Mexique : un exemple classique de la destruction de la souveraineté alimentaire

3 avril 2010 par Esther Vivas


Berceau de la culture du maïs, le Mexique est un exemple classique de la destruction de sa souveraineté alimentaire. Au début de l’année 2007, la crise de la tortilla — une brutale augmentation de son prix de 60 % du fait de l’augmentation du coût du maïs, son composant essentiel — a poussé le Mexique au bord de la crise économique, alarmant le monde entier. Les subventions du gouvernement états-unien à la production des biocarburants ont fait qu’il devenait plus rentable d’utiliser le maïs pour la production de l’éthanol que pour l’alimentation, ce qui a poussé son prix vers le haut.

Mais la crise de la tortilla, comme la crise alimentaire actuelle, ne peut être comprise sans analyser l’impact des politiques du marché libre imposées par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et Washington au cours des dernières années. Ces politiques ont transformé le Mexique en une économie d’importation dépendante du riz états-unien.

En août 1982 le gouvernement mexicain s’est déclaré insolvable pour payer la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure mais la situation de crise économique et sociale l’a obligé de s’endetter encore auprès des banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et des institutions internationales. En échange des fonds empruntés pour faire face au service de sa dette, le FMI et la Banque mondiale ont imposé des conditions au Mexique, à travers un Programme d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
, entre autres : l’ouverture de ses marchés, l’élimination des tarifs douaniers et des règlements étatiques, la contraction des dépenses publiques, le démantèlement du système étatique du crédit, des subventions à la production agricole et la suppression du contrôle des prix, la fin des services étatiques d’approvisionnement, de la commercialisation, du stockage et d’assurance des cultures.

Ce coup de force a été suivi d’un autre, encore plus brutal : l’entrée en vigueur le 1er janvier 1994 de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (ALÉNA), ayant abouti à l’afflux massif du maïs états-unien fortement subventionné qui a inondé le marché mexicain et plongé son secteur agricole dans une crise profonde.

Avec la liquidation de l’Office étatique de commercialisation du maïs, sa distribution — qu’il soit produit localement ou importé des États-Unis — est passée sous le contrôle de quelques entreprises transnationales, comme Cargill et Maseca, qui ont une grande capacité de spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sur le marché mondial. Ce monopole leur permet, par exemple, d’éviter que la hausse du prix mondial ne se traduise par une augmentation du prix payé aux petits producteurs locaux. Cette situation a généré un abandon massif de la campagne mexicaine par les petits producteurs de maïs et de riz, par les petits éleveurs, etc., qui ont été expulsés vers les bidonvilles, incapables de tenir la concurrence face aux produits états-uniens subventionnés. On estime qu’environs 1,3 million de paysans ont quitté les campagnes, une partie importante d’entre eux émigrant aux États-Unis, huit ans après l’entrée en vigueur de l’ALÉNA [1].

Les cas du Mexique est loin d’être isolé. Il peut être extrapolé à de nombreux autres pays du Sud, où l’application systématique des politiques néo-libérales au cours des dernières années a non seulement démantelé un système autochtone de production agricole, d’élevage et d’alimentation, mais a aussi liquidé toute protection de leurs communautés, de leurs industries et des services publics. Ainsi, en se fondant sur les mêmes préceptes, la Banque mondiale a proposée de supprimer la production du riz au Sri Lanka — une culture traditionnelle depuis plus de trois mille ans et le fondement de l’alimentation locale — car il serait moins cher de l’importer du Viêt Nam ou de la Thaïlande [2]. La restructuration économique néo-libérale tout au long des années 1990 aux Philippines a transformé ce pays d’exportateur net d’aliments en plus grand importateur mondial de riz, qui achète chaque année sur le marché mondial entre un et deux millions de tonnes pour sa demande interne [3]. La logique du marché libre a condamné ce pays à une spirale de domination et de misère.

Esther Vivas, Extrait de Contradictions du système alimentaire mondial, in Inprecor, décembre 2009 – janvier 2010, n° 556-557, p. 22



Notes

[1Polaski S., Mexican employment, productivity and income a decade after NAFTA, http://www.carnegieendowment.org/publications/index.cfm?fa=view&id=1473

[2Houtart F., « L’altermondialisme et les Forums sociaux, Introduction au Forum social congolais », http://www.forumsocialmundial.org.br/noticias_textos.php?cd_news=415

[3Bello W., Cómo generar una crisis mundial de los alimentos : lecciones del Banco Mundial, el FMI y la OMC, http://alainet.org/imagesEnfoque%20sobre%20Comercio%20140.pdf

Esther Vivas

est née en 1975 à Sabadell (Etat espagnol). Elle est auteure de plusieurs livres et de publications sur les mouvements sociaux, la consommation responsable et le développement durable. Elle a publié en français En campagne contre la dette (Syllepse, 2008) et est coauteure des livres en espagnol Planeta indignado. Ocupando el futuro (2012), Resistencias globales. De Seattle a la crisis de Wall Street (2009) est coordinatrice des livres Supermarchés, non merci et Où va le commerce équitable ?, entre autres.
Elle a activement participé au mouvement anti-globalisation et anti-guerre à Barcelone, de même qu’elle a contribué à plusieurs éditions du Forum Social Mondial, du Forum Social Européen et du Forum Social Catalan. Elle travaille actuellement sur des questions comme la souveraineté alimentaire et le commerce équitable.
Elle est membre de la rédaction de la revue Viento Sur et elle collabore fréquemment avec des médias conventionnels tels que Público et avec des médias alternatifs comme El Viejo Topo, The Ecologist, Ecología Política, Diagonal, La Directa, entre autres.
Elle est également membre du Centre d’Études sur les Mouvements Sociaux (CEMS) à l’Université Pompeu Fabra.
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