Malgré ses échecs, le néolibéralisme continue de régenter la politique en Afrique

16 décembre 2020 par Adebayo Olukoshi , Anita Nayar , Aishu Balaji , Tetteh Hormeku-Ajei


Le centre d’Accra, Ghana, 2019. (Muntaka Chasant, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Les auteurs expliquent l’état d’austérité quasi permanent que le néolibéralisme a imposé à une grande partie du continent.

 L’Afrique est un pays

En 1965, Kwame Nkrumah a décrit le paradoxe du néocolonialisme en Afrique, expliquant que « le sol continue d’enrichir, non pas les Africains en premier lieu, mais les groupes et les individus qui travaillent à l’appauvrissement de l’Afrique. » Il a saisi ce qui continue d’être une caractéristique essentielle de l’économie politique africaine.

En raison du néolibéralisme contemporain, de nombreux États africains restent dépendants de l’exportation de leurs matières premières pour enrichir le Nord de la planète, leur politique intérieure étant entravée par des programmes inéquitables d’aide, de commerce et d’investissement et par ce qui est maintenant, après presque quatre décennies d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
, un état d’austérité quasi permanent.

Malgré ses échecs manifestes, le néolibéralisme continue de régenter les politiques sur le continent, appuyé par un acharnement idéologique et un système de conditionnalité qui a asphyxié toute possibilité d’imaginer et rechercher des alternatives. Les gouvernements africains de la période qui a suivi immédiatement les indépendances ont remis en question l’exploitation néocoloniale du continent.

Les ministres africains des finances lors de la conférence de presse du FMI au siège du FMI à Washington, 2007. De gauche à droite : Christina Duarte du Cap-Vert, Abou-Baker Traoré du Mali, Shamsuddeen Usman du Nigeria, Zakia Meghji de Tanzanie. (Thomas Dooley via Wikimedia)

Quelles que soient leurs orientations idéologiques, les gouvernements ont considéré que la principale mission de leur époque était de garantir leur pouvoir politique et économique en se libérant de leur place d’inféodé dans l’ordre économique mondial et d’imaginer une nouvelle place. Par opposition à l’externalisation actuelle de l’élaboration des politiques, ils ont répondu de manière créative aux intérêts matériels de la majorité des gens ordinaires.

L’État a parrainé et/ou implanté des industries ; fourni une éducation universelle pour favoriser les compétences nécessaires à la transformation de l’économie ; construit des infrastructures sociales pour faciliter le travail reproductif [désigne les tâches ménagères non rémunérées, NdT] ; s’est dissocié des monnaies coloniales ; a mis des ressources à la disposition des producteurs nationaux et des femmes par le biais de politiques de développement de la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale.  ; travaillé à diversifier les sources de revenus ; et construit une solidarité régionale.

Le projet post-indépendance a été miné et dévoyé par les efforts déployés par les gouvernements du Nord, y compris les anciennes puissance colonisatrices. Ils ont perturbé les gouvernements africains par des tentatives d’assassinat et des coups d’État, et ont saisi l’occasion du krach des matières premières des années 1980 qui a dévasté les économies africaines, les obligeant à accepter les prêts de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(BM/FMI) sous condition de libéralisation, d’austérité et de privatisations.

Quatre décennies plus tard, la domination idéologique du néolibéralisme est bien ancrée. Les lieux de la pensée et du savoir progressistes ont été fragmentés, la transmission du savoir-faire a été monopolisée par la logique du marché libre, et les mauvaises interprétations tendancieuses de la période post-indépendance en termes d’idéologie, d’état et d’inefficacité abondent, favorisant un ressenti que la déclaration thatchériste : « il n’y a pas d’alternative. » résume parfaitement.

 Des erreurs d’interprétation très répandues

Trois interprétations erronées largement répandues de la période post-indépendance ont été invoquées pour imposer des programmes d’ajustement structurel dans les années 1980 et elles continuent de sous-tendre l’hégémonie néolibérale en Afrique.

Tout d’abord, la BM/FMI et les gouvernements du Nord ont considéré les dirigeants de l’après-indépendance comme exagérément dogmatiques afin de discréditer l’ensemble de leur action. En réalité, cependant, si le ferment idéologique était bien présent, l’éventail des politiques adoptées par les gouvernements africains pour affirmer la souveraineté économique était sensiblement le même à travers le spectre idéologique.

Le Kenya d’orientation capitaliste, la Zambie humaniste socialiste, le Ghana socialiste scientifique, le Sénégal reposant sur la négritude et la Côte d’Ivoire de Houphouet-Boigny ont donné à l’État un rôle central dans la transformation sociale et économique post-coloniale, souvent motivés par l’éthique collective consistant à répondre aux besoins de la société en l’absence de toute classe capitaliste privée locale significative, et des niveaux d’investissement nécessaires à la transformation.

Statues de musiciens traditionnels au mausolée d’Accra de Kwame Nkrumah, premier président du Ghana. (Guido Sohne, Flickr, CC BY SA-2.0)

Cela s’est souvent traduit par la création d’entreprises d’État et de lourds investissements en capital humain, par des politiques fiscales et monétaires interventionnistes et par un engagement constant (bien qu’en définitive incohérent) en faveur des importations au détriment de l’industrialisation.

La fausse uniformisation du projet de développement post-indépendance comme un échec de l’idéologie a permis de positionner le néolibéralisme comme un remède « objectif » et « rationnel » à cette période plutôt que comme une idéologie par elle-même, susceptible d’être contestée.

Deuxièmement, le rôle important de l’État dans la politique de développement post-indépendance a été rendu responsable des problèmes de développement de l’Afrique et utilisé pour justifier l’installation du marché comme solution, jetant les bases d’une privatisation et d’une déréglementation à grande échelle. En réalité, cependant, toutes les économies post-indépendance étaient largement orientées vers le marché, avec des secteurs clés dominés par les capitaux étrangers, perpétuant ainsi les modèles coloniaux.

 Les capitaux étrangers

Les gouvernements de l’après-indépendance ont cependant entrepris de réglementer les capitaux étrangers, en nationalisant par exemple les industries stratégiques et en contrôlant les capitaux. En définitive, l’incapacité à réduire la domination des capitaux étrangers, la dépendance persistante vis à vis des exportations de matières premières et les fluctuations du système économique mondial ont contribué à saper le projet de développement post-indépendance.

Cette réalité a été occultée afin de faire de l’intervention de l’État un bouc émissaire, justifiant ainsi une plus grande pénétration des capitaux étrangers et une intégration continue dans un ordre économique mondial injuste. Thandika Mkandawire et Charles Soludo ont dénoncé l’hypocrisie de ce raisonnement, soulignant que le projet post-indépendance était bien conforme à l’orientation politique dominante mondialiste.

L’Europe de l’après-dépression s’est reconstruite grâce à une intervention massive des États, et le plan Marshall Plan Marshall Programme de reconstruction économique proposé en 1947 par George C. Marshall, secrétaire d’État des États-Unis. Doté d’un budget de 12,5 milliards de dollars de l’époque (environ 80 milliards de dollars de 2002) sous forme de dons et de prêts à long terme, le plan Marshall permit à 16 pays (notamment la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et les pays scandinaves) de profiter de fonds pour leur reconstruction après la seconde guerre mondiale. dirigé par les États-Unis était loin d’être un exercice axé sur le marché. Comme l’a fait remarquer Ha-Joon Chang, la délégitimisation de l’État en tant qu’acteur du développement en Afrique a privé le continent des instruments politiques pourtant utilisés par le Nord pour se développer.

Reconstruction de Berlin-Ouest après 1948. La plaque indique : « Programme Urgence Berlin – avec l’aide du plan Marshall. » (St.Krekeler, Wikimedia Commons)

Enfin, le mythe des institutions faibles et inefficaces dans la période post-indépendance a sous-tendu les efforts visant à démanteler l’État ainsi que son rôle dans l’économie et le financement du système social.

Cela donne une image fausse de ce qui a été une période politique exceptionnellement cohérente sur le continent, au cours de laquelle la politique tarifaire et la fiscalité étaient stables, tout comme les plans et budgets de développement public. Mkandawire et Soludo indiquent que les acteurs néolibéraux comme la BM/FMI n’ont tout simplement pas compris les multiples rôles des institutions dans la période post-indépendance : les bureaux de poste ruraux étaient également des caisses d’épargne et des lieux de rencontre pour la communauté, le Cocoa Marketing Board au Ghana servait également à collecter des fonds pour financer l’éducation.

 La destruction du tissu social

Ainsi, lorsqu’au cours de l’ajustement structurel, ces institutions ont été démantelées et remplacées par des organismes standardisés et à vocation unique, cela a détruit le tissu social qui était inhérent au programme post-indépendance. Par exemple, après le démantèlement de l’Office de commercialisation du cacao, géré par l’État, les universités ont été contraintes de collecter des fonds privés, et ces donateurs ont, au fil du temps, remodelé et dépolitisé le contenu des programmes d’études.

Le sentiment de dislocation, d’aliénation et de marchandisation qui en a résulté a sapé les efforts soutenus des gouvernements post-indépendance pour favoriser l’intégration socio-économique.

La période qui a suivi l’indépendance a été marquée par toute une série de faiblesses, essentiellement dues à l’incapacité de résoudre correctement le problème des inégalités entre les femmes et les hommes, de favoriser les travailleurs indépendants et les mouvements paysans ou de mettre en place des systèmes de gouvernance locale décentralisés et puissants.

Toutefois, par rapport à l’ère néolibérale, l’objectif de transformation structurelle était d’une grande clarté et nombreux étaient les efforts politiques visant à transformer les schémas néocoloniaux qui continuent aujourd’ui de s’imposer sur le continent.

Les questions que les gouvernements de l’après-indépendance ont posées, et auxquelles ils ont formulé des politiques en guise de réponses, ont été quasiment ignorées par le néolibéralisme. Il est donc essentiel que les Africains aillent au-delà des discours récurrents qui servent à soutenir le néolibéralisme et réaffirment que les expériences africaines de cette période constituent un point d’ancrage pour les alternatives de développement.

Adebayo Olukoshi, directeur pour l’Afrique et l’Asie de l’Ouest à International IDEA [Institute for Démocray and International Assistance, NdT] fait partie du comité consultatif de Post-Colonialisms Today. Tetteh Hormeku-Ajei est responsable des programmes de Third World Network-Africa et du groupe de travail « Post-Colonialisms Today ». Aishu Balaji est coordinatrice au sein de Regions Refocus et fait partie du secrétariat de Post-Colonialisms Today. Anita Nayar est directrice de Regions Refocus et fait partie du secrétariat de Post-Colonialisms Today.