Grèce

Mamadou Bah : La voix des sans-voix. Témoignage d’un survivant… et d’un résistant !

15 octobre 2013 par Denis Desbonnet , Mamadou Bah


Nous avons eu le privilège d’interviewer Mamadou Bah, un rescapé de la barbarie sanguinaire d’Aube Dorée. Un des rares qui, malgré les risques redoublés qu’il encourt de ce fait, a eu le front de dénoncer publiquement sa quasi mise à mort au cours d’une des « expéditions punitives » nocturnes menées systématiquement dans les quartiers immigrés. Une des tactiques privilégiées par les néo-nazis, avec les « soupes populaires » réservées aux pauvres… blancs et les attentats ciblés contre la gauche, en vue d’imposer progressivement leur dictature sur le terrain.

Propos recueillis par Denis Desbonnet

Peux-tu te présenter et nous raconter ton histoire, ainsi que les raisons qui t’ont poussé à l’exil ? Et avant tout, comment et depuis combien de temps tu es arrivé en Grèce ?

Mamadou Bah : Je viens de Guinée Conakry, de la ville de Timbi Madina. J’ai quarante ans. Pourquoi je suis parti de chez moi ? D’abord, la situation économique n’est pas idéale, là-bas, c’est bien connu, même si moi, j’avais la chance d’avoir un travail. En plus, c’est loin d’être un pays démocratique, tout le monde le sait.

Mais ce sont surtout des raisons personnelles qui expliquent mon départ. J’ai fait des études, mais après mon bac, j’ai dû arrêter. Comme je suis le fils aîné, mon père voulait que je vienne travailler avec lui, pour un jour reprendre son affaire (il est importateur de carrelages et de matériaux sanitaires). J’ai donc vécu comme ça pendant sept ans.

Mais il est aussi Imam, et il voulait là aussi que je le devienne à mon tour un jour, pour prendre sa succession. En plus, il m’a imposé un mariage forcé, avec une fille d’une famille plus fortunée, car il voulait faire prospérer sa « lignée ». Moi, je ne voulais pas, j’en aimais une autre, c’est elle que je voulais épouser. Je lui ai fait la contre-proposition, mais il a refusé tout net : pour lui, elle ne venait pas d’une famille aisée et ne pouvait donc rentrer dans notre famille.

Bref, il a fait célébrer le mariage de manière coutumière avec cette femme qu’il m’avait choisie. J’ai vécu « maritalement » avec elle sous le même toit, mais sans même la toucher : je ne lui voulais ni ne lui ai fait aucun mal, mais je ne ressentais rien pour elle.

Mon père a vécu cette situation une terrible humiliation et une vraie « trahison » pour lui… Surtout en tant qu’Imam ! Très vite, j’ai compris que je devais partir j’ai bien vu qu’il pourrait me tuer, pour effacer sa honte…

… « laver son honneur ? »

C’est ça ! Il me reprochait avec véhémence de ne « pas avoir pensé à lui, ni à la religion » - pourtant, ça ne m’empêche pas de vivre ma religion, mais enfin, c’est comme ça qu’il le vivait. Il n’y avait pas d’issue…

Aucun avenir pour toi, dans ce contexte… ?

Exactement. Ça m’a amené à quitter ma communauté. Une nuit, il m’a directement menacé, physiquement, j’ai vraiment craint pour ma vie et j’ai fui la maison. Je suis allé me réfugier chez un ami, qui m’a hébergé et, ensuite, aidé à quitter la ville.

De paria, tu es devenu un « proscrit »…

Voilà. Je suis donc parti pour Conackry, et de là, j’ai pris un avion pour la Turquie. C’était à la fin novembre 2005.

Tu es parti à l’aventure, ou tu connaissais des gens en Turquie, tu y avais un point de chute ? Et avec quel argent as-tu pu payer ton billet ?

Je ne connaissais personne. J’ai juste pris un visa pour quitter le pays et tenter ma chance en Europe. Pour l’argent, j’avais accumulé une petite épargne quand j’avais travaillé dans l’entreprise paternelle. Ça m’a aussi permis de « tenir » en Turquie, car j’ai bien vu que c’était impossible d’y travailler, même au noir…

Quitte à faire un très mauvais jeu de mots, encore plus pour un Noir, j’imagine ?

Bien sûr ! Donc, j’ai décidé de ne pas rester. Il y avait déjà à l’époque la répression contre les mouvements sociaux, bien avant l’occupation de la place Taksim, les manifs et protestations étaient réprimées par la police anti-émeutes… Bref, j’ai vu hélas que c’était à peu près la même chose, là non plus je ne voyais pas d’issue… Alors, j’ai décidé de prolonger ma route jusqu’en Grèce, en passant clandestinement par bateau.

Là non plus, tu ne connaissais personne ? Et tu ne parlais pas le grec. Comment as-tu fait ?

Non, je n’avais aucun contact. Mais je parle l’anglais, et presque tous les Grecs le connaissent aussi. Le passeur nous a déposés dans une île appelée Mytilini, qui est un des principaux points de passage pour les migrants. Là, j’ai demandé à des jeunes de m’indiquer le Commissariat, et je suis allé me déclarer comme candidat réfugié.

Tu t’es déclaré à peine débarqué, tu n’as pas été un clandestin, donc ? Tu avais un espoir sérieux d’être reconnu comme réfugié ? Je pensais que la législation en matière de séjour et d’asile était beaucoup plus stricte en Grèce, qui est une des principales voies d’entrée de l’immigration en Europe…

Non, non. C’est assez simple : tu te présentes, dès que tu viens d’arriver. La première chose qu’ils font, c’est te retenir pour une visite médicale à l’hôpital, pour s’assurer de ton état de santé et que tu n’es porteur d’aucune maladie. Puis ils t’amènent dans un centre de détention, une dizaine de jours, le temps de remplir les formalités : ils prennent des photos anthropométriques, tes empreintes digitales, etc. Ensuite, tu reçois un papier, qui dit que tu as un mois pour quitter le territoire.

Si, comme moi, tu es candidat réfugié, ils te disent d’aller à Athènes, par le bateau, à la Police de l’Immigration, où tu peux introduire ta demande d’asile. Une fois cela fait, tu reçois tout de suite une carte rose, valable le temps de l’examen de ta demande, qui te permet de travailler, de conduire, d’acheter une voiture et même une maison, si tu as l’argent…

Oui, c’est surprenant. Il est vrai que les migrants, clandestins ou même candidats à l’asile comme toi, représentent une aubaine pour l’économie grecque, et surtout les patrons sans scrupules. Enfin, jusqu’à la récente crise, à partir de laquelle vous êtes apparus comme des « concurrents » pour les Grecs les plus appauvris, prêts aussi à accepter même vos jobs dégueulasses. Faisant dès lors de vous la cible du racisme ambiant, et des néo-nazis. Mais, à l’époque de ton arrivée, vous représentiez encore une main d’œuvre « bienvenue », car taillable et corvéable à merci…

Exactement. C’est ce qui m’a permis de vivre et bosser six ans en Grèce, avant d’obtenir ma « carte bleue ». D’ailleurs, pendant toutes ces années, je n’ai pas passé un seul interview ! Mon seul et unique entretien a eu lieu en mars 2012, heureusement suivi d’une décision favorable, qui m’a reconnu comme réfugié, pour une période de cinq ans.

Ferme, ou renouvelable ?

Il y a une prolongation possible, après un nouvel examen.

Depuis mon arrivée, j’ai donc toujours bossé au black. Au tout début, lors de mon arrivée à Athènes, j’ai passé et même dormi une semaine dehors, avant de trouver la trace de camarades guinéens. J’ai eu beaucoup de chance : un d’entre eux m’a accompagné dans les démarches pour l’asile, expliqué comment faire, et mis en relation avec des ONG qui aident les réfugiés et les migrants. De plus, il m’a hébergé et nourri gratuitement durant un mois, en solidarité !

Bien sûr, très logiquement, il m’a dit : « après, tu devras toi aussi contribuer à la collectivité » (il vivait avec quatre autres guinéens), « il faut que tu trouves un travail ». On m’a donné le numéro du bus qui va dans un quartier touristique, où il y a plein de restos, et moyen de se faire embaucher. Il y en a un où on a bien voulu me prendre à l’essai, et dans lequel j’ai pu ensuite bosser six mois. Après, ils ont eu un problème : ils avaient ouvert ce restaurant à plusieurs, comme beaucoup de Grecs qui essaient de s’en sortir comme ça, en mettant leurs économies ensemble. Mais un des associés a roulé les autres, et est parti avec près de 50.000 euros.

Heureusement, le chef en second a eu pitié de moi, il a appelé un de ses amis, également restaurateur, et lui a dit : « Ecoute, on doit fermer, mais le petit, là, il est travailleur, courageux et ambitieux, tu ne peux pas le prendre chez toi ? ».

Il t’a recommandé…

Voilà ! C’est comme ça que j’ai eu un autre boulot. Au début, ça allait, mais à la longue, j’ai trouvé que c’était trop dur : 25 € pour des journées de dix à douze heures… En plus, ça ne te donne aucune reconnaissance légale, tout est au black. Pendant toutes ces années, j’ai bossé comme ça, alors que tous mas collègues étaient déclarés. Toi, tu es le seul qui ne l’est pas… mais aussi, tu es le seul Africain ! J’ai donc cherché un autre job, mais n’ai rien trouvé : c’est partout la même chose.

Un bon côté, quand même : tout d’abord, je faisais juste la plonge, mais j’ai sympathisé avec le cuisinier et commencé à observer comment il faisait, il l’a vu, et m’a peu à peu permis de l’aider, réaliser un plat, puis deux… Il avait beaucoup voyagé en Europe et était très ouvert, aussi aux autres cultures… Bref, il m’a appris son métier. Mais même comme ça, en tant qu’Africain, et en plus sans le diplôme, tu n’as aucune chance d’être engagé comme cuisinier, tout juste peut-être comme aide - et encore !

Tant qu’à parler « d’intégration » (même si je n’aime pas du tout ce terme et ce concept), il n’y pas que le travail : Sonia et Giorgos Mitralias, responsables du CADTM Grèce, qui m’ont alerté sur ton « cas », t’ont connu via ton engagement politique. Ils m’ont parlé de ton remarquable investissement associatif et militant, notamment dans la communauté africaine. Comment as-tu pris part à cette dynamique ?

En fait, via les ONG de défense des migrants que j’ai rencontrées, j’ai rapidement noué des relations avec les associations africaines, et d’abord l’Union des Ressortissants Guinéens de Grèce, où j’ai pris des responsabilités et fini par en devenir le Secrétaire. On est très actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
, on a organisé des meetings, des campagnes et des manifs… et même un tournoi de foot national !

Mais que les choses soient claires : si Aube Dorée pourchasse aussi les militants de gauche, ce n’est pas cette activité qui m’a valu d’être agressé par ses milices. Quand ils m’ont attaqué, il ne savait pas qui j’étais, pour eux, je n’étais « qu’ » un Africain parmi tant d’autres, tout juste bon à crever sous leurs coups.

Si tu veux bien, venons-en maintenant cette agression… Comment cela s’est-il passé ?

C’était la nuit du 22 au 23 mai, le vendredi, vers trois heures du matin. Comme il n’y avait pas beaucoup de clients, je suis parti plus tôt, et suis allé comme d’habitude prendre mon bus. Je vais toujours au même arrêt, un peu isolé, bien que je sache que pour les gens d’Aube Dorée, c’est « leur heure ». À l’association des Guinéens, j’ai déjà recueilli le témoignage de compatriotes qui ont été agressés, pour consigner ces attaques, et soutenir ces camarades dans leurs démarches, médicales, administratives ou juridiques… Donc, je connais le « modus operandi » de ces tueurs. Ils tournent dans les quartiers, de véritables « caravanes » de cinq à dix motos , avec deux hommes sur chacune, armés de barres de fer et de poignards.

Mais il fallait bien que je rentre chez moi, je n’allais pas rester au resto toute la nuit. Dans mon abribus, brusquement, je les ai vu arriver de loin, descendant la rue : à près d’un kilomètre, mais bien visibles avec leurs phares, car c’est une longue ligne droite. J’ai assez vite identifié combien ils étaient, quatre ou cinq motos. Comme ils approchaient, j’ai les ai reconnu à leur « uniforme » : pantalon et veste militaire, tee shirt noir, bien bâtis : des vrais costauds…

Ils filaient droit sur moi, je me suis dit que si je m’enfuyais, cela me « dénoncerait » immédiatement à leurs yeux. J’ai donc choisi de leur tourner le dos et mis ma capuche, pour qu’ils ne voient pas ma figure. Ça a marché avec le premier de la bande, qui est passé devant moi sans rien remarquer. Mais le conducteur de la deuxième moto s’est arrêté et m’a dévisagé. Il a aussitôt rameuté les autres, avec l’espèce de sifflet très puissant qu’ils ont toujours sur eux, leur moyen de ralliement pour mener leurs assauts.

La première moto a stoppé net, une cinquantaine de mètres plus loin, et ensuite la troisième et la quatrième, qui arrivaient derrière. J’étais coincé. Comme le gars qui m’avait repéré s’avançait vers moi, je suis parti à reculons, pour pouvoir me défendre. Il m’a alors demandé « Qu’est-ce que tu fais en Grèce, chez nous ?! ». J’ai répondu « Moi ? ». Il m’a répondu « Oui », avec un regard encore plus haineux, puis a reposé la question, en criant. Ma réponse l’avait manifestement rendu fou furieux. J’ai alors commencé à courir à toute vitesse (je suis très bon à la course), vers le centre-ville.

Mais, pris par la peur, j’avais oublié la première moto, postée en haut de la rue. Je suis tombé nez à nez avec son passager, qui m’a aussitôt frappé au visage, plus exactement sur le front, avec quelque chose de froid et de très dur, métallique. J’ai senti qu’il m’avait fendu le cuir chevelu. J’ai crié « Mama ! », et suis tombé. J’ai essayé de me relever, en vain. Tout en me protégeant de mes bras, je me voyais déjà entre la vie et la mort.

Malgré mon vertige, j’ai quand même réussi à me remettre debout. Ils sont revenus à la charge, je n’ai dû mon salut qu’à la fuite, en me lançant désespérément au milieu d’une voie rapide au carrefour suivant, en pleine circulation. Les autres ont hésité vu le danger de se faire écraser, mais ils allaient traverser aussi, quand celui qui m’avait assommé leur a crié : « Laissez-le, il a va aller mourir un peu plus loin, il a perdu trop de sang ! ».

S’ils n’avaient pas abandonné la poursuite, tu étais un homme mort ?

Sans aucun doute. Ils allaient me rattraper, je n’avais plus la force de courir. Quand je suis arrivé de l’autre côté de cette grand route, je suis allé me cacher dans une petite ruelle. Je ne pouvais plus tenir debout, je me suis assis sur le seuil d’une maison, et j’ai attendu je ne sais plus combien de temps, car j’ai perdu connaissance. Après peut-être trente ou quarante-cinq minutes, je suis revenu à moi. J’ai retrouvé mes sensations, et compris que j’étais sérieusement blessé, que j’avais saigné beaucoup. Je suis ressorti, dans une rue plus fréquentée où il passe beaucoup de taxis, j’ai fait un signe à l’un d’entre eux, qui s’est arrêté. Je lui ai donné mon adresse, mais il m’a demandé si j’avais l’argent pour la course, je lui ai montré que oui. Il se méfiait : pour lui, avec un black, en plus en sang, on n’était jamais sûr…

Arrivé chez moi, j’ai appelé le Président de l’association guinéenne, qui est venu immédiatement à la maison. Il était à peu près cinq heures du matin, il m’a dit d’aller à l’hôpital pour faire des examens et me faire soigner. Je lui ai dit non, que je n’y recevrais aucun soin, qu’avec la crise actuelle, si on veut un scanner ou même une radio, il faut payer d’avance. Et que, de toute façon, pour un Black, c’est même pas la peine d’essayer. Je lui ai dit qu’on ferait le pansement nous-mêmes. Il a accepté et dès que la pharmacie du coin a ouvert, il est allé chercher du mercurochrome, de l’isobétadine et du sparadrap, et on bandé ma tête.

Il m’a aussi dit d’aller déposer plainte à la police, je lui ai répondu qu’il en était encore moins question : « Tu m’excuses, mais la police, qui est censée protéger les gens, tu sais bien comment ça va ». Elle m’a déjà agressé trois fois. La première, à l’arrêt du bus, où ils m’ont détroussé de quarante euros. La deuxième, où ils m’ont arrêté en rue et amené au commissariat, pour m’humilier pendant des heures, en me mettant tout nu, mes parties intimes exposées, en se moquant de moi. J’ai beau eu leur dire que je revenais du travail, à cinq cent mètres à peine de là, qu’ils pouvaient vérifier… ils n’ont rien voulu entende. Je n’ai pu me rhabiller et partir qu’au matin. Et la troisième, où ils m’ont tabassé, encore une fois dans un commissariat.

Tu avais déjà été une fois battu, mais par la police ?!

Oui, bien sûr. Cette fois-là, ils ont fini par me relâcher, mais après des heures. Le seul « crime » que j’avais commis, c’était d’avoir tenté d’appeler mon patron pour l’avertir que j’étais enfermé au commissariat, pour l’avertir des causes de mon absence. Je les avais suppliés de me laisser téléphoner au restaurant, pour ne pas perdre mon travail, ils ont refusé en rigolant. Mais comme ils m’avaient pris mes papiers, pour les faxer à la police des Étrangers, et que ça durait depuis trois quart d’heure, j’en ai profité pour discrètement sortir mon gsm et faire le numéro de mon patron. Seulement ils m’ont vu, et me sont tombés dessus avec une violence incroyable…

Pour en revenir à Aube Dorée, ce qui m’a le plus effrayé, c’est qu’après cette première agression, ils ont sans doute su que je n’étais pas mort, puisqu’ils n’ont pas vu dans les médias la nouvelle d’un Africain retrouvé tué en rue, et sont retournés sur les lieux de leur crime. Pire : maintenant, ils ont repéré où je travaille !

Comme ils m’avaient raté de justesse, quatre semaines plus tard, ils sont revenus roder dans le coin. Un peu plus loin que mon resto, il y a l’endroit où je vais déposer les poubelles, à la fin de mon service. Juste à côté, il y a un snack, tenu par un jeune Albanais, que je connais depuis des années. Ce jour-là, en y apportant les ordures, j’ai aperçu quatre gars de dos, attablés dans son snack, et les ai reconnus ! Mon ami a voulu m’alerter en faisant des signes discrets de la tête et de gros yeux, mais du coup, ils se sont retournés et m’ont vu. Le jeune a crié « Mamadou, tire-toi ! ». J’ai lâché le chariot et là encore, je n’ai eu la vie sauve que grâce à ma fuite jusqu’au resto, dans lequel ils n’ont pas osé me poursuivre. Comme si mon malheur n’était pas suffisant, j’ai donc dû abandonner mon boulot, car c’était trop dangereux d’y retourner.

Comment fais-tu depuis lors ?

J’habite à présent avec des camarades guinéens : j’ai aussi quitté mon logement (j’avais fini par prendre un appartement seul), car je préfère être entouré, et ce sont eux et d’autres amis qui m’aident à survivre.

De toute façon, désormais, la seule chose qui m’importe, c’est de dénoncer ce que j’ai vécu, et qui menace mes frères et mes sœurs étrangers dans ce pays. À cause de la couleur de notre peau ou de notre apparence, notre origine… Car il n’y a pas un Africain qui va bénéficier du secours, ni recours, de la police.

On sait qu’elle est d’ailleurs elle-même gangrenée par le racisme, avec une solide tradition fasciste, qui remonte à la dictature des Colonels, et qu’elle sympathise ouvertement avec Aube Dorée ?

Exactement ! Quand Aube Dorée quadrille les quartiers populaires, à la recherche de ses victimes, ses « patrouilles » croisent celle de la police, et ils se saluent : ils se connaissent très bien. Pas demander si la police « laisse faire » : elle les encourage même !

Pire encore : les membres d’Aube Dorée distribuent massivement des tracts avec une sorte de « numéro vert », où les gens peuvent les appeler, s’ils ont « des problèmes » avec des Étrangers. Alors, plutôt que de faire appel à la police, ce qui est déjà un risque énorme pour nous, vu le racisme qui y règne, une partie de la population a pris l’habitude de s’adresser directement à eux.

Par exemple, je connais un jeune burkinabé qui doit deux mois de loyer à son proprio, car il n’a plus de travail. Son logeur lui a dit : « tu me payes cette semaine , sinon, Aube Dorée va venir te massacrer ici ». Il a préféré fuir en Italie… Ou alors un travailleur à qui son patron devait 200 €, et lui promettait chaque fois de le payer le jour suivant. Idem, il a fini par lui dire : « Fous-moi la paix, ou j’appelle le numéro vert… ». Le gars a donc bossé tout un mois sans toucher un euro !

Alors, tu comprends, moi, Mamadou, quand j’entends ça, ces abus, cette surexploitation que permet notre condition, je me dis que je n’ai aucun avenir dans ce pays. Sans compter que je suis encore plus une cible, depuis que j’ai dénoncé les assassins d’Aube Dorée dans les médias. Je ne peux rester ici, en Grèce, sinon… je sais comment ça finira.

Pour conclure, quelles leçons générales tires-tu de ton histoire, et d’autre part, comment peut-on t’aider ?

Moi, partout où je serai dans le monde, je militerai ! Ce sera mon champ de bataille. J’aimerais aider les gens qui n’ont pas de voix, être la voix des sans-voix. Il faut que les gens sachent dans quel climat de terreur, quel traumatisme permanent on vit ici ! Maintenant, comment faire ? Comment vous allez m’aider ? Hé bien, déjà, que la population belge apprenne ce qui se passe !

C’est horrible à dire, mais « cyniquement parlant », il y a un aspect qui va nous servir de ce point de vue : le fait que les néo-nazis grecs ne s’en prennent à présent plus seulement aux « Étrangers », mais aussi à tous les « ennemis du peuple », dans leur vision paranoïaque, à commencer par la gauche politique et syndicale, comme avec les derniers attentats contre le rappeur antifasciste ou les syndicalistes du KKE…

C’est vrai. On commence à être tous visés ! Il faut que les gens le comprennent, c e n’est pas seulement « le problème de Mamadou », ni mêmes « des Africains » ou « des Étrangers ». A ce propos, j’ai une chose à te demander, un service…

Je t’en prie, dis-moi… Que puis-je pour toi ? [Je m’attends à ce qu’il me demande un coup de pouce matériel ou financier, en tout cas « pratique »]

Ce que j’attends de toi, mon objectif, c’est que tu m’aides à faire des révélations sur les agissements des nazis d’Aube Dorée, dans la communauté africaine de ton pays, mais aussi plus largement, dans la population belge. Je veux qu’elle sache ce qu’on fait aux immigrés ici, que la police laisse faire, alors qu’on contribue largement, par notre travail, notre initiative, à la richesse de ce pays !

Les Africains sont devenus de vraies cibles ambulantes, en Grèce. Tu montes dans le bus, il y a cinq flics qui montent à l’arrêt et te font descendre devant tout le monde, on te fouille, te contrôle… Et quand c’est fini, après trente-cinq ou quarante minutes, le bus est évidemment reparti, et tu peux attendre le suivant, ou continuer à pied… et tu arrives en retard au boulot, tu as des ennuis avec ton patron, parfois il te vire…

Il est temps de dire : Stop ! Tous ensemble…