ailleurs été organisée de façon à perpétuer le système de la plantation, y compris à Haïti : un chef comme Toussaint Louverture, brillant stratège de la libération des noirs de Saint Domingue, était aussi propriétaire terrien ; peu après la victoire consacrant l’indépendance, quand le pays est contraint d’accepter une dette écrasante, il lui faudra faire rentrer des devises, dont poursuivre les monocultures d’exportation.

[2L’Ancien Testament regorge de récits terribles, celui du Déluge et de la sélection de ce qui va survivre, opérée par les deux patriarches, Noé et Yhwh, est d’une grande violence et consacre l’emprise de l’homme sur les créatures ; la tradition judéo-chrétienne-musulmane a décidément des bien mythes des origines profondément dystopiques.

Christine Pagnoulle

est membre d’Attac Liège, du CADTM Belgique et de l’équipe ’traduction english’.

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