Mexique : La souveraineté alimentaire face à la déresponsabilisation de l’État

« Viva la tierra, muerta el mal Gobierno* »

21 juin 2011 par Mélissa De Faveri


Midi au pays des mayas. Le soleil est à son zénith. Il illumine l’étendue immense et désertique du paysage qui défile sous mes yeux. Paysage de champs et d’arbres à perte de vue. Plus haut, paysage de brume, dissimulant la masse imposante du volcan Popocatépetl. Le bus poursuit sa route vers Puebla et sans cesse, j’admire le défilé de la nature m’offrant un panorama exceptionnel. Au loin, j’aperçois quelques campesinos comme on les nomme ici. Ils labourent leur lopin de terre à l’aide de charrues, de faucilles, d’ânes et de chevaux. Outils agricoles anciens dans mon esprit mais actuels pour nombre de paysans.

Les paysans. Des acteurs qui, autrefois, constituaient le moteur du système économique et alimentaire mexicain. Des acteurs qui ont su changer le cours de l’histoire avec la Révolution de 1910. Mais des acteurs qui, aujourd’hui, sont délaissés face à l’imposante agro-industrie, face au processus de libéralisation, face au poids de l’Accord de libre-échange Nord-Américain (Aléna) et face au dictat des Institutions de Bretton Woods. Des acteurs qui, en manque de compétitivité, se voient contraints d’abandonner leur terre et de venir gonfler les bidonvilles pour un peu de travail. Des acteurs qui comptent parmi les plus pauvres de la population mexicaine. Des acteurs qui, comme dans l’État du Chiapas, sont en révolte face à cette situation.

Le Mexique. Un pays peuplé de contrastes, me disent la plupart des Mexicains dont je croise la route. De nombreuses lois mais contournées ou non appliquées. Des ressources alimentaires abondantes mais des paysans pauvres et malnutris. Quel paradoxe de voir que les producteurs de ces richesses n’en sont pas les bénéficiaires. Comment en arrive-t-on à ce qu’un pays ayant les capacités de produire et de nourrir l’ensemble de sa population voit une partie de cette dernière s’appauvrir au point de ne plus pouvoir se procurer les aliments de base nécessaires à sa survie ?

Le Mexique est loin d’être le seul pays à se trouver dans cette situation. En 2008, une série de crises alimentaires viennent frapper de plein fouet certains pays du Sud et gonfler le chiffre des affamés de plus de un milliard de personnes. Pourtant, il y a longtemps que les mouvements paysans, organisés en réseaux, ont pointé les failles du système de production, de distribution et de consommation alimentaires menant à l’enrichissement des grands de ce monde au détriment des plus faibles, à l’engraissement des plus riches et à la dénutrition des plus pauvres. De ce déséquilibre est née une prise de conscience nommée « souveraineté alimentaire ».

La souveraineté alimentaire  

Employée par le mouvement Via Campesina lors du Sommet de l’alimentation organisé par la FAO, la souveraineté alimentaire désigne « le droit des populations, de leurs États ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire sans dumping vis-à-vis des pays tiers »  [1]. En outre, elle comprend la défense de la production locale, l’accès des paysans à la terre, aux semences et à l’eau, le droits des paysans de se prémunir contre les importations agricoles à trop bas prix et par conséquent de pratiquer des prix agricoles liés aux coûts de production afin de pouvoir vivre dignement. Par ailleurs, la souveraineté alimentaire entend aussi la reconnaissance du droit des paysannes et l’intégration des populations dans les choix agricoles. La souveraineté alimentaire ne s’oppose pas aux échanges mais les souhaite plus justes. Ces derniers doivent voir leur cadre redéfini de manière telle que leur but premier doit être l’alimentation de la population locale avant l’exportation. Cela implique l’autorisation pour les États ou Unions de se protéger des importations à trop bas prix, l’autorisation des soutiens publics aux paysans à condition qu’ils ne servent pas directement ou indirectement à exporter à bas prix ainsi que la garantie de la stabilité des prix agricoles au niveau international via des traités internationaux [2].

Voici les grands principes défendus par le concept de la souveraineté alimentaire. De ces quelques lignes, me semble surgir un acteur clé : l’État.

Une responsabilité étatique ?

Si l’on se plonge dans la littérature consacrée à la souveraineté alimentaire, il ressort que cette lutte des mouvements paysans est intimement liée au politique car se sont les gouvernements qui décident du sort de leurs agriculteurs. Les causes des crises alimentaires mondiales sont les décisions politiques et économiques prises, certes, par les Institutions financières internationales, mais également par les États qui sacrifient leur secteur agricole. Ainsi, la souveraineté alimentaire se veut répondre non pas aux conséquences des crises mais à leurs causes, notamment à la structure actuelle du système alimentaire mondial. Et si ce concept semble devoir se trouver au cœur de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
étatique, c’est parce que, seul l’État semble avoir l’autorité pour défendre le droit à l’alimentation, contrôler son territoire, protéger ses terres et ses paysans, définir sa propre politique agricole et alimentaire, réguler les échanges internationaux et corriger les défaillances de l’économie mondiale. Pourtant, dans un contexte de globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
et de prédominance des lois du marché, la souveraineté alimentaire est loin d’être la voie privilégiée par les Gouvernements.

Concrètement, quels sont les droits impliqués par la souveraineté alimentaire ?

Premièrement, il y a le droit à l’alimentation et l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
pour les États de s’en porter garants en assurant la sécurité alimentaire de leur population. Ce sont des principes défendus par la Food and Agriculture Organization (FAO) [3] et définis dans l’article 11.1 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels [4]. Cependant, la souveraineté alimentaire dépasse le concept de sécurité alimentaire car au-delà de l’accès à la nourriture, la souveraineté alimentaire englobe, en plus de l’économique, des dimensions sociale, politique, environnementale et culturelle. Elle met en évidence le « mode de gouvernance » de l’accès et de la répartition des richesses [5].

Ensuite, il y a un « droit à la terre ». Contraint à la globalisation économique, l’État a perdu des compétences et un certain poids politique dans son propre développement. Les terres se sont transformées en simples marchandises soumises à la pression des multinationales et aux aléas du marché mondial. Cependant, la défense de la terre des paysans fait partie de la défense du territoire sur les plans social, écologique et culturel [6]. Face au « démantèlement » des économies, en particulier celles du Sud, face aux restructurations incitées par les Institutions économiques internationales, l’État apparait effacé dans la prise de décision et la mise en œuvre des politiques agricoles et le nouveau combat se situe, pour certains auteurs, dans la défense de la terre et de la souveraineté alimentaire, ce qui implique une main mise sur les politiques agricoles [7].

Il est un fait, la scène internationale ne comporte plus uniquement l’État comme acteur prépondérant et constructeur des relations internationales. Entre multinationales, organisations de la société civile et instances supranationales, les compétences de l’État sont constamment balancées, influencées, restructurées. Certes, le Léviathan n’a plus une main mise unanime et explicite sur ses politiques- agricoles et alimentaires dans ce cas-ci- mais il a le droit et l’obligation de garantir une sécurité alimentaire à sa population et de protéger son territoire.

« Pauvre Mexique : si loin de Dieu, si proche des États-Unis [8] »

Dans ce pays grand producteur de maïs, le risque de perte de sa souveraineté alimentaire fut annoncé dès l’entrée en vigueur de l’Accord de Libre-échange Nord-américain (Aléna). Néanmoins, lorsque j’examine les politiques et mesures prises avant la signature de l’accord, je remarque que ce processus de perte de souveraineté alimentaire était déjà en cours depuis une dizaine d’années.

L’évolution des politiques agricoles et alimentaires mexicaines

Le Mexique fut le seul pays d’Amérique latine à avoir connu une révolution agraire et à avoir reconnu le droit des paysans dans la Constitution. Il fut aussi le premier à ouvrir son marché foncier.

Cette révolution mexicaine de 1910 illustrée par la personne d’Emiliano Zapata se termina par un million de morts dont une grande partie était des civils, un million de personnes se battant pour récupérer les terres des paysans données aux riches propriétaires terriens. Après cette tragique période, les politiques agraires entre 1910 et les années 1980 furent caractérisées par le système des ejidos. Le gouvernement de Lazaro Cardenas va collectiviser et redistribuer les terres des grandes propriétés foncières aux paysans, faire de ces derniers des acteurs clés du système économique mexicain et donner à l’agriculture une fonction d’autosubsistance. Néanmoins, au fil des années et jusqu’à la crise mexicaine de 1982, la réforme et l’appui vont s’appauvrir et les paysans, recevoir des terres de moins en moins fertiles. Ce système prendra définitivement fin sous la présidence de Salinas de Gortari en 1992 qui, avec la Nueva ley agraria, ouvrira le pays à la privatisation des terres [9].

Déjà dans les années 1970, les politiques agraires subiront une pression de la part des groupes commerciaux dominants. En 1984, fut établi un programme visant à rationnaliser le système agricole et alimentaire. Cohésion nationale de distribution, industrialisation, amélioration des chaines de production furent les points centraux des changements. L’intervention de l’État dans ce domaine fut donc restructurée par une diminution des subsides, l’innovation des marchés dans les campagnes et la privatisation [10].

Toutes ces mesures semblaient préparer l’entrée du Mexique dans l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
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au 1er janvier 1995 ainsi que l’implantation du traité de libre commerce de l’Amérique du Nord précisément une année avant. Cela, sous les « conseils » de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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 dont l’un des points principaux était la promotion de l’agriculture d’exportation [11].

Le Mexique devint rapidement un espace géographique stratégique et l’agriculture fut plongée dans le tourbillon de la commercialisation mondiale. En 1987, période post-crise mexicaine particulièrement difficile, furent éliminés tous les subsides et le Mexique connut une flambée des prix. Dans ce contexte de déséquilibre, fut signé le premier d’une série de cinq accords entre le Gouvernement et les dirigeants des secteurs paysans. L’objectif de ces accords était de combattre les effets négatifs de l’augmentation des prix et de soutenir l’économie du pays [12] . Toutes ces mesures sous-entendaient plus d’efforts et de sacrifices de la part des travailleurs en général et surtout des paysans. Les mots du Président Miguel de la Madrid parlent d’eux-mêmes : «  llegamos hoy a un pacto que implica la adopción de medidas fuertes, de medidas amargas, dolorosas que implican sacrificios y esfuerzos para todos ; no estamos ofreciendo una “cura mágica” de nuestros males económicos ; estamos pidiendo a la sociedad más esfuerzos y más sacrificios [13].

Le plan de développement durant la période présidentielle de 1994 promut une conception libérale. Il visait la transformation du système économique mexicain dont le processus final devait aboutir à la fin de l’intervention de l’État et à l’internationalisation de la production mexicaine [14]. Sans période de transition, le Mexique a ainsi viré vers le libre jeu de l’offre et de la demande au détriment de ses paysans.
Dès les années 1980, les Gouvernements ont commencé à démanteler les institutions étatiques d’appui à la production paysanne. Leurs discours consistaient à dire que les paysans n’avaient plus besoin de ces soutiens car, acteurs principaux pendant de nombreuses années, ils s’étaient majoritairement bien développés [15].

C’est de cette façon que le rôle prépondérant de l’État dans le secteur alimentaire prit fin, laissant place à une « anarchie dérivante [16] » des importations, sans contrôle, régulant la quantité disponible et le prix des principales productions, normalisant la hausse des coûts des produits de base.

Ensuite, vint l’Alena…

Considéré comme l’aboutissement de la modernisation économique du pays et la mise à terme de l’isolement mexicain, l’Accord de libre-échange Nord-Américain a également contribué au déséquilibre du système alimentaire avec la suppression totale des aides étatiques. De plus, il a exacerbé les disparités sociales et fixé l’image d’un Mexique du Nord occidentalisé et riche et d’un Mexique du Sud « paysannisé » et pauvre.

L’Aléna a provoqué une entrée massive d’industries agricoles produisant à bas prix et entrainant la perte de ressources pour les paysans mexicains. Face à l’agriculture compétitive des États-Unis, le Mexique s’est détourné de certaines productions de base pour les importer. C’est notamment le cas du maïs qui a fait virer le pays du statut d’exportateur à celui d’importateur. Par cette réorientation, le Mexique a entrainé la perte de valeur des produits locaux, accru la dépendance alimentaire des producteurs mais également des consommateurs et contribué à l’appauvrissement d’une grande partie de sa population [17].

L’Aléna constitue un bel exemple de démantèlement du système économique puisqu’il a réorganisé les espaces de production et les chaines de consommation. Les terres des paysans ont perdu leurs fonctions domestiques pour se transformer en terres destinées à la transformation de produits primaires. Le système d’autosuffisance prôné autrefois fut contrecarré par les importations massives. Les petits producteurs de maïs, en manque de compétitivité, ne sachant plus vendre, ont vu leurs milperos dévalorisés et l’autoconsommation, garantie de leur survie, prendre fin [18].

A contre courant, les réactions paysannes

Lors de l’entrée en vigueur de l’Aléna, une fièvre de colère s’est manifestée au Chiapas, se traduisant par une lutte pour les terres et la production locale de maïs mexicain.

Face à cette situation d’urgence nationale, les paysans, organisés à l’échelle locale, régionale et nationale, ont lancé une campagne afin de revaloriser le système agraire paysan. Ces mouvements, partisans de la souveraineté alimentaire, prônent la mise en œuvre d’une réforme agraire donnant la possibilité aux petits agriculteurs d’avoir accès aux ressources, de pouvoir produire des denrées à des prix accessibles afin de pouvoir vivre dignement. De plus, au-delà de l’aspect économique, c’est une identité que les paysans revendiquent, c’est la diversité des modes de productions et des produits locaux, c’est une diversité ethnique et culturelle [19].

La première campagne est lancée en 2000 par le mouvement El Campo No Aguanta Más ainsi que la campagne nationale Sin Maíz No Hay País qui réclament le droit à l’autogestion, le droit à une alimentation saine et adéquate, le respect de la biodiversité et des cultures [20]. Les paysans doivent être considérés comme l’acteur premier, pilier d’une agriculture socialement juste et multifonctionnelle.

Les actions menées consistent en de nombreuses manifestations régionales et nationales, l’envoi de pétitions aux sénateurs, le boycott de produits alimentaires importés, la promotion des aliments locaux, l’occupation d’institutions et l’organisation de séminaires afin de sensibiliser la population à l’alternative de la souveraineté alimentaire. Certaines organisations ont semé du maïs dans les lieux publics pour sensibiliser à l’existence d’une grande variété de maïs mexicain et lutter contre l’invasion du maïs transgénique qui met en péril les techniques traditionnelles des paysans. Un de leurs objectifs est d’instaurer des alliances entre monde rural et monde urbain afin de favoriser un sentiment national et de faire pression sur le gouvernement. La souveraineté alimentaire doit être à la base de la révision du système, voire pour certains de l’exclusion de tout accord commercial [21].

Alors que la tortilla qui constitue la nourriture de base de plus de la moitié des mexicains connait une flambée des prix, alors que les terres les plus fertiles sont réservées aux grosses multinationales et les paysans contraints de se réfugier dans les villes, alors que les effets néfastes de la libéralisation touchent tant les centres urbains que les campagnes, il n’est pas surprenant de voir comme réponse sociale au retournement de la politique agraire mexicaine, une augmentation des revendications, de la violence et de l’immigration.

En réalité, en 2000 lorsqu’arriva au pouvoir le Gouvernement de Vicente Fox, beaucoup d’organisations entrèrent dans un processus de mobilisation et de contestations. La politique de Fox consista en la promotion de la loi de développement rural et de l’Accord national pour une campagne emprunt de la souveraineté alimentaire et le combat contre la pauvreté. Ainsi, dès 2000, le Mexique s’est muni de mesures publiques et de programmes spéciaux pour les délaissés du monde rural. Malgré cela, me dira Max Correa, président de la Central Campesina Cardenista, « vivos una tragedia ». Selon lui, le Mexique serait l’un des pays le plus doté de mesures de protection destinées aux paysans mais il est aussi celui où leurs impacts contre la pauvreté et en faveur de la souveraineté alimentaire est moindre [22].

Aujourd’hui, quel Plan de développement national ?

« Reducir la pobreza extrema y asegurar la igualdad de oportunidades y la ampliación de capacidades para que todos los mexicanos mejoren significativamente su calidad de vida y tengan garantizados alimentación, salud, educación, vivienda digna y un medio ambiente adecuado para su desarrollo tal y como lo establece la Constitución » [23].

Voici le cinquième point des priorités nationales établies dans le Plan de développement pour les années 2007-2012 par le gouvernement mexicain, après la compétitivité économique et la création d’emploi.

De ce document, je retiens deux choses. Premièrement, la pauvreté s’explique comme un problème social et transgénérationnel. L’objectif est de rompre avec ce cercle vicieux dû à l’inégalité et à l’exclusion [24].

Deuxièmement, le secteur rural est considéré comme stratégique et prioritaire pour le développement du pays puisque non seulement il crée des emplois mais il contribue également à nourrir les familles d’agriculteurs. Il fournit les industries de transformations et garantit un dynamisme à l’exportation. Le soutenir a permis de diminuer la pauvreté alimentaire ces dernières années. Le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de l’agroalimentaire augmente et le déficit de la balance agroalimentaire a fortement diminué [25].

Je constate donc que le Plan de développement national ne mentionne aucunement les paysans, l’agriculture familiale, ni le système alimentaire et le principe de sécurité alimentaire. Son objectif est d’apporter un appui, une assistance matérielle aux citoyens qui remplissent certaines conditions mais n’est évoquée aucune proposition de modification ou de réforme, malgré les demandes, les pressions exercées et les manifestations organisées par certains groupes de la population et que j’ai pu apercevoir à de nombreuses reprises dans les rues de Mexico city.

Pourtant, « el articulo 27§20 de nuestra constitución se sígnale que la seguridad y la soberanía alimentaria, la producción nacional del alimento es la responsabilidad del Estado mexicano y es un punto de interés público », me précise Max Correa [26]. Il m’explique que plusieurs organisations luttant pour la souveraineté alimentaire sont en dialogue avec le Gouvernement et le mèneront jusqu’à 2012, année des prochaines élections présidentielles. La souveraineté alimentaire est importante à défendre car elle touche directement la sécurité nationale. Selon lui, en 1994, lorsque fut démantelé de manière totale le système agricole et alimentaire que le Mexique connaissait depuis tant d’années, fut démantelée également la responsabilité de l’État de garantir la sécurité et la souveraineté alimentaire [27].

L’état des importations

Bien que les importations soient désignées comme responsables de la misère des paysans, le Mexique saurait-il nourrir avec sa seule production nationale toute la population ? Il est vrai qu’avec l’Aléna, les importations ont dominé la chaine de production et de consommation, le pays en est devenu dépendant comme c’est le cas pour la viande de bœuf, les haricots ou le lait, alors que le Mexique en est un producteur. Lorsque je pose la question aux Mexicains que je croise-académiques, secrétaires de départements d’État, porte-paroles de la société civile- la réponse qui m’est donnée diffère. « Le Mexique a toujours eu besoin d’importer » ou « ses paysans sont capables de nourrir les campagnes », « les grandes villes ont également des petits producteurs de denrées alimentaires ». Néanmoins, la réponse la plus signifiante viendra du président de la Centrale Campesina Cardenista : pour nourrir plus de 100 millions d’habitants, il semble nécessaire de recourir aux importations mais ce n’est pas ces dernières qui vont sortir 20 millions de personnes en situation de pauvreté [28].

Conclusions

Après avoir brièvement cité les principes de la souveraineté alimentaire et les politiques qu’elle défend. Après avoir parcouru l’évolution des politiques alimentaire et agricole mexicaines et le Plan actuel de développement social, que peut-on dire de l’état des revendications mexicaines pour la souveraineté alimentaire et de la place que l’État occupe face à ces contestations ?

Avec l’entrée du Mexique dans l’Organisation mondiale du commerce et l’adhésion à l’Accord de libre-échange Nord-Américain, le système alimentaire mexicain a connu une forte déstructuration et, sans transition, les acteurs les plus vulnérables en ont payé le prix. Les acteurs les plus vulnérables ce furent les paysans, vivant de leur terre, ancrés dans un système d’autoconsommation. Envahis par les industries agricoles, réduits à quitter leur campagne pour la plupart d’entre eux. Et pour ceux qui n’ont pas eu les moyens de s’accrocher au système de productivité compétitive, c’est la pauvreté qui vint frapper à la porte et leur arracher toute dignité.

Les revendications pour la souveraineté alimentaire qui revaloriserait les productions locales et nationales mexicaines, permettant ainsi à des millions de gens de sortir de la pauvreté sont bien présentes. Mais, aujourd’hui, c’est à peine si le Gouvernement évoque l’agriculture dans ses priorités d’action. De fait, ce dernier ne paraît pas dépourvu de plans, stratégies et aides dans le domaines de l’agriculture et pour le monde rural. Néanmoins, ces mesures, qui ont pour objectif la lutte contre la pauvreté, pauvreté considérée uniquement comme intergénérationnelle, ne semblent n’avoir aucun impact sur le monde paysan et la misère des personnes les plus pauvres devenir un cercle vicieux infini. Or, il semblerait que la lutte contre la pauvreté passe aussi par une réforme des politiques agricoles et alimentaires, la revalorisation des paysans comme acteurs permettant l’alimentation des populations jusque dans les campagnes les plus reculées. Là se situent les revendications des « faucilles levées » mais également des organisations de la société civile et d’une grande partie de la population .

Bien qu’entré dans la globalisation économique et son internationalisation des terres, bien que devenu le pantin des volontés politiques étasuniennes dans le théâtre de l’Aléna, le Mexique semble avoir abandonné des acteurs qui, durant des décennies, furent les nourriciers de la population. Imbu de compétitivité, il semble également s’être détourné de la protection de ses terres et de ses productions locales. Au fur et à mesure que la pauvreté croit, que les bidonvilles s’étendent, que la violence menace, c’est bien face à une déresponsabilisation de l’État que les partisans de la souveraineté alimentaire luttent.

Bibliographie

Ouvrages

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DEL POZO E., Organisations paysannes et indigènes en Amérique latine : Mutations et recompositions vers les troisième millénaire , Paris, Editions Charles Leopold Mayer, 1997, 171 pages.

MONTAGUT X., DOGLIOTTI F., Alimentos globalizados : soberania alimentaria y comercio justo, Barcelona, Icaria editorial, 2006, 198 pages.

Articles scientifiques et articles de presse

La souveraineté alimentaire selon le mouvement Via Campesina, 15 janvier 2003, http://www.abcburkina.net/content/view/359/56/

MASSICOTTE MJ., BEAUBOIN C., BERNIER-VILLENEUVE Th., BROUSSEAU J., « Au-delà des frontières : la lutte pour la souveraineté alimentaire », Le journal des Alternatives, 8 octobre 2010, http://www.alternatives.ca/fra/journal-alternatives/publications/dossiers/souverainete-alimentaire/article/au-dela-des-frontières-la-lutte (page consultée le 9 novembre 2010).

RUSSO E., « La souveraineté alimentaire au Mexique : Sin mais no hay pais », 4 juillet 2008, http://www.alternatives.ca/fra/organisation/programme-de-stages/les-realisations-de-nos-stagiaires/chroniques-de-stagiaires/alizes-volume-1-numero-1-juin-2008/article/la-souverainete-alimentaire-au (page consultée le 5 octobre 2010).

Programmes gouvernementaux

Programas del SEDESOL, Programas del Secretaria del Desarrollo Social ; guía rápida 2010, Gobernio Federal.

Plan Nacional de Desarrollo, Estados Unidos Mexicanos, 2007-2012.

Sites officiels

FAO(http://www.fao.org/index_fr.htm)

Plate-forme souveraineté alimentaire, http://www.pfsa.be/

Entretiens

Mr. Max Correa, Responsable de la Central Campesina Cardenista, México, el 16 marzo del 2011.

Mr Pr. Jose Gasca, Instituto de Investigación Económica, UNAM, México, el 17 marzo del 2011.



* Expression de la Révolution catalane de 1640.

Notes

[1La souveraineté alimentaire selon le mouvement Via Campesina, 15 janvier 2003, http://www.abcburkina.net/content/view/359/56/

[2Loc. cit.

[4Art. 11.1 du Pacte International relatif aux Droits économiques, sociaux et culturels, http://www2.ohchr.org/french/law/cescr.htm

[5CHARLIER S., VERHAEGEN E., « La souveraineté alimentaire : enjeux et perspectives », dans CHARLIER S., WARNOTTE G., La souveraineté alimentaire : regards croisées, Louvain, UCL presses, 2007, p. 13.

[6MONTAGUT X., DOGLIOTTI F., Alimentos globalizados : soberania alimentaria y comercio justo, Barcelona, Icaria editorial, 2006, p14-15.

[7Ibíd., p. 71.

[8Dicton mexicain.

[9BASSOLS BATALLA A., TORRES F., DELGADILLO J. (coord.), .El abasto alimentario en las regiones de México, México, UNAM, Instituto de investigaciones economicas, 1994 p 7.

[10Ibíd., pp. 46-49.

[11Ibíd., p. 52.

[12Ibíd., pp. 56-57.

[13Ibíd., p. 57.

[14Ibíd., pp. 52-53.

[15Entrevista con Max Correa, Responsable de la Central Campesina Cardenista, México, el 16 marzo del 2011.

[16Ibíd., pp. 58-60.

[17RUSSO E., « La souveraineté alimentaire au Mexique : Sin mais no hay pais », le journal des alternatives, 4 juillet 2008 ; De Faveri Mélissa, « Le Mexique dans l’Aléna : étude du modèle de développement », Travail Dirigé, 20 avril 2009.

[18MONTAGUT X., DOGLIOTTI F., Alimentos globalizados : soberania alimentaria y comercio justo, op. cit., pp. 122-123.

[19DEL POZO E., Organisations paysannes et indigènes en Amérique latine : Mutations et recompositions vers les troisième millénaire , Paris, Editions Charles Leopold Mayer, 1997, pp. 120-123.

[20MASSICOTTE MJ., BEAUBOIN C., BERNIER-VILLENEUVE Th., BROUSSEAU J., « Au-delà des frontières : la lutte pour la souveraineté alimentaire », Le journal des Alternatives, 8 octobre 2010.

[21Loc. cit.

[22Entrevista con Max Correa, Responsable de la Central Campesina Cardenista, op. Cit.

[23Plan Nacional de Desarrollo, Estados Unidos Mexicanos, 2007-2012, p. 26.

[24Ibíd., pp. 35 et 149.

[25Ibid., pp. 113-114.

[26Entrevista con Max Correa, Responsable de la Central Campesina Cardenista, op. Cit.

[27Loc. Cit.

[28Loc. Cit.