Microcrédit et auto-entreprise : loin du questionnement sur l’injustice globale

25 février 2010 par Damien Millet , Nicolas Sersiron


La survie des populations les plus pauvres du Sud, en majorité des femmes, passerait-elle par l’auto-entreprise avec le microcrédit comme levier ? La Grameen Bank du Bangladesh est fière d’ouvrir maintenant des succursales à New York et à Paris. Mais n’est-ce pas le signe d’une régression des emplois salariés et de la justice sociale au Nord, après la sévère dégradation des dernières décennies au Sud ? Jacques Attali, président de « Planète Finance », pense que la microfinance est une clé du développement, mais son avis est éminemment discutable. Le marché de la micro-finance, qu’on peut appeler aussi de la micro-dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, est potentiellement gigantesque quand on sait que la moitié des habitants de la planète disposent de moins de 2 dollars par jour pour survivre. De plus en plus de groupes financiers s’y intéressent. Il est vrai qu’en lisant les textes de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et père de la Grameen Bank, on peut ressentir beaucoup d’espoir : « L’aide sociale n’est pas une solution. Elle prive les gens de leur dignité. Il faut leur donner l’occasion de sortir d’un système d’assistés… Il faut leur donner une chance de changer de vie, d’aller de l’avant. » [1]. On imagine déjà les lignes de fractures de la grande misère qui s’estompent et les femmes qui peuvent enfin conquérir leur autonomie.

Bien sûr, on sait que certaines entreprises de microcrédit exagèrent en prêtant à des taux très élevés. Mais ils sont tout de même moins élevés que ceux des usuriers qui peuvent prêter en Inde jusqu’à 5% par jour. Parmi les 150.000 paysans indiens qui se sont suicidés ces 10 dernières années, nombre d’entre eux ont été poussés à cette extrémité par ces prêteurs privés et par ces rapaces qui leurs vendent engrais, semences brevetées et pesticides, le plus souvent à crédit, en lieu et place des banques agricoles publiques disparues à cause des politiques néolibérales imposées par le trio infernal formé par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC). Les femmes des pays soumis et surendettés, trop souvent obligées de vendre leur corps pour nourrir leurs enfants, ne trouvent-elles pas dans le microcrédit une porte de sortie ? Et pour les 30 millions de salariés jetés récemment par la crise financière dans le chômage, le microcrédit n’est-il pas un moyen utile pour se transformer en auto-entrepreneur et ainsi retrouver un moyen d’existence ?

Quand le microcrédit mondial représente en 2009 une somme de 12 milliards de dollars, les rapatriements des bénéfices effectués par les transnationales opérant au Sud dépassent 300 milliards de dollars. Les bénéfices de Total, sixième compagnie mondiale faisant commerce du pétrole extorqué à bas coût dans des pays du Sud, ont été de 14 milliards de dollars en 2008, pour le plus grand profit de quelques centaines de gros actionnaires. La même année, les 8,6 millions de millionnaires en dollars de la planète détenaient un patrimoine cumulé de 32.000 milliards de dollars alors que plus d’un milliard d’humains sont en état de sous-nutrition permanente. Alors quel impact réel pour le microcrédit ?

D’autres mesures très simples pourraient au contraire poser les bases d’un modèle économique plus juste. Si 3% du patrimoine des 8,6 millionnaires étaient prélevés en un impôt à existence unique, les quelque 1.000 milliards de dollars collectés seraient suffisants pour garantir à tous un accès à l’eau potable, à des infrastructures sanitaires, à une éducation primaire et à des soins de santé de base. A l’heure de la dictature actionnariale, une redistribution des richesses à l’échelle planétaire est une nécessité morale urgente.

L’injustice mondiale est le résultat de la compétition capitaliste où le plus fort amasse des profits démentiels et où les faibles ne font que lutter pour leur survie. Afin de ne pas remettre en cause cette loi de la jungle intolérable pour ceux qui sont épris de justice et d’émancipation, les tenants du modèle actuel plébiscitent l’auto-entreprise et la micro-finance. « Une des limites du microcrédit est qu’il finance essentiellement des activités à toute petite échelle, de très faible croissance, bien éloignées de l’image d’Epinal d’un Bill Gates démarrant Microsoft dans son garage : dans les rues des villes d’Inde, d’Indonésie ou du Bangladesh, on voit d’innombrables petites épiceries, vendant toute la même chose, dont les bénéfices suffisent à peine à payer un salaire minimal à leur propriétaire, en dépit des dix à douze heures de travail quotidien » [2].

Quels que soient les résultats positifs des microcrédits, et ponctuellement il y en a, ces mini prêts ne doivent pas nous faire oublier le système de la colonisation des ressources des pays pauvres et de l’esclavage économique et financier subi par leurs populations. Et ils ne doivent pas atténuer la lutte des peuples pour mettre définitivement fin à cette domination implacable. Tant que nous accepterons que les petits producteurs (paysans, artisans, mineurs, forestiers) du Sud soient en concurrence déloyale avec les multinationales, tant que les produits subventionnés du Nord viendront détruire les économies locales du Sud, tant que les richesses du Sud seront accaparées par de grandes entreprises du Nord qui alimentent la corruption des élites locales complices, tant que les dettes odieuses ne seront pas annulées (de Haïti au Congo, de l’Indonésie à l’Argentine), le micro-crédit n’aura qu’un effet nanométrique sur le développement des populations.

L’Europe de l’après seconde guerre mondiale s’est reconstruite avec les dons du plan Marshall Plan Marshall Programme de reconstruction économique proposé en 1947 par George C. Marshall, secrétaire d’État des États-Unis. Doté d’un budget de 12,5 milliards de dollars de l’époque (environ 80 milliards de dollars de 2002) sous forme de dons et de prêts à long terme, le plan Marshall permit à 16 pays (notamment la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et les pays scandinaves) de profiter de fonds pour leur reconstruction après la seconde guerre mondiale. . L’Espagne quasi féodale de l’après franquisme s’est reconstruite avec des dons européens - les fonds structurels. Toutes les grandes puissances ont utilisé le protectionnisme pour développer les secteurs vitaux de leur industrie et de leur agriculture jusqu’à ce qu’elles soient assez solides pour affronter la concurrence. Tout cela est refusé aux pays du Sud. Microcrédit et auto-entreprise n’y changent rien, voire renforcent la logique actuelle puisqu’ils ne la questionnent pas. C’est la lutte consciente des peuples qui pourra tourner la page d’un capitalisme dont les ravages n’ont que trop duré.

Nicolas Sersiron et Damien Millet sont vice-président et porte-parole du CADTM France (www.cadtm.org)



Notes

[1Libération, 4 février 2010

[2Esther Duflo, Le Monde, 11 janvier 2010

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.