Microcrédit. Pour une poignée de dirhams

25 avril 2014 par Pauline Imbach , Reine Tem , Sihem Azak


Ce n’est pas le titre d’un film tourné à Ouarzazate au Maroc dans les studios de l’Atlas, mais l’histoire de milliers de femmes victimes du microcrédit.

Il était une fois, dans une petite ville du sud du Maroc, des femmes courageuses luttant contre des institutions de microcrédits. Elles ont emprunté de « micro » sommes d’argent pour améliorer leur activité économique, pour se soigner, pour payer la scolarité de leurs enfants. Elles ont signé des contrats sans les comprendre et sans connaître les conditionnalités. Elles ont payé des intérêts usuriers. Elles ont tout perdu. Leurs vies ont basculé. Elles ont arrêté de payer et ont subi des menaces et des condamnations. Elles sont sorties de la honte et de l’isolement et se sont organisées pour résister collectivement. Elles sont aujourd’hui 4500 femmes. Elles sont déterminées à ne pas se laisser faire. Lors de la première journée de travail du séminaire du CADTM Afrique « Femmes, dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et microcrédit » qui se tient actuellement à Ouarzazate, les femmes victimes du microcrédit ont expliqué comment le microcrédit les a dépossédées de leurs biens, de leurs vies et de leur dignité.

Au moment où les premiers prêts de microcrédits sont apparus, ils étaient perçus comme émancipateurs pour les femmes. Ces dernières n’avaient pas accès à la gestion budgétaire et étaient largement dépendantes des hommes sur le plan financier. Les institutions ont d’ailleurs surfé sur cette image « libératrice » et « entrepreneuriale ». Mais dans la réalité, les intentions des institutions étaient de faire entrer dans le secteur financier une très grande partie de la population, un réservoir inexploré et inexploité de profit... les pauvres des pauvres : les femmes. Ainsi, les agences de microcrédit ont prêté de l’argent à de nombreuses femmes. AlAmana Microfinance, leader du secteur au Maroc (qui a bénéficié de subventions des USA et du Fonds Hassan II), a plus de 500 points de vente et a déjà octroyé plus de 3 millions de prêts pour un montant d’environ 25 milliards de dirhams [1].

A Ouarzazate la situation économique est particulièrement dure, les conditions de travail (quand il y en a) sont difficiles. La moitié des hôtels ont fermé alors que le secteur touristique est sensé être créateur d’emplois. C’est dans ce contexte que le microcrédit est arrivé et a fait rêver de nombreuses femmes à un avenir enfin meilleur.

L’ensemble des témoignages montre que les microcrédits ont été accordés à toutes celles qui le demandaient, sans étude préalable sur leur projet, leur situation, les éventuels prêts contractés dans une autre agence, etc. Ce sont des femmes, des hommes, des fonctionnaires (chose illégale) et même des mineurs qui sont devenus clients des microcrédits. Les agences demandent comme unique document une carte d’identité et n’exigent aucune garantie. Ainsi de nombreux prêts ont été contractés pour des dépenses courantes (santé, éducation, famille, etc.).

Avec ou sans ressources, les femmes ont été très rapidement prises au piège dans un cercle vicieux et se sont trouvées dans une situation de surendettement, contractant de nouveaux prêts pour rembourser les intérêts du précédent. Les femmes qui avaient une activité (boutique, atelier, artisanat) et qui souhaitaient la renforcer grâce à un petit investissement ont fini par faire faillite en raison des montants énormes à rembourser mensuellement. Les témoignages se recoupent, «  on a tout perdu, on s’est fait arnaquer ».

De nombreux contrats ne sont pas signés, ne sont pas datés, d’autres ont été signés par des femmes analphabètes qui ignoraient ce à quoi elles s’engageaient. D’autres contrats ne sont pas officiels et les remboursements se font dans la rue, de main à la main. De plus, de nombreux contrats ne respectent pas certains articles du code des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
et des droits et sont donc illégitimes.

Quant aux taux d’intérêts, ils sont non seulement usuriers mais varient d’une institution à une autre. Ils peuvent être de 17 % comme de 300 % selon les cas.

« C’est une vrai catastrophe qui s’est abattue sur nous ». Les témoignages qui se succèdent sont édifiants, les histoires plus tragiques les unes que les autres. On est très loin des success stories dont se vantent les institutions de microcrédits sur leur site internet [2].

Les conséquences sont dramatiques, certaines femmes se sont enfuies, d’autres se sont suicidées. De nombreuses familles ont explosé. Les effets dévastateurs du microcrédit sont multiples : sphère privée (divorce, fuite, suicide, dégradation des liens familiaux), santé (mentale et physique), éducation (déscolarisation), économique (perte/vente de tous les biens, faillites), sécurité (menaces par les agents des institutions, poursuites judiciaires), social (rejet, honte, prostitution, grande précarité, pauvreté).

«  Il n’y a pas d’issue sauf le refus collectif de paiement ! »
Après le mouvement du 20 février 2011, les femmes ont décidé de s’engager dans une action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
collective contre les taux d’intérêts usuriers. Elles ont été rencontrer les institutions pour leur demander de baisser les taux d’intérêts mais ces dernières les ont menacées de prison. Suite à tout cela, elles se sont alors organisées et se sont regroupées au sein de l’association des femmes victimes du microcrédit qui rassemble aujourd’hui 4500 femmes.

La répression s’est rapidement mise en place. Les autorités locales ont été jusqu’à fabriquer de faux dossiers juridiques pour les attaquer. Elles ont reçu différentes formes de pression et d’intimidation, leur interdisant de parler à la presse ou encore les « invitant » à quitter l’association.

L’association des femmes victimes de microcrédit a permis aux femmes d’organiser leurs résistances et leurs luttes. Elles refusent désormais de payer. Elles sont menacées de prison mais même malgré cela elles n’ont pas peur de revendiquer la détention collective. Elles s’assument en tant que victimes et réclament justice face aux arnaques du microcrédit. Elles se battent et continueront de se battre pour leurs droits.

Reine Tem (ATTAC-CADTM Togo), Sihem Azak (RAID/ATTAC-CADTM Tunisie) et Pauline Imbach (CADTM Belgique)

Article écrit dans le cadre du séminaire du CADTM Afrique « Femmes, dette et microcrédit » à Ouarzazate. Plus d’info sur le Séminaire ici



Notes

[2Par exemple : AlAmana Microfinance met en ligne des portraits de success story. Notons que dans le témoignage choisi au hasard sur le site de l’organisation (on ne va pas non plus tous les lire...), Souad Rharbal, gérante d’un atelier de confection et vente d’habits prêt à porter, raconte avoir contracté 11 prêts et travaillé 16h par jour pour s’en sortir... http://www.alamana.org.ma/detailTemoignage.aspx?id=2445

cadtm.org

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